PENDANT LA DISTILLATION
Nous avons déjà dit que Chevreul a divisé les acides gras en fixes et en volatils« Cette dernière division comprend des acides qui, naturellement combinés à l'oxyde lipylique , en compagnie avec les acides fixes , constituent des matières grasses particulières. Ressemblant sous quelques rapports aux acides gras, ils en diffèrent sous d'autres. Le nombre de ces acides connus n'est pas encore bien considérable. Nous en avons déjà décrit plusieurs , comme l'acide butyrique, qui, associé aux acides capranique , capronique et caprinique , existe dans le beurre; l'acide valérianique, qui se trouve dans la graisse de divers cétacés, tels que les dauphins , les phoques , ainsi que dans la graisse de certains poissons. Les combinaisons de l'oxyde lipylique , exposées à l'air et à l'humidité, éprouvent une décomposition insensible et permanente : il se développe de la glycérine , et les acides volatils hydratés sont
ACIBfi C^VADIQUfi. 4^3
mis en liberté. Ces derniers se dégagent alors avec l'odeur qui les caractérise , et qui peut servir à distinguer les matières grasses entre elles. C'est ainsi que le beurre rance acquiert une odeur désagréable provenant de l'acide butyrique ; l'huile de poisson , une odeur d'acide valérianique, indépendante des acides qui les accompagnent, et qui n'ont pas encore été exactement préparés. Un grand nombre d'huiles végétales et de matières grasses longtemps conservées exhalent à la longue une odeur particulière, due sans doute à des causes semblables. Quoi qu'il en soit, il est certain que beaucoup de ces acides gras volatils, qui se rencontrent dans les huiles et les graisses, restent encore à découvrir. Leur découverte n'est pas facile , car il faut opérer sur des quantités très- considérables de matière pour obtenir une quantité d'acide volatil suffisante pour en faire l'étude. Les acides gras volatils que nous allons en* core décrire sont :
AciDB cÉVÂDiQUB [acidum cevadicum) (i).
Cet acide a été découvert par Pelletier et Caifentou. Pour l'obtenir, on épuise la cévadille (graine de vcratrum sabàdilla) par l'éther, qui dissout une huile grasse, composée de stéarine et d'élaïne ; on distille l'éther pour le séparer de l'huile, on saponifie celle-ci par la potasse caustique, on décompose le savon par l'acide tartrique, on sépare par filtration les acides gras mis en liberté, et on distille la liqueur; il passe dans le récipient de l'acide cévadique, étendu de beaucoup d'eau. On sature le produit de la distillation par l'eau de baryte, on évapore la liqueur à siccité, on mêle le sel bary tique dans une cornue avec de l'acide phosphorique en dissolution sirupeuse, et on distille. L'acide cévadique se sublime en aiguilles blanches, nacrées , qui entrent en fusion à la température de 4- ao**, répandent la même odeur que l'acide butyrique ou du beurre rance qui doit son odeur à l'acide butyrique, et se subliment à quelques degrés au-dessus de leur point de fusion. Cet acide est soluble dans l'eau, l'alcool et l'éther. Ses sels conservent jusqu'à un certain point l'odeur qui lui est propre;
(i) Voyez : Examen chimîffue de plusieurs végétaux de la famille des colchicces, elc, par Pelletier et Caveotoii. (Auuales de chimie et de physique, t. XIY , p. 69.)
{JNote du traducteur.^
4^4 ACIDB CROTONIQVE.
Le sel amuionique fait naître dans la dissolution des sels feriiques un précipité blanc.
Acide crotonique (i).
Cet acide a été également découvert par Pelletier et Cat^entou. Ils l'ont trouvé dans l'huile tirée de la semence du croton tiglùun; ils croyaient d abord que cette graine, connue en France sous le nom de graine de pignon d^ Inde y provenait du jairopka curcas , raison pour laquelle ils Tavaient appelé cLcide jatrophique, Brandes a soumis cet acide à un examen plus étendu , et lui a donné le nom d* acide crotonique. On l'obtient de l'huile extraite de la graine au moyen de l'éther ou de l'alcool. On mêle cette huile avec de la magnésie et de l'eau, on évapore ce mélange jusqu'à siccir , puis on extrait l'huile par l'éther, et on distille le résidu magnésien avec de l'acide phosphorique. Mais par ce moyen on n'obtient qu'une très-petite quantité d'acide , absolument comme quand on traite le beurre rance pour en extraire lacide butyrique, et la majeure partie de l'acide reste dans l'huile. Il vaut donc mieux convertir l'huile en savon , décomposer celui-ci par l'acide tartrique , filtrer et distiller la liqueur dans un appareil bien luté; on obtient ainsi un produit de distillation acide, doué d'une odeur acre et désagréable. On le sature par l'eau de baryte , on 1 évapore à sic* cité, et l'on décompose le sel barytique par de l'acide phosphori« que le plus concentré possible. On reçoit lacide qui distille dans un récipient dont les jointures sont bien lutées , et que l'on a soin de refroidir jusqu'à — 5" au moins. L'acide s'y congèle. Büchner et de Valta extraient l'acide immédiatement de la graine dvi croton tiglium^ qu'ils débarrassent de son enveloppe, qu'ils pilent et qu'ils font bouillir avec une dissolution étendue d'hydrate potassique, jusqu'à ce que toute l'huile soit saponifiée. On obtient ainsi une liqueur brune , d'une odeur désagréable , que l'on filtre à travers un linge, et que l'on mêle avec de l'acide sulfurique en faible excès; après quoi , on distille la liqueur jusqu'à ce qu'un tiers ait passé dans le récipient , qui doit être bien bouché et refroidi. On concentre l'acide comme nous venons de le dire. — L'acide solidifié est très*yolatil, et se volatilise à quelques
(f) VoypjE la uolc précédente,
ACIDE HIAGIQUE. 4^5
degrés au-dessus de o% en répandant une odeur pénétrante, nauséabonde, qui irrite le nez et les yeux. Il rougit le papier de tournesol , a une sayeur acre , cause des inflammations , et agit comme un poison.
Les cTotonateê sont inodores ; Tacide perd toute odeur par la saturation. — Le crotonate potassique cristallise en prismes rhomboïdaux y ne s'altère pas à lair , et se dissout difficilement dans l'alcool de o,85. — Le crotonate barytique est très-soluble dans l'eau, et se dépose, pendant levaporation de la solution , à l'état de cristaux nacrés, ou sous forme d'une poudre blanche. Il se dissout facilement dans l'alcool et dans l'eau. — Le crotonate ma" gnésique est un précipité grenu, très-peu soluble dans l'eau. — Le crotonate ammonique fait naître un précipité jaune isabelle dans la dissolution du sulfate j^/r^ttâr, des précipités blancs dans les dissolutions des sels plombiques , cuivriques et argentiques.
Acide hirciqub {acidum hircicum) (i).
Cet acide a été découvert par Chei>reul dans la graisse de bouc, hircus ; d'où le nom de l'acide. C'est à cela que les boucs doivent leur odeur forte caractéristique.
Pour l'obtenir, on saponifie 4 parties de graisse de bouc avec I partie d'hydrate potassique dissous dans 4 parties d'eau ; on décompose la solution par l'acide phosphorique ou l'acide tartrique, on sépare les acides gras , on les lave , et on distille le reste de la liqueur acide avec l'eau de lavage. Si un échantillon du liquide distillé laisse un résidu sur une lame de platine , il faut recommencer la distillation, parce que dans la première opération des parcelles de matière auront été mécaniquement entraînées par suite d'une production d'écume. Le liquide distillé pur, on le sature par l'hydrate barytique, on l'évaporé jusqu'à siccité , et on décompose le sel pendant la distillation avec parties égales d'acide sulfurique et d'eau. Dans le produit distillé, l'acide hircique se
(i) Voyez: Mémoire sur les causes des différences que Von observe dans les savons, sous le rapport de leur dureté, de leur odeur, etc., par Ghevreul. (Annales de cbimie et de physique, t« XXIII, p. i6.)
{^Note du traducteur.)
4a6 OXTJ>E LIPTLIQUE.
trouve sous forme d^une huile volatile incolore , nageant sur Teau qui a été entrainée«
L*acide hircique ne se solidifie pas à o®, et exhale une odeur de bouc en même temps qu'une faible odeur d*acide acétique; il rougit le papier de tournesol; il est très-soluble dans l'alcool, et se dissout difficilement dans l'eau.
Il forme avec les bases des sels particuliers. Vhircate potassique est déliquescent, -«- Le tel ammonique a une odeur de bouc plus forte que l'acide. — Le sel barytique est peu soluble dans leau. Suivant Joss , ce sel cristallise facilement en pyramides ; il est inaltérable à Tair, a une saveur amère, alcaline , et rétablit la couleur du papier de tournesol rougi. D'après une analyse faite av^ une très*petite quantité d'hircate barytique^ Chevreul établit la capacité de saturation de l'acide hircique =: 8,i3,