CHAPITRE XXII
Les bienfaits que Tagriculture retire des eaux sont de la plus grande évidence. Par les principes minéraux, organiques et gazeux, l'eau douce se comporte, dans les irrigations, à la manière des engrais. Pendant son transport jusque dans les ramuscules des plantes^ elle se dépouille de quelques-uns de ses sels et les fixe sous les formes les plus diverses et en proportion différente, suivant l'espèce du végétal. Le gaz carbonique libre, et celui provenant des bicarbonates, sont décomposés; leur carbone vient concourir, avec l'acide carbonique de l'atmosphère, à la production de la cellulose, eUeur oxygène est exhalé. Le gaz azote dissous est absorbé et aide, avec celui des engrais et des nitrates naturels, à former Talbumine végétale. La matière organique soluble ne reste pas non plus inactive : d'après M. Chevandier, la propriété fertilisante des eaux utilisées en irrigation serait due à la proportion d'azote de la matière organique qu'elles charrient toujours.
Suivant M. de Gaumont, les eaux d'irrigation produisent des effets d'autan^ plus, fécondants que les terrains d'où elles proviennent, ou qu'elles ont traversés, diffèrent davantage, par leur composition chimique^ du sol qu'elles doivent arroser.
D'autre part, les agronomes considèrent que les eaux qui arrosent les prairies, au sortir même des taillis qu'elles ont lessivés, ne produisent pas des résultats très-avantageux, parce
qu'elles contiennent trop de principes tanniques qui n'ont pas eu le temps de se décomposer et de se convertir en humus.
Maintenant toutes les eaux que Ton destine aux irrigations conviennent-elles à tous les climats? tel est le problème que M. H. Mangon * a résolu à l'aide d'expériences pratiquées aux deux extrémités de la France et dont voici quelques conclusions :
Dans les arrosages du midi, comme dans ceux du nord, Tazote contenu dans les eaux sous forme d*acide nitrique, d'ammoniaque ou de matières organiques, intervient au profit du sol et se fixe dans les récoltes.
Mais dans les arrosages à petit volume du midi, l'azote fourni par les eaUx est tellement inférieur à l'azote représenté par les récoltes que le rôle de ces eaux à titre d*engrais est tout à fait secondaire.
Dans les irrigations à grand volume des pays froids, les eaux employées jouent non-seulement le rôle de véritables engrais, mais d'engrais indispensables ou prépondérants. Elles fournissent non-seulement tout l'azote emporté par la récolte mais aussi celui qui, répondant à l'accroissement de fertilité du sol, se fixe dans celui-ci.
Les eaux d'irrigation, en passant sur les prairies des Vosges, môme pendant l'été, ne leur cèdent qu'environ 30 0/0 de l'azote combiné qu'elles renferment..
Les gaz dissous dans les eaux dMrrigation y jouent un rôle sérieux. L'acide carboniqife se montre plus abondant à la sortie qu'à rentrée. Conformément à la théorie de M. Chevreul, l'oxygène offre une proportion inverse. Les eaux d'irrigation déterminent donc dans le sol des phénomènes de combustion lente, semblables à ceux que le drainage produit. D'ailleurs c'est la facilité avec laquelle une éau abandonne les matières fertili* santés qu'elle renferme qui donne la mesure de ses qualités, plutôt que sa composition absolue.
La chaleur ainsi que la lumière exercent une influence considérable sur la fixation des principes fertilisants des eaux d'irrigation. Quand la température ne dépasse pas 7» la fixation de l'azote parait nulle ou très-faible.
1. Hervé Mangon. Expériences <ur V emploi des eaux dans les irrigations sous différents climats, 2* édition. Paris, 1869.
En résumé, ajoute M. H. Mangon, l'eau d'irrigation intervient, au point de vue physique, à titre de régulateur de la température du sol et d'agent essentiel des phénomènes journaliers d'absorption et d'évaporation qui se passent dans les plantes ; et, au point de vue chimique, comme un engrais qui, selon la nature des sols et du climat, peut représenter tantôt la totalité, tantôt une faible partie seulement des matières fertilisantes exigées par la culture.
Indépendamment de T azote et du carbone, les eaux douces facilitent encore, dans le règne végétal, soit Tabsorption de l'acide sulfhydrique disséminé dans l'atmosphère , soit la réduction de certains sulfates par Tacte vital lui-môme : ainsi s'explique la présence, en proportion relativement considérable, de soufre que Ton rencontre dans quelques végétaux, les crucifères par exemple.
Voilà pour les corps simples que les eaux procurent aux plantes et qui, avec l'hydrogène, l'oxygène, peut-être même le phosphore, constituent la molécule organique où organisée.
C'est encore par l'intermède des eaux douces que les plantes acquièrent la silice qui se fixe plus particulièrement dans l'épiderme tandis que les sels minéraux, comme les sulfates et les carbonates de chaux et de magnésie, le chlorure de sodium, le phosphate de chaux viennent concourir, dans la proportion que leur assigne la nature, à la formation des organes ou de la charpente de toutes les parties végétales.
Ce n'est donc pas sans raison que l'eau a toujours été considérée comme l'agent intermédiaire et le plus direct de toute la vie organique.