‹ Traité de chimie organiqueChapitre 26 sur 140 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

le contact avec d’autres corps, l’ammoniaque ne le cède en rien à l’eau, qui pourtant les présente à un si haut degré.

Fort soluble dans l’eau, donnant avec tous les acides des combinaisons solubles, et, en contact avec certains corps, capable de renoncer entièrement à son caractère d’alcali et de prendre les formes les plus variées et souvent les plus contraires, l’ammoniaque ne partage ces propriétés avec aucun autre corps azoté. C’est ainsi que, sous l'influence d’une température élevée, le formiate d’ammoniaque se convertit en acide prussique et en eau, sans qu'aucun élément s’en sépare ; avec l'acide eyanique, l’ammoniaque forme Purde; avec l’essence de moutarde, l’huile d’amandes amères, elle produit une série de composés cristallins ; avec la phlorizine, principe cristallisable de l’éçorce de pommier ; avec l’orcine, principe doux du lichen dealbatus; avec l’erythrine, principe insipide du lichen roccella, elle se transforme, en présence de l’eau et de l'air, dans des matières colorantes superbes, bleues ou rouges, avec lesquelles on prépare le tournesol et Porseille. Dans toutes ces combinaisons, l’ammoniaque a cessé d’être sous la forme d’ammoniaque, c’est-à-dire sous celle d’un alcali. Toutes les matières coiorantes bleues qui rougissent par les acides ; toutes les rouges, comme le tournesol, qui redeviennent bleues par les alcalis, renferment de l'azote, mais de l’azote qui n’y est pas sous la forme d’une base.

Cependant cette manière de se comporter ne suffirait pas pour démontrer le rôle que joue l’ammoniaque dans la végétation, si des considerations d’un autre ordre ne venaient également à l’appui de notre opinion.

Considérons en effet l’état d’une ferme convenablement administrée, et d’une étendue telle qu’elle se suffise à elle-même : nous y avons une certaine somme d’azote représentée par les hommes qui forment le personnel de cette propriété, par les animaux, les blés, les fruits, les excréments, etc. La ferme est administrée sans que, du dehors, on y amène d’azote sous aucune forme. Chaque année, on échange les produits de cette ferme contre de l’argent et d’autres besoins de la vie, qui ne rens

ferment pas d'azote. Mais avec le blé, avec les bestiaux, on exporte . une certaine quantité d’azote, sans la remplacer. Néanmoins, au bout de

quelques années, la somme d’azote se trouve augmentée. Il est évident que c’est dans l’atmosphère que les plantes, et par elles les animaux, puisent leur azote (Boussincaurr).

Dans les chapitres précédents, nous avons démontré que les produits ultimes de la putréfaction et de l’érémacausie des substances animales se présentent sous deux formes particulières : dans les climats froids ou tempérés, sous la forme d’ammoniaque ; dans la zone torride, sous celle d'acide nitrique. Cependant nous avons également fait observer que la formation de l’acide nitrique est constamment précédée de la production de l’ammoniaque. Celle-ci est le produit final de la putréfaction des matières animales ; l'acide nitrique résulte de la combustion lente de ce produit,

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Une génération d'un milliard d'hommes se renouvelle tous les trente ans; des millions d'animaux périssent et se reproduisent dans des périodes encore plus courtes. Où done, après la mort de ces êtres, arrive l'azote qu'ils reçoivent pendant la vie ?

Il n’y a pas de question plus facile à résoudre. Par la putréfaction, les cadavres rendent à l’atmosphère, sous forme d’ammoniaque, tout l’azote qu'ils contiennent. Dans l’ancien cimetière des Innocents à Paris, 60 pieds au-dessous de la surface du sol, tout l’azote que les cadavres retiennent dans l’adipocire était contenu à l’état d’ammoniaque. Ce corps est en effet la plus simple, on peut dire la dernière de toutes les combinaisons azotées ; c’est l’hydrogène pour lequel l’azote manifeste laffinité la plus tranchée, la plus énergique.

Ammoniaque contenue dans l'air et dans les eaux de pluie.—1’azote des hommes et des animaux est par conséquent contenu dans l’atmosphère, à l’état d’ammoniaque, sous la forme d’un gaz qui se combine avec l’acide carbonique en formant un sel volatil, se dissout dans l’eau avec beaucoup de facilité, et produit des combinaisons tout aussi so- Jubles que lui-même.

Comme ammoniaque, l’azote ne’peut pas’persister dans l’atmosphère, car il est également précipité par chaque condensation des vapeurs aqueuses. Les eaux pluviales doivent toujours contenir de l’ammoniaque ; en été, où les jours de pluie se succèdent à de plus grands intervalles, elles en renferment plus qu’en hiver et au printemps ; la première pluie en contient plus que la seconde, et enfin, après une grande sécheresse, les pluies d'orage ramènent nécessairement sur la terre la plus grande quantité d’ammoniaque.

Les analyses de l’air qu’on a faites jusqu’à présent n’y ont pas signalé la présence de l’ammoniaque, et pourtant ce corps n’y manque jamais; Il est vrai, pour un pied cube d’air, sa quantité est presque nulle; mais, malgré cela, elle représente la somme de l’azote contenu dans les milliers de millions d'hommes et d’animaux qui vivent à la surface du globe, et elle est plus que suffisante pour approvisionner d’azote tous les êtres vivants. |

Il résulte de la tension des vapeurs d’eau à 15° cent., et de la densité de l’eau à 0°, qu’à 15° et28 pouces de pression, 487 mètres cubes — 31168 pieds (de Hesse) cubes d’air renfermant 64 pieds cubes de vapeurs d’eau à 15°; les 64 pieds cubes pèsent 767 grammes, ou une livre 16,8 demi-onces. $i Von admet maintenant que l'air saturé parfaitement d'humidité à 15° laisse tomber, sous forme de pluie, toute l’eau qu’il contient à l’état de vapeurs, ou obtient une livre d’eau de pluie pour 20800 pieds cubes d’air. Avec cette livre d’eau, toute la quantité d’ammoniaque contenue sous forme gazeuse dans les 20800 pieds cubes d’air doit être ramenée à la terre. Supposons que ces 20800 pieds cubes ne renferment qu’un seul grain d’ammoniaque , 10 pouces cubes d’air que nous aurions soumis à Panalyse ne contiendraient que 0,00000048 grain d’ammoniaque. Il est

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absolument impossible de déterminer une quantité si minime, même par Pemploi des eudiomètres les plus délicats et les plus exacts; les résultats se confondraient toujours avec les erreurs d’observation, lors même que la proportion d’ammoniaque serait encore dix mille fois plus grande.

Mais, dans la livre d’eau de pluie, qui renferme en dissolution toute P’ammoniaque contenue dans 20800 pieds cubes d’air, cette ammoniaque doit pouvoir être déterminée, Or, il est clair que, si cette livre d’eau contient seulement un quart de grain d’ammoniaque, un arpent de prairies, de bois ou de blés, recevra, dans l’espace d’un an, par 2,500,000 livres d’eau de pluie *, plus de 80 d’ammoniaque, et par conséquent 65,64 livres d'azote pur. Mais ceci est bien plus qu’il n’en faut à 2650 livres=1325 kilogrammes de bois, ou à 2800 livres — 1400 kilogrammes de foin, ou à 200 quintaux — 10000 kilogrammes de betteraves, c’est-à-dire bien plus que les produits d’un arpent de forêts, de prairies, ou en général de terre cultivée contiennent sous la forme d’albumine végétale ou de gluten; c’est à peu près autant que renferment, dans un arpent de blé, la paille, les graines et les racines.

Des expériences exécutées avec beaucoup de soin et de précision au laboratoire de Giessen ont mis hors de doute l'existence de l’ammoniaque dans Peau de pluie; ce corps a échappé jusqu’à présent aux observations, paree que personne n’a songé à s’enquérir de sa présence **.

Quant à l’eau de fontaine, HurnereLo a prouvé que toutes les fontaines à Greifswalde, à Wiek, à Eldena, à Kostenhagen, renferment du caı= bonate et du nitrate d’ammoniaque. On a également découvert des sels ammoniacaux dans beaucoup de Sources minérales à Kissingen et dans d’autres endroits ; ’ammoniaque contenue dans ces sources ne peut provenir évidemment que de l'atmosphère.

Tout le monde peut s’assurer de sa présence dans les eaux pluviales, d’une manière très simple, en évaporant presque à siccité de Peau de pluie récemment tombée, après y avoir ajouté un peu d’acide sulfurique ou d’acide hydrochlorique. Ces acides, en se combinant avec lammoniaque, la privent de sa volatilité; le résidu contient alors du sel ammo- . niac ou du sulfate d’ammoniaque, que lon reconnait à l’aide du bichlorure de platine, et plus facilement encore à Podeur pénétrante qu’il dégage lorsqu'on y ajoute de l’hydrate de chaux pulvérisé.

L’ammoniaque se rencontre également dans les eaux de neige. Plusieurs livres de neige, prise au mois de mars, à la surface d’une couche de dix pouces de hauteur environ, ont donné, par l’évaporation avec Paeide hydrochlorique, un résidu de sel ammoniac qui, par laddition de la chaux, dégageait beaucoup d’ammoniaque; la couche de neige inférieure, qui touchait le sol, en contenait une proportion bien plus grande.

* Unelivre étant égale à 7860 grains— 500 grammes.

"* L'eau de pluie qui a servi à ces expériences avait été recueillie à six cents pas au sud-ouest de Giessen, dans un endroit d’où le vent passait sur la ville.

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Il est remarquable que l’ammoniaque contenue dans les eaux de neige et de pluie présente une odeur fort prononcée de sueur et d’excréments animaux, ce qui dénote clairement son origine ”.

Absorption de l'ammoniaque par les racines. — D’après tout cela, l'existence de l’ammoniaque dans l’atmosphere est donc bien établie; ce corps se renouvelle constamment par l’effet de la décomposition des matières animales et végétales, et se trouve ramené sur le sol par les eaux pluviales. Une partie s’évapore de nouveau avec l’eau, tandis qu’une autre partie est absorbée par les racines des plantes et produit, en s’engageant dans de nouvelles combinaisons, et suivant les organes, de l’albumine, du gluten, de la quinine, de la morphine, du cyanogène, et un grand nombre d’autres combinaisons azotées.

La question qu'il s’agit de résoudre à présent consiste à savoir si l’'ammoniaque est absorbée, comme telle, par les racines, et si réellement elle est employée par les organes de la plante à produire les matières azotées qui y sont contenues.

Eu 1834, je m’oceupai conjointement avec M. Wırsrann, professeur de botanique à l’université de Giessen, du dosage du sucre contenu dans plusieurs espèces d’érable, qui étaient plantées dans un solnon engraissé. Toutes nous donnèrent simplement par l’évaporation, et sans l’addition d’aucune matière, du sucre cristallisable, et à cette occasion nous fümes surpris de voir que le suc brut, et le sucre cristallisé, dégageaient, l’un par un simple mélange de chaux, l’autre pendant le raffinage, une grande quantite/d’ammoniaque. Croyant que, par malveillance, quelqu'un avait peut-être introduit de l'urine dans les vases disposés contre les arbres pour recueillir le suc, nous les fimes surveiller avec beaucoup d'attention; mais dans le suc nouvellement récolté, nous trouvames également une quantité abondante d’ammoniaque, sous la forme d’un sel neutre; le suc était parfaitement incolore et n’exerçait aucune réaction sur les couleurs végétales.

La mème observation fut faite sur le suc de bouleau, que l’on avait pris au milieu d’une forêt, à deux lieues de distance de toute habitation humaine ; le suc, clarifié avec de la chaux et évaporé, dégageait beaucoup d’ammoniaque. Voici encore d’autres faits : les pleurs de la vigne, acidulées d’acide hydrochlorique, fournissent par l’évaporation une matière gommeuse et deliquescente qui dégage beaucoup d’ammoniaque quand on y mèle de la chaux hydratée. Dans les fabriques de sucre de betteraves , on clarifie tous les ans des milliers de pieds cubes de suc avec de la chaux ; et après lavoir purifié ainsi de tout le gluten et de Palbumine végétale, on l’évapore à cristallisation. Quand on entre dans ces établissements, on est frappé de la quantité énorme

* L'eau distillée trouble toujours le sous-acétate de plomb, en raison du carbonate d’ammoniaque qu’elle renferme: ce n’est qu’en ajoutant à l’eau, avant de la distiller, de l’alun ou un acide minéral, qu’on peut l'en priver complétement,

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d’ammoniaque qui se volatilise avec les vapeurs d’eau. Cette Ammoniaque aussi y est contenue. à l’état de sel, car le sue neutre se comporte comme une solution aqueuse d’un sel ammoniacal; par Péva= . poration, il acquiert, comme celle-ci, une réaction acide, parce que le sel neutre, en perdant de l’ammoniaque, se transforme en sel acide. L’acide libre qui se produit alors est, pour le fabricant, une source de perte; car, par cet acide, une partie du sucre de canne se transforme en sucre de raisin et en sirop, qui ne cristallisent plus.

Toutes les eaux distillées que lon prépare dans les pharmacies avec les fleurs, les herbes ou les racines des plantes, renferment également de l'ammoniaque.

Les noyaux non mürs des amandes et des pêches, à l’époque où ils ressemblent à une gelée transparente, dégagent, par laddition des alcalis, de l’ammoniaque en grande quantité. (Roriquer).

Le suc des feuilles de tabac fraîches contient des sels ammoniacaux. Dans certaines racines, dans la tige, les fleurs, les fruits verts, dans toutes les parties des plantes enfin, on rencontre de l’ammoniaque.

Dans le suc de lérable et dans celui de bouleau, le sucre est accompagné de la substance la plus azotée, de l’ammoniaque ; il renferme donc toutes les conditions nécessaires à la production des principes azotés et non azotés des pousses, des bourgeons et des feuilles. A mesure que ceux-ci se développent, la quantité d’ammoniaque diminue ; une fois qu’ils sont parvenus à un certain développement, ces arbres ne donnent plus de suc.

Influence du fumier animal sur la végétation. — La preuve la plus décisive en faveur du rôle nutritif de l’ammoniaque nous est fournie par le fumier animal que l’on emploie dans la culture des céréales et des plantes fourragères.

La proportion de gluten diffère extrêmement dans le froment, le seigle et l’orge; leurs grains, même dans l’état de parfait développement, en sont inégalement riches.

En France, Prousr a trouvé dans le froment 12,5 pour cent de gluten; en Bavière, Vocez, 24 pour cent; d’après Davy, le froment d’hiver en contient 19, le froment de mars 24, celui de Sicile 21, celui de Barbarie 19 pour cent”. Il faut nécessairement qu’il y ait une cause à ces grandes différences ; or, cette cause, nous la trouvons dans la culture. Une augmentation du fumier animal influe non seulement sur la richesse de la récolte, mais encore, d’une manière moins marquée il est vrai, sur la proportion de gluten qui se forme dans le grain.

Le fumier animal agit, comme nous le ferons voir, uniquement par sa

* D’après BOUSSINGAULT la farine du froment d’Alsace en renferme 17,3 pour cent; celle du froment qu’on cultive au Jardin du Roi 26,7 pour cent. Le froment d’hiver en contient 33,3 pour cent,

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