‹ Traité de chimie toxicologiqueChapitre 149 sur 185 · EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALINE · texte numérisé non relu

EMPOISONNEMENT PAR LA DIGITALINE

L'affaire Couty de la Pommerais est intéressante à plus d'un titre : nous reproduisons ici le rapporl de ïardieu et Roussin, qui a donné lieu à de nombreuses discussions. < )u remarquera dans cette expertise le rôle prépondérant de l'expérimentation physiologique; bien que les conclusions présentées par les experts soient loin d'être nettes sur la nature du poison employé, on trouvera peut-être qu'elles le sont encore trop.

Empoisonnement criminel par la digitaline

Affaire Couty de la Pommerais (Rapporl médico-légal par MM. A. Tardieu i'i Z. Roussin '). — La mort de ladame de Pauw ayant éveillé, parmi ses

amis et dans sa famille même, des soupçons terribles, la justice infon

ordonna une enquête dont le premier acte fut l'exhumation el l'autopsie du cadavre exécutées le 30 novembre ist;:!, treize jours après la mort, au cimetière du Sud. l'identité ayant été régulièrement constatée.

Autopsie du cadavre de la dame de Pauw. — L'état de conservation du cadavre est tel que, non seulement à l'intérieur, mais à l'extérieur, les moindres lésions sont facilemenl appréciables. Le corps esl celui d'une femme d'une quarantaine d'années, dont L'embonpoint el l'aspecl général indiquent que la veuve de Pauw n'a pas été épuisée par les longues souffrances d'une maladie chronique.

Il n'existe à l'extérieur aucune trace de violences. L'examen le plus minutieux ne nous permet de constater, soi I sur le tronc, soii sur les membres, en avant ou en arrière, aucune marque de sévices, de coups ou de contusions quelconques.

Les téguments el les us du crâne sont intacts. Le cerveau esl à l'étal normal. L'intérieur de la bouche el de l'arrière-gorge n'offre riena noter.

u. Éludes sur l'empoisonnement, p. 809 Paris, Bailliôre.

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Les poumons sont parfaitement sains, nous n'y découvrons ni congestion ni altérations inflammatoires ou tubercufeuses. Le cœur, également intact, renferme une assez, grande quantité de sangàdemi coagulé. Après lavoir débarrassé de tous les caillots, nous constatons que toutes les parties de cel organe, el notamment 1rs valvules el 1rs orifices, sont tout à fait à l'étal normal.

A Pouverturede l'abdomen, on ne trouve aucun épanchement de sang, de sérosité, ni d'aucun autre liquide dans cette cavité. Les viscères abdominaux. lefoie, la raie el les reins son! sains.

Quant au tube digestif, estomac et intestins, il présente seulemenl par places quelques suffisions sanguines, quelques points congestionnés répandus dans toute la longueur de l'intestin : mais nulle part la membrane muqueuse n'est le siège d'une inflammation, suit aiguë, suit chronique : nulle part il n'y a ni ulcérations, ni ramollissement, ni perforation.

Les organes génitaux, tant internes qu'externes, ne présentent pas de traces île maladies ni de violences. Mais nous découvrons dans la matrice

un commencement de grossesse. Leproduil d nception, qui est d'ailleurs

intact. "H're un développement de sept à huit semaines.

En résumé, de l'examen qui précède nous concluons que : 1 II n'existe, chez la dame veuve de Pauw, aucune trace de maladie ou lésion appréciable, suit ancienne, soit récente, qui puisse, d'après le seul examen des organes, rendre un compte naturel de la mort ; 2° cette absence de lésions caractérisées et certains indices, notamment l'état du tube digestif, peuvent donner lieu de penser que la mort aurait pu être produite par l'ingestion d'une substance vénéneuse : 3° l'analyse des viscères pouvant seule fournir à cet égard des résultats positifs, nous avons extrait du cadavre et placé dans deux bocaux de verre neuf-, d'un côté l'estomac et les intestins, de l'autre lefoie. Ie< poumons, le cœur, la rate et les reins.

Le> bocaux ont été fermés, scellés et notre signature apposée sur les étiquettes.

Cette première opération ayant démontre la nécessité de procéder aune information complète, l'habile magistrat auquel elle fut confiée, M. le juge d'instruction de Gonet, nous donna, dans un mandai presque illimité, la mis sion de procéder aux recherches chimiques el physiologiques nécessaires [lotir constater s'il existait encore dans les organes de la veuve de Pauw et sur le parquet de la chambre où elle avail succombe, des traces d'une substance toxique ; de procéder à l'inventaire exact de toutes les substances saisies audomicilede l'inculpé: de constater par l'analyse chimique leur nature el leur degré d'activité, d'examiner ses livres el écrits traitant de matières de toxicologie : de faire, en un mot. toutes les recherches et observations qui pourraient éclairer la justice el mettre la vérité en lumière.

Nous avons reçu de M. le juge d'instruction communication de toutes les pièces de la procédure propres a éclairer quelques points des questions qui nous étaient posées, notamment la correspondance de la veuve de Pauw, les

l'KAITE DE CH IMIE TOXICOLOGIQI l

dépositions des I imes de l'arl el des autres témoins qui onl pu donner des

renseignements sur s tal de santé liabituelle et sur ses derniers moments.

Noussuivrons dans notre rapport l'ordre même qui vient d'être indiqué. Dans une première partie, nous dresserons le long inventaire des substances saisiesau domicile de l'inculpé. Dans la deuxième, nous ferons connaître les procédés d'analyse auxquels nous avons soumis les organes extraits du cadavre de M"1 de Pauw et les résultats que ces analyses nous onl fournis. I >;i n - la troisième, nous réunirons 1rs analyses el recherches concernant les Iraces '!<• déjections recueillies sur le parquet et sur les linges saisis dans la chambre de la dame de Pauw. La quatrième sera consacrée à l'exposi expériences physiologiques entreprises par nous sur des animaux vivants pour constater les effets des substances vénéneuses dont l'analyse chimique cùl été impuissante ;'i déterminer la nature

l);ms la cinquième, nous rapprocherons des données précédentes les témoignages '■! constatations recueillis dans l'instruction, tant sur la santé antérieure de la dame de Pauw, que sur les symptômes qui ont précédé la mortel sur l'état des organes révélé par l'autopsie cadavérique.

Enfin, la sixième partie contiendra les conclusions qui ressortenl pour nous de l'ensemble des faits, el la réponse aux questions qui nous sonl s touchant les causes de la mcrrl 'I • la dame de Pauw.

Examen des diverses substances saisies au domicile de l'inculpé. — Nous ne reproduirons pas ici le long el minutieux inventaire de la quantité considérable de substances chimiques el pharmaceutiques, près de 900, que n "H- avons eu à examiner: seulement non- ajouterons quelques observations succinctes inspirées par l'examen el la nature de plusieurs de ces produits.

Indépendamment d'un grand nombre de produits et préparations homœopathiques, l'inventaire précédent constate que l'inculpé avait en sa possession une quantité vraiment prodigieuse de poisons fort actifs, hors de toute proportion avec les besoins ordinaires du médecin, et à plus forte raison hors de toute proportion avec ceux d'un médecin homœopathe, qui n'emploie les préparations chimiques et autres qu'à doses infinitésimales, c'est-à-dire toul à t'ait impondérables.

Parmi les substances actives dont la quantité nous a >>'inlilé dépasser toute limite raisonnable, nous citerons en particulier les suivantes : 1 quatre tlacons renfermant des doses considérables d'acide arsénieux arsenic : 2°trois flacons el paquets renfermant des doses considérables de sublimé corrosif; 3' sulfate de cuivre; 41 poudres d'ellébore noir. 123 grammes; •> de noix vomique, 250 grammes; 6" de stramonium, 250 grammes; " d'aconit, 250 grammes; 8° de coque du Levant. 250 grammes ; 9 de coloquinte, mmes ; l>> de belladone, 250 grammes ; 11° de ciguë, 125 grammes; 1- de digitale, 125 grammes; 13 acide cyanhydrique au quart, 30 grammes; li huile de croton liglium, 30 grammes; l"i" chlorhydrate «h1 mor-

V NNEX I -

phine, i grammes; 16 strychnine, •"• grammes; 17 digitaline, mi flacon de 2 grammes, etc.

Les factures de la maison Menier, qui nous ont été communiquées, nous révèlent, à propos de cette dernière substance, les faits suivants : la la (laïc du 4 octobre 1861, l'inculpé a acheté 50 centigrammes de digitaline: 2 a la date du 1 1 juin 1864, l'inculpé en achète 1 gramme : M a la date du lit juin 1863, l'inculpé en achète de nouveau grammes. Total, 3Br,50 de digitaline, dont il reste seulement aujourd'hui 15 -.2. c'est-à-dire qu'il en manque plus des dix-neuf vingtièmes. Une consommation >i considérable paraît hors de toute proportion, non pas même avec les besoins ordinaires d'un médecin, mais d'un pharmacien, ce dernier fût-il très achalandé. La digitaline est, en effet, un des poisons les plus violents que l'on connaisse : il a'esl possible de l'administrer qu'à la dose de 1 à quelques milligrammes : à la dose de 1 à quelques centigrammes, elle tue presque infailliblement.

A la dale du 7 mai IStiM. l'inculpé a acheté 250 grammes de sublimé corrosif, et à la date du lo août de la même année, !-•'> grammes de la même substance. Le sublimé corrosif esl un poison des plus actifs, toxique à la dose de quelques décigrammes. Le ââaoùl 1863, l'inculpé achète 38 grammes d'acide cyanhydrique au quart, (l'est le poison foudroyant par excellence, qui tue sûrement et ae laisse que des traces très difficilement appréciables. \2 grammes d'hydrochlorate de morphine ont été achetés par l'inculpé aux trois dates suivantes : 1 4 grammes, le i avril 1864; 2 ï grammes, le .."> février 1863 : 3° 4 grammes, le 26 novembre 1863. ,

Examen </e.< organes extraits il", cadavre de la veuve de Pauw. — Leorganes sonl contenus dans deux grands bocaux à large ouverture, parfaitement bouchés ''t scellés. L'un de ces bocaux renferme l'estomac et les intestins: l'autre renferme les autres organes de la veuve de Pauw.

A l'ouverture, on constate un état remarquable de conservation de ces divers organes. En particulier, le vase qui renferme l'estomac et les intestins

ne présente presque aucun leur et nul vestige de putréfaction. Celui qui

renferme les autres organes présente un commencemenl d'altération mani feste; des gaz méphitiques se dégagent et tuméfient les organes, qui ont peine à rester contenus dans le bocal.

Nous nous empressons, en conséquence, de vider dan> uni- large capsule île porcelaine, fort propre, le contenu du scellé u" 2. et après plusieurs incisions, pratiquées en divers sens, dans la masse tuméfiée île ce- organes, pour donner issue au gaz, nous arrosons cette pulpe avec de l'alcool à 90' très pur, dans le but d'arrêter la fermentation déjà commencée et île s'opposer à toute altération ultérieure

Nous avons procédé immédiatement aux recherches toxicologiques véritables. Acel effet, nous avons divisé en deux parties à peu près égales les divers organes du bocal n° '2. L'une de ce- portions est mise en réserve pour les éventualités imprévues, et l'autre immédiatement mise en expérience.

I |;.\ mi: H i i II I M I r. TOXICOLOC IQ1 i:

Cette portion des organes, destinée à l'analyse el coupée en petits morceaux menus, à l'aide d'un scalpel neuf, esl introduite dans une cornue, avec ^iiii grammes d'acide sulfurique pur ci concentré. Cette cornue, munie d'une allonge el d'un ballon récipienl convenablement refroidi,' esl chauffée au bain de sable, jusqu'à cessation absolue de toul dégagement de vapeurs. Il reste alors dans la cornue un charbon sec et friable, et l'on trouve dans le récipienl environ 800 grammes d'un liquide forl acide el d'une odeur vive

d'acide sulfureux. L'exi m du charbon est pratiqué de la manière sui-

vante : extrail de la cornueà l'aide d'une baguette de verre, il esl soigneusement réduil en poudre et introduil dans un ballon neuf avec 50 grammes d'acide azotique pur el concentré. Apre-- une digestion prolongée au bainmarie, on ajoute 250 centigrammes d'eau distillée et l'on jette sur un filtre de papier Berzelius. Le filtre est lavé de nouveauà Iran distillée, jusqu'à épuisement de toute matière soluble. (in obtient de la sorte600 grammes d'un liquide fort acide que l'on met à évaporer au baih-marie, presque jusqu'à siccité. Dans cet état, cette solution présente les caractères suivants :

Additionnée d'acide sulfhydrique jusqu'à odeur persistante, elle ne donne naissance, même au bout de quarante heures, qu'à un léger dépôl de soufre, blanc jaunâtre, complètemenl insoluble dans l'eau et dans l'ammoniaque.

Cette liqueur précipite abondamment par la potasse el l'ammoniaque liquide. Ce précipité présente tous les caractères du phosphate calcaire mélangé d'un peu de magnésie el de fer. La présence de ce dernier métal s'accuse du reste très facilement par le sufhydrate d'ammoniaque, le prussiate jaune, l'infusion de noix de galle, le sulfo-cyanure de potassium, etc.

Introduite dans l'appareil de Marsh, cette liqueur ne donne aucun dépôt, ni dan-- le tube ni sur les soucoupes.

Les recherches les plus multipliées auxquelles nous avons soumis ce liquide, ainsi que le résidu charbonneux lui-même, n'uni en résumé indiqué' la présence d'aucun élément minéral toxique.

Nous en dirons autant du liquide distille, provenant du traitement des organes par l'acide sulfurique. Ce liquide ne renferme aucun principe toxique, car il ne donne aucune réaction aux réactifs variés que l'on a fait agir sur lui.

Il résulte de ce premier examen îles organes, qu'ils ne renferment aucun élément minéral toxique

L'étal d'altération où ces organes se trouvent ne permet guère d'espérer qu'une recherche chimique, en vue de découvrir un agent toxique végétal, puisse être couronnée de succès. Nous avons en conséquence réservé pour cette recherche délicate le contenu de l'autre scellé, c est-à-dire l'estomac el les intestins, organes qui, ordinairement envahis les premiers par les agents toxiques administrés, en conservent aussi longtemps le dépôt et les traces.

L'estomac est examiné' avec le plus grand soin. Au moment oi us

l'avons extrait du bocal qui le renferme, nous avons été frappés de son peu d'altération et de la couleur naturelle qu'il présente, tant à la partie interne

qu'à sa partie externe. Le papier de tournesol mis en contact avec lui ne dénote aucune réaction alcaline appréciable, signe manifeste d'une conservation qui ne laisse pas d'être surprenante, après plus de quinze jours d'inhumation. Cette sorte de résistance à la décomposition s'observe fort souvent lorsque les organes onl été mis en contact avec des substances antiseptiques et presque toujours vénéneuses, qui retardent la décomposition e! quelquefois l'empêchent tôt dénient.

Pareille observation a pu être faite sur toute la longueur du tube intestinal, i[ui. malgré sa tendance si connue à la putréfaction, ne présente [mur ainsi dire aucune trace d'altération ou de gonflement el offre huis les caractères d'un organe sain el extrail d'un cadavre de la veille.

Quoi qu'il en suit des inductions que l'on peut tirer de cette immunité spéciale, nous avons divisé l'estomac en morceaux aussi menus que possible, à l'aide de ciseaux fort propres, et nous avons introduit les débris dans l'alcool à 95 degrés. Nous en avons fait autant de la moitié des intestins, et nous avons réuni dans le même ballon les morceaux coupés de ces deux organes. Après une digestion de vingt-quatre heures, dans un lieu chauffé à 30 degrés, et des agitations fréquentes, le contenu du ballon est jeté sur un filtre el la bouillie des organes arrosée à diverses reprises, jusqu'à épuisement, par îles affusions successives d'alcool. On a réuni delà sorte environ 600 grammes d'un liquide alcoolique jaunâtre, quia été mis immédiatement a évaporer au bain-marie, jusqu'à réduction à l'état d'extrait mou.

Gel extrait est verse, encore chaud, dans une petite capsule de verre, que nous nous empressons de recouvrir d'un papier parchemin, collé sur les bords el que nous étiquetons : <■ A. — Extrail provenant du traitement alcoolique de l'estomac et de la moitié des intestins île la veuve de Pauw. » Le résidu insoluble du traitement alcoolique, resté sur le filtre, est traité par 250 grammes d'eau distillée bouillante, laissé en digestion au bain-marie pendant vingt-quatre heures, puis jeté de nouveau sur un filtre, où il est lavé avec 250 grammes d'eau distillée tiède. Les liquides filtrés sont soumis à une évaporation ménagée et amenée jusqu'à consistance d'extrait mou. Cet extrait est introduit à son tour dans une petite capsule de verre, où il esl recouvert de papier parchemin, collésurles bords et étiqueté : « B. — Extrail provenant du traitement par l'eau distillée chaudc.de l'estomac el delà moitié des intestins de la veuve de Pauw. -

Le résidu insoluble de ces deux traitement-, successifs esl linalemenl introduit avec 200 grammes d'acide sulfurique, pur et concentré, dans une cornue de verre munie de son allonge et d'un récipient, également de verre.

Le l'eu est dirigé' île lelle sorte, qu'après trois heures de chauffe il ne reste

plus dans la cornue qu'un charbon sec et friable, el que lerécipient renferme environ 250 grammes d'un liquide légèrement colon'', à odeur d'acide sulfureux, et surnagé parquelques gouttes de matière goudronneuse empyreumalique. Ce liquide, distille cl misa évaporer dans uni' capsule de platine, ne laisse aucun résidu métallique. Traité par les réactifs ordinaires des subs-

Il; \l II: DE CHIMIE TO.X ICOLOGIQIK

tances minérales, tels qu'acide sulfhydrique, prussiate jaune de potasse, etc., il n'a fourni aucun dépôt métallique, même après vingt-quatre heures de slion. Diverses opérations successives nous ont démontré qu'il ne renferme qu'un peu d'acide sulfureux, de l'acide sulfurique provenanl du réactif lui-même employé pour la carbonisation, ri nu peu de matière goudronneuse, commune à toute décomposition des matières animales en pareilles circonstances.

Le résidu charbonneux de la cornue esl pulvérisé linemenl el mis en digestion pendant quatre heures, avec de l'acide azotique pur el concentré. Au bout de ce lemps, on ajoute 250 grammes d'eau distillée chaude, el l'on procède a la filtration mu- un papier Berzelius. Le liquide qui s'écoule d'abord, réuni aux eaux de lavage, esl évaporé au bain-marie, jusqu'à disparition I in --. j ni- complète de toute vapeur acide. Étendu ensuite d'un peu d'eau distillée el liltré de iveau, ce liquide laisse un pelil résidu insoluble, composé exclusivemenl de phosphate de chaux et de magnésie, el présente luimême les réactions suivantes : traité par l'acide sulfhydrique, jusqu a persistance de l'odeur de cel aride, ce liquide n'a donné lieu qu'à un léger dépôt de soufre; traité par le sulfhjdrate d'ammoniaque ou le sulfure de sodium, il donne un précipité abondant de couleur gris noirâtre, el qu'un examen attentif nous a montré formé d'un mélange de sulfure de fer el de phosphate de chaux. Le prussiate jaune donne naissance a un abondant précipité de bleu de Prusse, d'une couleur très pure. L'ammoniaque et la potasse d lenl naissance a un volumineux précipité renfermant <\\< phosphate de chaux, du fer et de la magnésie. Nous > avons même trouvé quelques traces d'alumine. L'iodure de potassium ne donne lieu à aucun précipité, mais seulement à une légère coloration, due à la présence de l'acide azotique

Ce liquide introduit dans un appareil de .Marsh ne fournit aucune tache ni anneau, malgré un fonctionnemenl régulier de trois quarts d'heure.

lie ces faits il résulte que les intestins et l'estomac ne renferment d'autre substance spécialement métallique que le 1er normalemenl el abondammenl répandu dans tous les organes.

Examen du parquet de la chambre où <> succombé lu veuoe de l'auw. — Ce scellé, renfermé dans une toile grossière, esl soigneusement cacheté, el les cachets reconnus d'une parfaite intégrité. Une étiquette signée de M. le juge d'instruction de Gonet, porte l'indication suivante : « Scellé n" M. Affaire Couty de la Pommerais. Procès-verbal du I:! décembre 1863. — -•'! feuilles de parquet et quatre petits morceaux, le t. ml provenant de l'enlèvement de onze planches du parquet d.- la chambre a coucher de M" veuve de l'auw.

Un autre scellé se rapporte trop intimement à celui-ci pourpouvoir en être séparé. Il consiste en un petit paquel étiqueté de la manière suivante : « Affaire Couty delà Pommerais, scellé u' I . Procès- verbal du H décembre 1863. — Concrétions grattées par l'expert à la surf; lu parquet el àl'endroil même

où les vomissements sont tombés. » M. le juge d'instruction de Gonet ;i signé.

Nous avons procédé à l'examen de ces deux scellés de la manière suivante : 1rs feuilles du parquet ont été divisées en deux parties égales, dont Tune est immédiatement mise de côté et étiquetée : « Planches non examinées par les experts. » L'autre portion, composée de douze feuilles, est immédiatement soumise à un grattage méthodique, mais peu profond. La surface de chacune de ces planches est raclée avec une lame de fer fort propre ; les portions de matières détachées sont reçues sur une feuille de papier blanc et immédiatement introduites dans un ballon contenant un demi-litre d'alcool à 9o" pur.

(Test principalement dans l'intervalle qui sépare deux feuilles du parquet que s'accumulent ordinairement les impuretés et souillures de toute sorte qui viennent à tomber. Ces concrétions, dont plusieurs sont encore humides, sont soigneusement et profondément détachées des deux côtés de chacune de ces planches, et réunies dans le ballon au produit du grattage superficiel, lequel est beaucoup moins abondant. Nous devons faire observer que la surface du parquet portant des traces non équivoques de cire, nous avons évité, dans la crainte d'introduire dans nos solutions trop de matières étrangères, de gratter très profondément cette surface.

Cette opération du grattage terminée et toutes les raclures introduites dans le ballon, les douze planches ont été rattachées par des cordes et étiquetées : « Planches expertisées par les experts Tardieu etRoussin. »Ce second paquet, réuni au premier, est de nouveau introduit dans la toile grossière qui les recouvrait à l'origine et le tout est soigneusement attaché. Le contenu du scellé n° 1 est également versé dans le ballon renfermant l'alcool à 95°. La bouillie grisâtre qui résulte du mélange de ces matières grattées et de l'alcool à 95°, est laissée en macération pendant vingt-quatre heures à une température de 25° environ, et agitée fréquemment pour favoriser la solution de fout ce qui serait soluble. Au bout de ce temps, le contenu entier du ballon est jeté sur un filtre de papier Berzelius. Lorsque l'écoulement est arrêté, on arrose le résidu insoluble d'une nouvelle dose d'alcool, et l'on continue de la sorte l'épuisement de la matière, tant que le liquide présente une saveur et une couleur manifestes. On réunit tous ces liquides alcooliques qui présentent une teinte assez foncée, d'une nuance ambrée, et l'on procède à leur évaporation aubain-marie, ens'entourant de toutes les précautions ordinaires pour qu'aucune matière étrangère ne puisse envahir la capsule de porcelaine qui les renferme. Lorsque le liquide est aux trois quarts évaporé, on l'introduit dans une capsule plus petite, où l'évaporation se termine sous le plus petit volume. L'extrait qui en résulte est assez abondant ; il pèse 16sr,o0 et présente les caractères suivants : couleur brune, odeur spéciale légèrement rance et huileuse, saveur très amère. Il ne laisse aucun résidu métallique après son incinération, il précipite très abondamment par l'acide tannique, se colore en rouge pourpre par l'acide sulfurique et en vert par l'acide chlorhvdrique.

738 Tli VITE DE LU IMIE TOXICOLOG [QUE

Un essai de purification par la dialyse n'a donné aucun bon résultat.

Cet extrail est déposé dans une petite capsule de verre recouverte d'un papier parchemin collé sur les bords et étiqueté : « Extrait 0 provenant «lu traitement alcoolique des matières grattées à la surface et dans les interstices du plancher de la veuve de Pauw (partie souillée par 1rs vomissements). »

Le résidu, insoluble dans l'alcool, renferme, nuire quelques substances terreuses et organiques diverses, telles que débris de bois, libres de coton et de paiiier, etc., une certaine quantité de mastic analogue a celui dont les

vitriers font usage. Ce mastic est plus particulièrement accumulé au f 1 des

tissures qu'il a été destiné à remplir.

Disons tout de suite quelques mots d'un autre scellé recueilli dans la chambre occupée par la veuve de Pauw et qui est désigné sous le nom de scellé n" -. Il consiste en un petit paquet de papier étiqueté : « Scellé n° '1. Affaire Couty de la Pommerais, Procès-verbal du 1. décembre 1863. — Lambeau de linge trouvé par M. le juge d'instruction, en présence de M. le substitut et de l'expert, sur l'appui de la fenêtre, mais dans l'intérieur de la chambre à coucher de M""' veuve de Pauw. »

Ce scellé consiste en un lambeau de toile grossière de 30 centimètres de long sur 20 centimètres de large. Ce tissu est déchiré en plusieurs endroits et recouvert dequelques lâches, les unes noires, les autres vertes, les dernières jaunâtres. L'examen le plus attentif n'a pas permis d'y constater la plus légère trace d'une substance toxique minérale ou végétale.

Dans le but de contrôler les résultats fournis par les expériences précédentes il était nécessaire de soumettre à un traitement analogue les matières qui se trouveraient dans la portion du parquet non atteinte par les vomissements C'est dans ce but que le scellé suivant nous a été remis. Ce scellé consiste en un petit paquet de papier blanc portant l'étiquette suivante : « Procès-verbal du 29 décembre 1863. — .Matières grattées à la surface du parquet occupé par M'nc de Pauw et dans la partie occupée par le lit. c'est-à-dire à L'abri des vomissements. »

Ces matières consistent en produits terreux et quelques copeaux de bois : mises immédiatement à digérer dans l'alcool à 95°, elles ont, après un repos.de vingt-quatre heures et une filtration régulière, fourni un liquide jaune ambré, mais d'une intensité bien moindre que le précédent. Evaporé en consistance d'extrait mou. il a laissé une masse assez colorée, d'un aspect huileux fort analogue à l'extrait 0, mais ne présentant presque aucune amertume. Cet extrait ne laisse aucun résidu métallique après son incinération. Il ne précipite pas par l'acide tannique et se colore faiblement par les acides Fulfurique et chlorhydrique. Les teintes communiquées par ces deux acides n'ont du reste aucune analogie avec celles qui se développent lorsqu'on agit sur l'extrait I »

Cet extrait est mis dans une petite capsule île verre et étiqueté : * Extrait 1' provenant du traitement alcoolique îles matières grattéesà la surface du par-

quel de la veuve dePauw, dans la partie occupée par le lit et tout ù fait à l'abri des vomissements. «Cet extrait sera examiné plus tard avec le préi dent.

Le résidu insoluble dans l'alcool à 95" renferme, comme dans le casprécédent, outre des substances terreuses el des débris organiques de toutes sortes, tels que bois, colon, papier, etc., une notable quantité de mastic semblable à eelui que non- avons déjà signalé.

L'inculpé affirme que le logement de M"' veuve de Pauw a servi antérieurement de laboratoire et de cabinet de travail à un photographe de pro-

-- on. H. le juge d'instruction nous a immédiatement transmis ce détail, en nous priant d'en tenir compte dans nos expériences et .d'en discuter la valeur dans notre rapport.

Nous ferons observer tout d'abord que le parquet de la chambre à coucher ne présente presque aucune tache noirâtre profonde et telles qu'en forment le nitrate d'argent et les sels d'or employés dans la photographie. L'examen le plus superficiel porte à croire qu'il a été peu ou point pratiqué d'opérations photographiques dans le logement.

Les substances chimiques employées généralement par des photographes sont les suivantes (nous donnons à dessein une longue liste : azotate d'argent, chlorure d'or, cyanure de potassium, acide gallique et pyrogallique, hyposulflte de soude, sublimé corrosif, sulfate de fer, acide acétique, iodure et bromure de potassium, iodure et bromure, collodion. Or. parmi ces produits, les acides gallique, pyrogallique, acétique, le sulfate de fer. l'hyposulfite de soude, le collodion. les iodures et bromures de potassium et de cadmium ne sont pas vénéneux à dose assez notable. L'azotate d'argent et le chlorure d'or tombant sur un parquet de bois sont très rapidement décomposés et ramenés à un état insoluble et inoffensif. Le cyanure de potassium, poison fort énergique, se décompose rapidement en solution, même dans un llacon bien bouché, et. à plus forte raison, lorsqu'il tombe sur un parquet de bois. Dans ce dernier cas, il est hors de doute qu'après quelques jours il n'en reste plus trace, et qu'il se trouve transformé complètement i'ii carbonate de potasse, agent fort inoffensif. Le sublime corrosif se décompose plus difficilement et résisterait davantage à l'altération, encore bien que cette dernière ne dût pas tarder à s'accomplir sous l'influence de la matière organique, qui ramènerait le sel à l'état de protochlorure de mercure insoluble. Les experts se sont assurés avec le plus grand soin de l'absence absolue du mercure dans les matières grattées sur le parquet, el ils peuvent affirmer qu'il n'existe pas trace, dans le plancher, de ce métal toxique.

La solution alcoolique qui a fourni l'extrait 0 ne contient pas trace d'un seul composé minerai, et. par conséquent, ne peut donner le plus léger indice d'un sel mercuriel.

11 ressort donc de ces observations et de ces expériences que le logement de la veuve Pauw, eût-il précédemment été occupé par un photographe, ce

740 TRAITE DE I IIIMII' TOS ICOLOGIQUE

qui parail douteux, aucune des matières employées par ces industriels ne

se retrouve dans l'extrait 0. Non- affirn s ce l'ail de la manière la plus

certaine.

Exposé îles expériences physiologiques pratiquées sur des animaux à l'aide des extrait* obtenus ainsi qu'il a été dit précédemment. — L'analyse chimique, qui fournil des résultats certains dans les recherches <l<s puisons minéraux et dos substances vénéneuses, végétales, crislallisabli's cl bien définies, ne permet pas toujours d'isoler le principe actif de certains poisons extraits des végétaux, dont l'énergie est cependant très redoutable.

Les expériences sur les animaux vivants peuvent seules alors révéler leurs terribles elfels. et nous n'avons pas manqué' d'y recourir dans le cas particulier qui nous était soumis. Nous avons donc institué' une série d'extérieures destinées à nous faire connaître si quelques-unes des substances vénéneuses de la nature de celles dont nous venons de parler, n'étaient pas contenues dans les produits que nous avions obtenus dans le cours des analyses dont nous avons précédemment rendu compte, el qui provenaient, il ne faut pas l'oublier, soit de la matière des vomissements de la dame de Pauw. soit des organes extraits de son cadavre.

Quatre extraits ont dû ainsi être essayés sur des animaux : 1° l'extrait 0, provenant du traitement alcoolique des matières grattées ù la surface et dans les interstices du plancher de la veuve de Pauw partie souillée par les vomissements : 2° l'extrait 1'. provenant du traitement alcoolique des matières grattées à la surface du parquet île la veuve de Pauw dans la partie occupée par le lit et tout à l'ait à l'abri des vomissements : 3" l'extrait A, provenant du traitement alcoolique de l'estomac et de la moitié des intestins de la veuve de Pauw; 4° l'extrait B, provenant du traitement par l'eau distillée chaude de l'estomac et de la moitié' des intestins de la veuve de Pauw.

Première expérience. — L'extrait 0 est d'abord mis en expérience de la manière suivante :

A 1 heure 5 minutes, un chien vigoureux, de taille moyenne et jouissant de la meilleure sanlé. est courbé sur une table et maintenu par des aides pendant qu'on lui pratique, à la partie interne des cuisses, deux petites incisions d'une longueur de 3 centimètres environ. 5 grammes de l'extrait 0, exactement pesés, sont introduits dans ces incisions, que l'on s'empresse de réunir par quelques points de suture. Avant cette opération, les battements du cœur étaient de 110 par minute. Le chien, abandonné à lui-même, continue à se promener dans la pièce sans manifester de douleur ou d'appréhension. Au bout de trois quarts d'heure environ il se couche et se met à lécher ses petites plaies. Vers 3 heures et demie surviennent trois crises de vomissements; l'animal rend successivement des matières glaireuses ainsi qu'un peu de bile, puis se recouche : son attitude est anxieuse cl fort abattue. Le conir n'indique plus que 94 pulsations: ces dernières -ont forl irrégu-

Hères el intermittentes ; les battements, précipites et tumultueux pendant quelques secondes, cessent brusquement el s'accélèrent de nouveau quelques

instants après. La respiration est plus précipitée qu'avant l'opération et légèrement intermittente. A 4 heures et demie, les battements du cœur tombent à 7tî; l'animal vomit de nouveau. A 8 heures du soir, il est couche et considérablement abattu; il se tient difficilement sur ses pattes; le moindre mouvement qu'un lui l'ait subir lui parait pénible et provoque un vomissement ou une tentative de vomissement. Le cœur indique 68 pulsations et présente les mêmes irrégularités précipitées et les mêmes intermittences que précédemment. Ces dernières sont plus énergiques et plus accentuées qu'à 4 heures et demie. A 8 heures du matin, l'animal est presque froid; il parait avoir conservé toute son intelligence, car il s'agite légèrement à noire voix et nous regarde encore. Les battements du cœur sont peu énergiques et leur nombre est tombé à 40 par minute. Leur irrégularité el leur intermittence précipitée sont vraiment remarquables. A l'approche de la main on constate sans peine, après un temps de repos de

quelques S ndes, d'abord li ou 7 battements précipités, puis un moment

d'arrêt absolu ; les battements reprennent ensuite plus ou moins violents, mais toujours précipités et disparaissent subitement pour reprendre ensuite. La respiration est haute, précipitée et intermittente.

Ces symptômes se continuent jusqu'à 11 heures, où l'animal expire presque sans agonie et paraissant avoir conservé son intelligence jusqu'à la tin. A aucun moment il n'a présenté d'état comateux véritable.

L'autopsie, pratiquée quelques heures après la mort, révèle les faits suivants : les poumons, l'estomac et le foie présentent l'état le plus normal. Le cerveau et le cervelet n'accusent aucune trace de congestion. Le cœur seul présente des phénomènes spéciaux : les deux ventricules sont contractés de la manière la plus évidente, tandis que les oreillettes sont dilatées. Toutes les cavités du cœur sont remplies d'un sang noir, épais et coagulé en partie. Cet organe présente une déformation et une espèce de turgescence fort visible. A la pointe du cœur, mais surtout sur les parois avoisinant cette pointe, on remarque, après l'enlèvement du péricarde, quelques saillies d'un rouge vif.

Nul doute, après les divers symptômes observés sur les chiens et le résullat de l'autopsie, que l'extrait 0 administré à cet animal par injection sous-dermique n'ait provoqué la mort que par une action spéciale sur le cœur.

Deuxième expérience. — A I heure 20 minutes de relevée, nous pesons avec soin 2 grammes d'extrait 0, que nous dissolvons et délayons dans quelques centimètres cubes d'eau. Cette solution est administrée, à l'aide d'un entonnoir, à un lapin de taille moyenne et bien portant, qui l'avale sans peine et la conserve jusqu'à la fin de l'expérience. Les symptômes observes sont les suivants : diminution considérable, intermittence, irrégularité' et précipitation des battements du cœur. La respiration a paru

pénible el légèremenl intermittente quelques instants avant la t. A

.'! heures un quart, on ;i constaté 11 pulsations «lu cœur par minute. A l heures 5 minutes, c'est-à dire deux heures trois quarts après l'injection de l'extrait, l'animal succombe.

L'autopsie, pratiqué!.' le lendemain, révèle des résultats complètement identiques avec les précédents. Le cerveau, les poumons, le foie, l'estomac, sont dans l'étal normal. Le cœur seul présente une déformation sensible; les oreillettes sont dilatées comme dans le cas précédent, les ventricules sont non seulement contractés, mais tranchent de la manière la plus manifeste, par leur couleur noirâtre, sur le reste de cet organe. L'espace interventriculaire présente notamment une dépression remarquable. La pointe du cœur est d'un rouge presque vif, el les parois présentent plusieurs saillies anormales teintées de petites plaques rouges.

Nous n'hésitons pas à affirmer que le lapin a, comme le chien, succombé par suite de l'ingestion d'un poison spécial renfermé dans l'extrait 0, poison qui a porté plus particulièrement son action sur le cœur.

Troisième expérience. — Vers 1 heure 3o minutes de relevée, on pèse 4 grammes d'extrait P (provenant de la partie du parquet occupée par le lit et non atteinte par les vomissements) qu*on a délayés dans quelques centimètres cubes d'eau, avant de les administrer, à l'aide d'un entonnoir. à un lapin de taille moyenne, complètement semblable au précédent. L'animal a tout avalé et n'a rien rendu par les vomissements. Deux jours après il jouit de la meilleure santé : pendant tout ce temps il n'a cesse de courir et de trotter dans la pièce ou se taisait l'expérience. Aucun symptôme d'intoxication n'a pu être observé.

Quatrième expérience. — A3 heures de relevée, on a pratiqué une incision :i la partie interne et supérieure de la cuisse droite d'un chien adulte, vigoureux et de taille moyenne. 5 grammes d'un mélange des deux extraits A et B extraits provenant de l'estomac et des intestins de la veuve de Pauw) ont été déposés dans l'intérieur de la plaie, dont on a réuni les bords par quelques points de suture. A ce moment le cœur indique 120 pulsations. Vers i heures et demie du soir, l'animal est fort abattu, anxieux. Il se couche et respire par intermittence et bruyamment. Le cœur indique 86 pulsations. Il est facile de constater leur irrégularité et leur intermittence, bien qu'un peu plus faibles qu'avec le chien précédent. L'animal a eu deux vomissements. A s heures du soir le cœur indique 55 pulsations manifestement irrégulières el intermittentes. La respiration esl haute et parait pénible. L'animal change souvent de position et pousse quelquefois de petits cris étouffés. Il parait avoir conservé toute son intelligence.

Le lendemain, à 8 heures et demie, les battements du cour se sonl relevés et atteignent 70 pulsations par minute. L'état général est meilleur; la respiration parait normale et l'état d'anxiété et d'abattement semble avoir diminué': l'animal se lève et se promène. A -2 heures, les battements du

cœur sont à 90 el n'oQrenl plus qu'une irrégularité éloignée : l'intermittence persiste encore. La respirai ion est bonne et l'animal prend un peu de nourriture. L'étal va en s'amélioranl de plus en plus. Au moment où nous écrivons ces lignes, six jours après l'expérience, l'animal est hors de t « » 1 r t danger et ses petites plaies commencent à se cicatriser.

Il résulte de cette observation que le chien qui en fait l'objel a subi une intoxication véritable à la suite de l'injection sous-dermique des extraits A et B. Cet animal a présenté un cortège île symptômes de tous points analogues à ceux que nous avons observés dans les deux premières expériences. S'il a échappé à la mort, c'esl que la substance toxique se trouvait dan- les extrait- en quantité trop minime et que l'animal a pu réagir plus énergiquement.

Cinquième expérience. — 4 grammes des extraits précédents administrés à un lapin avec les mêmes précautions que dans la deuxième expérience, onl déterminé la mort en quelques minutes, probablement par le fait d'une syncope, el avec une rapidité qui doit faire supposer qu'une complication accidentelle a pu hâter ici l'action du poison.

Sixième expérience. — Les résultats des précédentes expériences tendant à démontrer que la substance toxique dont nous observions les effets exerçait son action d'une manière toute spéciale sur le cœur, nous avons voulu comparer ses effets avec ceux de la digitaline, qui influence si directement l'action de cet organe et dont, pour plus d'un motif, il était permis de supposer que la dame de Pauw avait pu faire usage.

A cet eft'et donc, trois grenouilles ont été simultanément soumises aux essais comparatifs qui vont être indiqués.

Le cœur ayant été mis à nu, on constatait chez toutes trois une égalité presque absolue dans le nombre des battements cardiaques. A la première, rien de plus n'a été fait : le cœurj} été simplement maintenu humide.

La deuxième a reçu, sous la peau du ventre, six gouttes d'une solution de 1 centigramme de digitaline pure pour 3 grammes cent gouttes) d'eau.

A la troisième on a étendu sous la peau du ventre environ 30 centigrammes d'extrait 0. celui qui provient des matières vomies sur le parquet.

Voici maintenant les variations observées dans le nombre et le rythme des battements du cœur de ces trois animaux :

Grenouille n* t. Grenouille n' t. Grenouille u

Après 6 minutes 12 battements. 20 battements. 26 battements.

10 — 40 — 16 irréguliers. 24 irréguliers.

in — 40 — 15 — 20 —

28 — 38 — 0 battements. 12 très irréguliers.

31 — 38 — u — n battements.

Chez les deux dernières grenouilles, lorsque le cœur a cessé de battre, le ventricule était contracté et l'oreillette gonflée. Les fibres musculaires de ces organes, examiné'-- au microscope, n'ont d'ailleurs présenté aucune altération appréciable des éléments anatomiques.

Septième expérience. — Amis avons répété l'expérience comparative précédente avec des résultats identiques et dans des conditions exactement semblables.

A plusieurs reprises, fii outre, nous avons étendu sous la peau des grenouilles, dont le cœur était à nu, une petite quantité de ["extrait 0, et toujours nmis avons noté un ralentissement considérable avec irrégularité des battements. Et celle-ci était telle que, malgré l'amplitude des battements ralentis du cœur, celui-ci, vers la lin de l'expérience, ne parvenait jamais à se vider complètement de sang.

Nous insistons sur ces détails parce qu'ils offrent une saisissante analogie avec les observations que présente la science sur les phénomènes caractéristiques de l'empoisonnement par la digitaline, et notamment avec les déformations du cœur signalées par MM. Vulpian et Pelikan.

Examen analytique des témoignages et constatations relatif» à l'état de santé de la dame de Pauw, aux symptômes qui ont précédé la mort et à l'état des organes révélé par l'autopsie cadavérique. — Nous laisserions • notre tâche incomplète si, après avoir recherché la présence du poison dans les déjections de la dame de Pauw et dans les organes extraits de son cadavre, nous ne poursuivions l'étude des phénomènes de l'empoisonnement dans les symptômes que cette dame a éprouvés et dans les lésions que l'autopsie a révélées. Nous aurons eu même temps à nous demander si elle n'a pas été, en réalité, atteinte d'une maladie plus ou moins bien caractérisée, qui permettrait de considérer sa mort comme naturelle, ou si, au contraire, par des motifs (pie nous n'avons pas à rappeler ici, elle n'a pas pu être conduite à simuler certains troubles clans sa santé, bien que celle-ci. jusqu'à la veille de sa mort, n'ait pas été sérieusement altérée.

De nombreux témoignages recueillis dans l'instruction, la correspondance de la veuve de Pauw elle-même, les consultations el ordonnances qui lui ont é'Ié délivrées par certains médecins, nous fournissent et nous donnent le moyen de conclure en parfaite connaissance de cause.

La veuve de Pauw a succombe le 17 novembre 18(55. L'autopsie cadavérique a démontré d'une manière positive qu'elle n'était atteinte d'aucune affection organique. Le cerveau, les poumons, le cœur, c'est-à dire les organes essentiels à la vie. étaient sains, et. malgré les suppositions qui se sont produites, il n'y avait eu, chez celle dame, ni perle de sang à l'intérieur, ni perforation à l'estomac. Ce sont là des faits matériels qui ne sauraient être contestés. Ajoutons que, jusqu'à la veille de sa mort, la veuve de Pauw avait été vue se livrant à ses occupations accoutumées et qu'elle avait pris des aliments comme une personne bien portante. Les premiers symptômes graves qu'elle avait éprouvés dans la nuit qui a précédé sa mort, ont consisté en vomissements répétés et d'une extrême violence, et en un affaiblissement rapide. Le médecin fort distingué qui l'a vue à ses derniers moments, M. le Dr Blachez, chef de clinique de la Faculté, constate qu'elle

esl pâle, fort agitée, baignée d'une sueur froide, se plaignant d'un mal de tête insupportable : le pouls esl irrégulier, intermittent, puis imperceptible ; les battements du cœur tumultueux, irréguliers, cessant par instant et bientôt supprimés. M. Blachez compare ces symptômes à ceux que l'on observe chez les gens qui succombent à une hémorragie interne, brusque et abondante. Il ne faut pas perdre de vue que ce n'est là qu'une comparaison, et qui exprime bien le l'ail dominant : celui d'un affaiblissement de l'organe central de la circulation. M. Blachez, dans le-- moyens qu'il prescrit, ne se préoccupe que d'une chose, c'est de ranimer l'action du cœur.

Il esl impossible de ne pas faire remarquer que ces faits offrent une ressemblance frappante avec ce qui s'est passé dans nos expériences sur les animaux soumis à l'absorption soit de l'extrait provenant des déjections de la veuve de Pauw. soi! de la digitaline.

Jusqu'ici nous sommes restés sur le terrain des faits parfaitement constates, tant par l'autopsie cadavérique que par l'observation des symptômes éprouvés dans ses derniers moments par la veuve de Pauw. A ces faits positifs esl-il permis d'opposer des hypothèses, des allégations intéressées ou des renseignements incohérents qui tendraient à représenter cette dame comme atteinte depuis plusieurs mois d'une maladie qui l'aurait entraînée au tombeau ?

Une chute faite dans son escalier par la veuve de Pauw aurait été, d'après ses propres déclarations, le point de départ de la maladie. « La chute, écrit- « elle le :2b' septembre, a été si affreuse, qu'une personne qui était chez elle, « et qui esl allée chercher un médecin, croyait ne plus la trouver vivante. « Elle vomit et crache le sang ù pleins pots ; elle rend tout ce qu'elle prend. « même l'eau; elle est tuée, brisée et soulfre nuit el jour; elle est allée voir « le D' Gaudiuol, qui l'a trouvée très malade. » Et, le lendemain, elle ajoute : .« Je m'arrête accablée par les souffrances. Le mal que je ressens à l'inté- « rieur, à l'endroit même où je suis tombée, est si vil' que je ne puis garder ci aucune position. » Enlin, plus lard, elle déclare que M. Nélaton « ne lui « aurait laisse pour ainsi dire aucun espoir ».

Il y a lu plus ipiie de l'exagération : l'imagination de la veuve de Pauw dénature complètement les faits. La chute, si violente qu'elle ait pu être et si effrayante qu'elle ait pu paraître au premier abord, n'a eu en réalite aucune suite grave. Elle n'a déterminé ni fracture, ni commotion, ni déchirure ou contusion extérieure. Personne n'en a vu les traces, et l'intégrité des organes, constatée par l'autopsie la plus minutieuse, prouve qu'aucun d'eux n'a été lésé par cet accident. Personne, d'ailleurs, n'a partagé les craintes excessives de la veuve de Pauw. M. le D' Gaudinot, qui déclare n'avoir pas constaté par lui-même les prétendues contusions et ecchymoses, soit sur l'estomac, soit sur le reste du corps, n'a pas jugé le cas bien sérieux, puisqu'il s'est contenté d'ordonner des cataplasmes, des bains, des lavements et un régime adoucissant, et qu'il est resté trois semaines ou un mois sans revoir la veuve de Pauw. Lorsqu'il a parlé plus tard d'une perforation

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possible de l'estomac en présence des accidents mortels des derniers instants, il a commis une erreur, puisque l'estomac, examiné à l'autopsie, n'était pas perforé, mais une erreur très facile à comprendre et parfaitement justifiée par le retour naturel qu'il a dû faire -m- les anciens dires de la veuve de Pauw, touchant la violence de sa chute, el surtout par l'impossibilité où il était de soupçonner une cause de mort violente, un empoisonnement. M. Nélaton, se reportant à l'ordonnance qu'il avait donnée pour quelques troubles gastriques, a déclaré, comme il était facile de le prévoir, qu'il n'avait pu porter un pronostic aussi désespérant que celui que lui aurait prêté la veuve tir Pauw. Quant à MM. 1rs DreVelpeau, Desormeaux, Danet, Huet, ils se sonl tous accordés sur ce point, el leurs prescriptions en font foi, qu'ils n'avaient pas cru à un trouble sérieux dans la santé de cette daine. Il ne faut pas oublier que plusieurs de ces honorabli s médecins l'examinaient au point de vue d'un contrat d'assurance, et qu'ainsi que le disait l'un d'eux, ils eussent refusé le certificat s'ils n'avaient pas constaté un parfait état de santé.

De telle sorte qu'il est impossible de ne pas rester convaincu que la veuve de Pauw n'a été atteinte de la maladie qui l'a emportée que la veille même de sa mort ; que jusque-là elle s'était bien portée et n'avait pas été sérieusement malade, et qu'enfin elle avait eu sans doute un intérêt à faire croire à un trouble sérieux, dans sa santé, puisqu'elle avait exagéré les suites d'une chute qu'elle avait faite, et avait été, sans motif réel, consulter un grand nombre de médecins pour des maux 1res mal définis.

Il est deux eiioses qu'en terminant sur ce point, nous ferons remarquer: c'est, en premier lieu, que la veuve de Pauw était enceinte de deux mois environ, el que ce commencement de grossesse pouvait avoir produit chez elle quelques dérangements des fonctions digestives. C'est, en second lieu, qu'elle revient à plusieurs reprises sur l'usage qu'elle aurait fait, d'après des conseils extra-médicaux, de substances médicamenteuses très actives, telles que

1 ide prussique et la digitaline, comme si elle avait eu le pressentiment qu'elle succomberait avec tous les symptômes d'un empoisonnement par cette dernière substance.

Conclusions. — Du résumé des expériences et analyses auxquelles nous avons procédé, de l'exposé et de la discussion des faits qui précèdent, nous concluons que : 1° la veuve de Pauw est morte empoisonnée : 2° le poison qui l'a tuée est de la nature de ceux qui, empruntés au règne végétal, peuvent ne pas laisser de traces caractéristiques dans les organes, ne pas être isolés par l'analyse chimique, mais révèlent leur présence par leurs effets et sont décelés par l'action meurtrière qu'ils exercent sur les êtres vivants : 3' nous avons, en effet, retiré, non seulement des matières vomies par la veuve de Pauw sur le parquet de sa chambre, mais aussi des organes soumis à l'analyse, un principe toxique très énergique qui, expérimenté sur des animaux, a produit des effets analogues à ceux qu'a ressentis la veuve de Pauw et les a

t'ail périr de la même manière; i ces effets on! une grande ressemblance avec ceux de la digitaline, et, sans toutefois que nous puissions l'affirmer, de fortes présomptions dous portent à croire que c'esl à un empoisonnement

par la digitaline qu'a succombé la veuve de Pauw : •"> cette dame n'était nullement malade avant le jour qui a précédé sa morl : les prétendues affections du cœur et de l'estomac pour lesquelles elle a tour à tour consulté divers médecins, aussi bien que les conséquences funestes qu'elle a attribuées aune chute sans gravité, sont autant de fables inventées par elle ou auxqui elle s'est prêtée : 6° l'autopsie cadavérique a démontré, de la façon la plus positive, qu'elle n'était morte ni des suites de sa chute, ni d'une hémorrhagie interne, ni d'une gastro-entérite aiguë ou chronique, ni d'une perforation de l'estomac, ni d'aucune autre cause naturelle : 7 parmi les objets très nombreux et très divers saisis au domicile de l'inculpé, nous avons signalé une quantité considérable de substances vénéneuses, dont la possession ne peut se justifier par les besoins de la pratique médicale, ni surtout par les usages de l'exercice ou même de l'enseignement de la médecine homœopathique : 8 parmi ces poisons, nous avons insisté sur les doses considérables de digitaline achetées et en grande partie consommées déjà par l'inculpé.

Nous avons reproduit, in extenso, ce rapport, non que nous puissions le considérer comme un modèle : mais justement à cause des critiques violentes — et il faut bien le dire justifiées — dont il a été l'objet.

Il n'e-t pas douteux que les conclusions de ce rapport, bien qu'entoun es de certaines restrictions, n'aient pesé d'un grand poids auprès des jurés qui condamnèrent G. de la Pommerais à la peine capitale. On remarque, dans les parties du rapport relatives à la digitaline, le rôle prépondérant, unique même, joué par l'expérimentation physiologique. Le torl des experts ne fut pas d'attacher à cette expérimentation physiologique une importance exag'érée : ce fut de pratiquer ces expériences sur les animaux avec des produits non purifiés, de simples extraits dans lesquels aucun caractère physique pu chimique n'avait indiqué la présence possible de la digitaline '. Il aurait fallu, en un mot. ne pas se borner à l'expérimentation physiologique, qui dans ce cas particulier ne pouvait avoir une précision bien grande, et qui ne saurait jamais, en toxicologie, fournir des résultats aussi certains que l'examen des propriétés chimiques: — je sais d'ailleurs que sur ce point. médecins et chimistes ont une tendance à différer d'opinion, chacun attribuant une importance plus grande au genre d'expériences avec lequel il est le plus familiarisé. — Conclure, d'après des essais faits sur des animaux, avec des produits aussi impurs, nous paraîtrait aujourd'hui inadmissible. — Tardieu (Eludes sur l'empoisonnement, p. 793) d'ailleurs a posé la question de la manière la plus nette et justement à propos de la digitaline : « La substance extraite des organes e( que l'on suppose contenir la digitaline, peut-elle

' Il est cependant indiqué, a propos de l'extrait >lu raclage du parquet, que le résidu se colorait en vert par l'acide cblorhydrique.

: t8 l li \lï I' DE CHIMIE TOXICOLOG IQUE

devoir à un autre principe les propriétés vénéneuses constatées par L'expérimentation physiologique .' >> Il explique un peu plus loin pourquoi il ne soup-

çoi aucune cause d'erreur dans ces expériences faites avec des extraits

impurs, dans lesquels les essais chimiques n'ont pas indiqué la présence d'un composé défini quelconque. C'est que, dit-il, e< aucun corps organisé ni « ferment putride ne se dissolvant dans l'alcool à 95°, nous n'hésitons pas à >■ dire que les extraits alcooliques préparés ainsi que nous L'avons dit, ne << peuvent renfermer aucun virus ou ferment putride capable de donner la g mort par infection locale. L'expérience directe confirme entièrement ces s observations : quoi qu'en aienl ilit récemment certains auteur-, donl on a trop " facilement accueilli les assertions, la viande la plus putride ni' cède à l'eau " mi à l'alcool aucun principe soluble capable de déterminer un empoisonnement quelconque, -"il qu'un administre L'extrait de ces solutions intérieure- « nient ouparvoieendermique.il est impossible d'accorder la moindre valeur, « à cet égard, aux expériences confuses et vraiment incohérentes récemment « publiées par P. Albertoni et P. Lussana. Théoriquement comme expérimen- « talement, cette objection tirée de ferments ou de matières vénéneuses « solubles existant dans une solution alcoolique de viandes putrides, n'a pas « le moindre fondement et ne représente qu'une fantaisie de l'imagination. » Il serait trop facile aujourd'hui de critiquer presque motparmol les assertions étranges contenues dans cet alinéa.

Les travaux nombreux effectués sur les ptomaïnes et les produits de décomposition des cadavres ont donné aux opinions de Tardieu de cruels démentis. Les propriétés toxiques des substances extraites des matières organiques putréfiées, sont certes loin d'être bien connues, mais elles sont parfaitement réelles, et ce sont là des constatations qu'il était facile de faire même à l'époque où parlait Tardieu. Des expériences fort simples auraient suffi pour lui montrer qu'il n'y avait aucune objection théorique ni expérimentale contre l'existence de ces matières vénéneuses solubles dont il est question.

Cesremarques faites, revenons au rapport sur l'affaire de la Pommerais, et disons qu'on a peut-être été trop loin dans les polémiques engagées à ce sujet. Car, en résumé, les experts se sont gardés de formuler des conclusions précises, du moins en ce qui concerne la nature du poison : l'empoisonnement par la digitaline y est indique comme possible, probable même, mais non pas affirmé. — Rien n'a montré par la suite que la Pommerais ail été victime d'une erreur judiciaire.

EMPOISONNEMENT l'A l; I. A COLCHICINE ' Rapport par I'. Brottardel, Pouchet et Ogier.

Les rapports suivants, donl je supprimerai quelques parties, ont trait à 1 Extrait des Annales d'Hygiène et de médecine légale.

une accusation d'empoisonnement par la colchicine. — Le nommé R... était accusé d'avoir empoisonné sa femme par dé la colchicine qu'il s'était procurée à laide d'une ordonnance fabriquée frauduleusement. Le juge d'instruction nous demandait « d'examiner cette ordonnance, de constater si à la dose prescrite cette substance eût été de nature à donner la morl : de vérifier si par sa nature même elle n'échappe pas à l'analyse chimique et si elle n'est pas ainsi un agent particulièrement dangereux d'empoisonnement criminel ». Voici les résultats de l'autopsie de la femme R...

§ 1. Autopsie. — Le cadavre est placé dans un cercueil scellé, portant l'étiquette suivante :

« Scellé n° !. Bière contenant le corps île la femme R..., née Marie D..., exhumée ce malin au cimetière de Noisy-le-Sec. »

Le scellé est parfaitement intact. Le cercueil est en chêne, et porte à chacune de ses extrémités le chiffre 6, marqué en noir; le couvercle de ce cercueil est légèrement déprimé, sur la ligne médiane, dans le sens de la longueur, au niveau d'un joint de deux planches de chêne. L'intérieur du cercueil est capitonné d'ouate.

Le corps est enveloppé dans un linceul sur lequel se trouve par places une poussière blanchâtre. Ce cadavre est habillé d'une chemise et porte un bonnet garni de ruches.

Le cadavre est admirablement bien conservé.

Le cuir chevelu se détache assez facilement. Les os du crâne ne sont pas fracturés. Le cerveau a encore une consistance qui permet d'y pratiquer des coupes; on peut suivre le trajet des grosses artères, elles sont saines ; les méninges qui les entourent ne sont le siège d'aucune lésion, notamment de nature tuberculeuse. Le cerveau ne présente aucune lésion actuellement appréciable ; il n'y a pas de tumeur.

Les plèvres contiennent à peine quelques grammes d'un liquide teinté en rouge par transsudation de la matière colorante du sang. Il n'y a pas d'adhérences pleurales. Il n'y a pas de tubercules dans le parenchyme pulmonaire, notamment au sommet des poumons.

Le péricarde est vide ainsi que les cavités du cœur. Celui-ci est si bien conservé que les parois ont leur consistance presque normale, un peu parcheminée, et que l'on peut constater que les valvules sont absolument saines et souples.

Le foie est ramolli, revenu sur lui-même ; la vésicule biliaire ne contient pas de calculs. La rate n'est pas volumineuse.

Les reins sont sains ; ils se décortiquent facilement.

L'estomac est vide ; les parois sont accolées. La muqueuse ne présente pas trace d'ulcérations ; il y a quelques rougeurs non ecchymoliques le long des troncs vasculaires.

Les intestins sont sains ; ils ne contiennent pas de matières fécales. L'appendice iléo-caecal est sain : il ne contient pas de corps étranger. L'intestin est si bien conservé que l'on peut, à l'aide de l'entérotome, le couper dans toute son étendue, comme si la mort datait de deux ou trois jours.

L'utérus parait sain ; la vessie est vide, sa muqueuse est saine.

En résumé, l'autopsie ne permet de retrouver actuellement dans le cadavre de la femme R... aucune lésion capable d'expliquer la mort par une cause naturelle.

La conservation du cadavre est telle que l'autopsie a pu être pratiquée dans des

Conditions analogues à relies OÙ se font les autopsies trois ou quatre jours après la mort.

Nous avons mis sous scellés, en vue de l'analyse chimique :

Bocal n° 1, enveloppes intérieures de la bière; n° 2, chemise; n° 3, estomac : h i. intestins ; n° o, poumons ; n° 6, cœur et muscles; □ 7, foie, rate et reins ; n° 8, cerveau .

Un examen microscopique des tissus a été pratiqué par M. le DrGrancher; ces recherches confirment L'état do conservation relative dos organes ; ce! éta) de conservation peut, d'après certaines déclarations, être attribué à la nature dusoldu cimetière : aussi, ajoutions-nous, bien que cette conservation particulière suit en rapport avec l'hypothèse d'un empoisonnement par quelque substance capable d'entraver la putréfaction, il n'y a pas lieu, dans le cas actuel, d'attacher à cet étal exceptionnel toute l'importance qu'il pourrait avuir dans d'autres circonstances

§ u2. Analyse chimique. — En raison de l'époque déjà éloignée de l'inhumation, il nous a paru inutile de rechercher un certain nombre de poisons, lois que le phosphore, l'acide cyanhydrique, le chloroforme, les poisons organiques volatils, dont la présence ne peut être constatée que si l'expertise a

lieu peu de temps après la mort.

.Nous avons donc recherché, d'une pari les métaux toxiques, de l'autre les alcaloïdes et plus spécialement la colchicine.

Recherche c/e.s métaux. — I. Un échantillon moyen des divers organes a été composé connue il suit :

Estomac 17 grammes

Intestins 165 —

Foie, reins, rate 118 —

i fui- .i muscle 7i —

Poumon 37 —

Cerveau 'M —

Soit en tout .">-.'i —

Ces matières ont été additionnées de 70 grammes de bisulfate de potasse et d'une quantité suffisante d'acide azotique pur. puis chauffées jusqu'au moment où il s'est produit un dégagement tumultueux de vapeurs nitreuses, Le résidu de cette déflagration a été épuisé à chaud par l'acide chlorhydrique

étendu, et la masse charbonneuse a été mise de côté pour des recherches ultérieures.

Dans le liquide chlorhydrique. préalablement réduit par le bisulfite de soude, nous avons fait passer pendant douze heures un courant lent d'hydrogène sulfuré : il s'est produit un précipité brun jaunâtre que nous avons recueilli sur un filtre et redissous dans de l'eau ammoniacale : cette solution alcaline, évaporée au bain-marie", a laissé un résidu que nous avons dissous

ANNEXES Toi

dans l'acide azotique. L'excès d'acide azotique a été chassé par une évaporalion ménagée, et il nous est resté un nouveau résidu que nous avons dissous dans L'acide sulfurique dilué. La solution sulfurique ainsi obtenue, qui devait contenir l'arsenic el l'antimoine, s'il en existait dan- les organes, a été introduite par petites fractions dan- un appareil de Marsh, fonctionnanl à blanc depuis plusieurs heures. 11 ne s'e-i produit dans le tube chauffé de l'appareil de Marsh, aucun anneau métallique : ce qui nous permet d'affirmer l'absence d'arsenic et d'antimoine dans les viscères examinés.

IL D'autre part, le charbon déjà épuise par l'acide chlorhydrique a été repris par l'acide sulfurique pur en présence d'une nouvelle dose de bisulfate de potasse: après une chauffe prolongée, le charbon s'est entièrement oxydé. et il est resté une liqueur limpide que nous avons soumise à Pélectrolyse pendant quatorze heures. La lame de platine servant d'électrode négative s'est recouverte d'un dépôt grisâtre, très peu abondant, dans lequel nous avons ri nnu les réactions du cuivre : la présence d'une aussi minime quantité de cuivre n'a rien d'anormal. Les recherches relatives au plomb et au mercure ont conduit à des résultat- négatifs.

Recherche clef alcaloïdes. — Un second échantillon moyen des viscères a été consacré à la recherche des alcaloïdes : cet échantillon comprenait :

Estomac 22 grammes

Intestins 59 —

Foie, reins, rate S6 —

Co m i I muscle 99 —

Cerveau 167 —

Poumon 91 —

Soit en tout 327 —

I. Ces viscères découpés en minces fragments, additionnés d'acide tartrique

et d'alcool, ont été maintenus pendant quelques heures à une température d'environ 60'. En exprimant la masse à la presse, nous avons obtenu un liquide brun rouge, qui a été filtré, puis évaporé jusqu'à siccité, dans le vide et à la température ordinaire.

Le résidu sec ayant été' épuisé par l'alcool dilué, nous avons agité la solution alcoolique avec de l'éther de pétrole: ce traitement avait pour but d'éliminer une grande partie des matières grasses; nous avions eu soin, par des expériences préalables, de vérifier que le pétrole, dans ces conditions, n'enlève aucune trace de colchicine. D'ailleurs les résidus pétroliques, évaporés et examinés à pari, n'ont fourni aucune réaction intéressante.

Le liquide ainsi partiellement purifié par le pétrole a été enfin agité à plusieurs reprises avec du chloroforme. Il nous esl resté une solution chloroformique jaune clair, qui, divisée en plusieurs échantillons et évaporée, a donne des résidus présentant les caractères suivants :

V' Le résidu est jaune verdàtre, d'aspect résineux, demi-solide : il possède une odeur prononcée de matières fécales scatol . Au microsco] n n'y dislingue pas trace de cristallisation.

752 I i; A [TE DE CHIMIE TOXICOLOGIQUE

2° Additionné d'une goutte d'acide nitrique [de densité 1,4 . il donne une coloration violette de faible intensité : cette coloration est fugitive : par addition d'une quantité suffisante de potasse elle fait place h une coloration rouge orangé. Cette seconde phase de la réaction se produit avec une grande netteté.

Ce double caractère appartient à la colchicine.

3° Nous essayons de purifier notre résidu chloroformique, qui renferme évidemment des matières étrangères dont la présence peut influer sur L'intensité des colorations. A cet effet une portion de ce résidu est traitée par i'acide acétique étendu, et filtrée, ce qui sépare quelques matières crasses ou résinoïdes. La solution acétique, évaporée sur un verre de montre, fournit encore avec l'acide azotique une coloration violacée, qui. par addition de potasse, |iasse au rouge orangé.

Dans d'autres fractions de la solution acétique nous constatons que :

'i ' L'iodure de potassium induré' donne un abondant précipité brun ;

o° L'iodure double de mercure et de potassium produit un abondant précipité blanc jaunâtre ;

6° La solution de tanin précipite aussi en blanc (après neutralisati le

l'acide acétique) ;

7" Le ferrocyanure de potassium est réduit et donne avec le perchlorure de 1er un abondant précipité de bleu de Prusse.

Parmi toutes ces réactions, celle de l'acide nitrique est seule importante i±' et 3°) : car elle peut être considérée comme caractéristique de la colcliicine : nous reviendrons plus loin surce point. Les réactions 4°, 5° et 6° appartiennent au plus grand nombre des alcaloïdes végétaux : la réaction 7° est produite par un nombre plus restreint d'alcaloïdes, parmi lesquels la colchicine. Ces diverses réactions ne présentent donc que peu d'intérêt ; observons toutefois qu'elles ne sont pas en contradiction avec l'existence présumée de la colchicine dans les résidus en question.

La moitié environ de la solution chloroformique a été réservée pour des recherches ultérieures.

II. Dans le procédé d'extraction que nous venons de décrire, l'épuisement par le chloroforme a été fait en solution acide : ce procédé s'appliquait spécialement à la recherche de la colchicine. 11 était nécessaire de compléter ces opérations et de rechercher également les autres alcaloïdes. Pour rentrer dans les procédés généraux, nous avons rendu la liqueur alcaline et épuisé de nouveau par le chloroforme. Dans cette seconde solution chloroformique, les réactifs généraux ne nous ont fait constater la présence d'aucun alcaloïde.

III. Les expériences qui précèdent nous ont montré qu'on peut extraire des organes de la femme R... un corps présentant la réaction fondamentale de la colchicine. Après avoir exécuté ces expériences sur un échantillon moyen des organes mélangés, nous avons voulu les répéter en nous plaçant, s'il était possible, dans de meilleures conditions : c'est pourquoi nous avons iei îmencé ces expériences en opérant, cette fois, exclusivement sur une

portion des reins : les observations donl nous donnons ici Le résumé expliqueront pourquoi nous avons choisi spécialement cet organe.

Un chien de moyenne taille a été empoisonné avec un demi-gramme de colchicine introduite dans l'estomac.

Un autre chien a reçu un quart de gramme.

L'n troisième chien destiné à servir de témoin a été pendu.

Les deux premiers animaux sont morts après dix ou douze heures, avant présenté les symptômes habituellement observés de l'empoisonnement par la colchicine. symptômes d'ailleurs peu caractéristiques : vomissements, diarrhée, collapsus profond.

L'autopsie des trois chiens a été faite par un de nos aides, en notre absence ; les viscères ou liquides suivants : estomac et intestins, foie, vessie et reins, urine, sang, ont été mis de côté dans des bocaux ; nous avons recherché la colchicine dans ces matières : nous ignorions auquel des trois chiens appartenaient les organes sur lesquels nous opérions.

L'analyse nous a fait très aisément reconnaître les organes du chien qui n'avait pas reçu de colchicine ; aucune réaction violette ne s'est produite avec l'acide azotique.

Au contraire, avec les animaux empoisonnés, nous avons observé :

Dans l'urine, réaction violette fort intense avec l'acide nitrique ; coloration roug ! non moins nette, par l'addition de potasse ;

Dans la vessie et le rein, réactions nettes mais moins intenses ;

Dans le foie, pour l'un des chiens, coloration violette; pour l'autre chien, coloration violette faible, coloration rouge un peu moins nette ;

Dans l'estomac et dans l'intestin, coloration violette douteuse, coloration rouge par la potasse, assez nette.

Ainsi la colchicine a été éliminée par les reins et a pu être caractérisée sans peine dans l'urine ; dans les reins eux mimes, la dose d'alcaloïde est moins considérable, quoique facile encore à déceler ; dans le sang, le foie, l'intestin, les réactions ont et'.' beaucoup plus incertaines.

Guidés par les expériences que nous venons de rapporter, nous avons pins,, que, en l'absence d'urine, il y avait quelque chance d'obtenir des résultats plus nets en opérant exclusivement sur le rein. Nous avons donc extrait du scellé n 7 une portion de rein pesant 33 grammes. Après une digestion prolongée en présence de l'acide tartrique et de l'alcool, la niasse a été exprimée, el le liquide Bltré a été évaporé à sec, repris par l'eau alcoolisée : le liquide alcoolique, épuisé d'abord par l'éther de pétrole, a été repris par le chloroforme. L'évaporation de la solution chloroformique a laissé un résidu dans lequel nous avons, à plusieurs reprises, constaté la réaction violette par l'acide nitrique, el la coloration rouge par l'addition de potasse.

Bien que ces réactions colorées n'aient pas été beaucoup plus intenses que dans les expériences précédentes, il n'esl pas sans intérêt de faire remarquer que L'alcaloïde dont nous constatons les traces semble réellement, comme nous le supposions, s'être concentré dans le rein. Dans nos premiers essais, nous opérions sur oi~ grammes des divers organes mélangés ; dans

l.' second cas, sur 33 grammes seulement de rein. Malgré L'énorme différence entre les poids des matières mises eD expérience, nous obtenons cependant des n actions nettes dans le second cas comme dans le premier, el les doses d'alcaloïde contenues dans les sri-.mil> résidus sonl assez considérables pour m ius permettre de répéter plusieurs fois les réactions.

Une portion des résidus provenanl ilu rein a été mise île côté pour servir aux recherches physiologiques.

IV . On voit, en définitive, que nous nous appuyons pour déceler ralcaloïde sur une double réaction, à savoir: coloration violette par l'acide nitriquede

densité 1,4, el coloration roug -ange par addition de potasse. Essayons

maintenant de discuter la valeur de cette réaction el du mode opératoire que nous employons.

La plupart des auteurs signalent la réaction de l'acide azotique sur la col chicine : mais ils l'exécutent de diverses manières. Li's uns n'indiquenl pas la concentration de l'acide azotique employé MM. Houdé et Laborde), et

obtiennent, sans doute avec l'acide azotiqi 'dinaire du commerce, une

coloration « verte d'abord, puis d'un rouge cramoisi, tirant vers le pourpre . En effet la coloration obtenue avec l'acide ordinaire diffère de celle que l'onobtienl avec l'acide de densité 1.4. Mais, il nous parait que la réaction ainsi faite est moins probante que la réaction fournie par l'acide plus concentré. Car un certain nombre d'alcaloïdes sonl colorés en rouge plus ou moins par l'acide nitrique ordinaire.

D'autres auteurs < seillent d'employer l'acide azotique d'abord, additionné

ensuite d'acide sulfurique (M. Etochette). Dragendorff ajoute d'abord de l'acide sulfurique, puis un cristal d'azotate de potasse. Ces deux manières d'opérer reviennent en somme à l'emploi d'acide azotique plus concentré que l'acide ordinaire.

Nous voyons peu d'avantages i i quelques inconvénients à l'emploi simultané d'acide sulfurique el d'acide azotique; il nous semble qu'avec l'acide sulfurique on a des chances de déterminer la carbonisation partielle du résidu qui est toujours impur, el de noyer ainsi la coloration violette dans une coloration brune. Nous préférons donc employer directemenl l'acide azotique de densité 1,4, c'est-à-dire de concentration intermédiaire en l'acide ordinaire et l'acide monohydraté.

Nous nous sommes assurés de la sensibilité de cette réaction el nous avons vérifié qu'on la produit 1res nettement encore sur un centième île milligramme de colchicine.

Muant à la seconde phase delà réaction, addition de potasse et coloration rouge orangé, elle est plus sensible encore, car on la distingue aisément; lorsque l'acide azotique lui-même ne donne plus que des Ions violacés tri faibles. 11 est vrai que plusieurs alcaloïdes traités par l'acide azotique d'abord,

puis par la potasse, doi ni en dernier lieu des colorations rouges di

genre; cette seconde partie de la réaction est donc moins caractéristique que loration violette, mais elle fournit à celle-ci an très précieux conti

e( la succession même des deux colorations constitue un caractère chimique d'une importance réelle.

V. Malgré d'assez nombreux travaux, la colchicine esl encore peu connue: des controverses se sonl élevées récemment sur les propriétés de la colchicine pure. Pour prévenir toute discussion touchanl la nature des échantillons sur lesquels nous avons étudié les réactions, faisons remarquer que ce qui importe ici, c'est d'établir que la réaction violette se produit avec les échantillons d Ichicine de diverses sources : nous a m ni s opéré sur trois produits,

l'un provenant de la fabrique Merck, de Darmstadl : le second venant de la maison Billault, à Paris; le troisième était un produit extrait par l'un de nous des bulbes 'le colchique. Quelle que soit la pureté île ces produits, qu'ils soient ou non des espèces chimiques bien définies, ils présentent tous la réaction violette avec l'acide azotique.

Ce sont d'ailleurs des produits de ee genre que peut s'être procurés l'inculpé.

VI. Nous avons dit que nous considérions la réaction violette comme caractéristique. C'est un point qu'il importe de préciser. Nous entendons dire par là, qu'à notre connaissance, aucun alcaloïde ou substance analogue, extrait dans les conditions précitées, ne fournil avec l'acide azotique de densité 1,4, une coloration violette se transformant en coloration rouge par l'addition de potasse. Nous a\ ons par exemple vérifié que «les extraits contenant des ptomaïnes, des extraits chloroformiques de matières fécales et de matières en putréfaction, ne donnent avec l'acide azotique aucune coloration violette. On a signalé (Daumenberg) dans la bière l'existence d'une matière alcaloïdique présentant le- raclères de la colchicine ; bien que l'existence de ce corps ail été contredite, nous avons cm utile de vérifier sur deux échantillons de bière si un extrait obtenu dans les conditions où nous

avons traité les organes de la femme II donnerait avec l'acide nitrique

quelque coloration. Or, nous n'avons eu, dans ces conditions, qu'une teinte brune cl nullement violette.

Un échantillon de la terre du cimetière de Noisy-le-Sec, traité toujours selon les même procédés, a laissé un résidu qui, additionné d'acide nitrique, n'a présenté aucune coloration violette.

Ainsi, nous ne connaissons aucune autre substance, obtenue dans les conditions de notre expertise, qui donne la réaction violette avec l'acide nitrique. Est-ce à dire qu'une pareille substance ne puisse exister, et être découverte un jour? C'est ce qu'on ne saurait évidemment affirmer; et c'esl pourquoi, en l'absence d'autres réactions corroborant celle que nous obtenons, nous devrons apporter dans nos conclusions une certaine réserve.

ji '■'>. Réactions physiologiques. — I. La chimie nous fournil donc des résultats positifs, mais non d'une certitude absolue : pour confirmer ers résultats, nous devions essayer si les résidus extraits du cadavre de la femme R , administrés a des animaux, exerceraient sur eux des actions

TU U II. DE CHIMIE TOX ICOLOGIQUE

physiologiques spéciales, el voir si les résultats de l'expérimentation physiologique concorderaienl avec l'hypothèse d'un empoisonnement parla colchicine.

L'empoisonnement par cel alcaloïde ne présente malheureusemenl pas de symptômes caractéristiques. Ces symptômes peuvenl se résumer comme

Il suil vomissements el diarrhée, collapsus prof I ; plus tard abolissement

des mouvements spontanés, puis îles mouvements réflexes : le cœur continue à battre : la mort survienl par arrêt des mouvements respiratoires.

D après îles expériences encore inédites de M. Laborde, la contraction du muscle de la grenouille intoxiquée par la colchicine, présenterai! une forme assez caractéristique; mais l'alcaloïde esl peu toxique pour la grenouille; il faudrait, selon des renseignements que M. Laborde a eu l'obligeance de nous communiquer, pouvoir injecter à une grenouille une

vingtaine de milligrammes di Ichicine. L'extrail sur lequel nous devions

opérer était d'un poids beaucoup moindre. Nous avons donc renoncé à cette expérience. Nous nous sommes contenté d'administrer à un chien de moyenne laille, par injection intra-veineuse, une solution aqueuse de ce qui restait des i s traits chloroformiques, provenant des viscères de la femme R

Le chien a vomi à plusieurs reprises : symptôme concordantavecl'hypolhèse d'un

empoisonnement par la colchicine, mais trop banal évidemment pour qu'on en puisse

tirer aucune induction sérieuse. Deux heures environ après l'injection, l'animal est

entre dans une période d'excitation des plus violentes, avec secousses tétaniques,

fait que nous avions observé déjà très nettement sur un autre chien empoisonné par

la colchicine dans les mêmes conditions. Enfin ce chien est mort après huit heures,

sans qu ■ dous puissions affirmer que la mort es! réellement due à l'absorption du

p lis d. et non à la fatigue de l'animal et à l'inhalation d'une trop forte dose de chlo-

i ofi il nie.

\.a tracés graphiques du cœur et des mouvements respiratoires ont été pris à des

ailes rapprochés. Ces tracés ne nous apprennent rien de bien saillant: on y

- aie cependant que l'arrêt des mouvements respiratoires précède l'arrêt du cœur:

c'est encore un fait conforme aux données acquises sur l'empoisonnement par la col-

ine.

Quoi qu'il en soit, nous croyons prudent de ne tirer de ces divers signes physiologiques aucune conclusion formelle.

II. Il iinii-, i-i'sta i 1 a faire une expérience que nous regardions comme fort importante : c'était de rechercher la colchicine dans le chien empoisonné les extraits tirés des organes de la femme H

Nous avons donc traité, d'une pari la totalité de l'urine du chien, d'autre i le sang, le foie el la rate. Les résidus obtenus n'ont aucunement présenté la . de la colchicine.

Nos expériences peuvent donc se résumer ainsi :

Dans les organes de la femme K on trouve une substance qui présente

la réaction fondamentale de la colchicine. Injectée à un chien, cette substance parait l'empoisonner, sans que cel empoisonnement suil accompagné

de signes Lien caractéristiques. Dans les organes, l'urine, le sang de ce chien, on ne retrouve pas de substance offrant les réactions de la colchicine.

Résumé général. — Pour conclure avec certitude qu'une personne esl morte empoisonnée, il faut que les symptômes observés pendant la vie, l'examen îles viscères pendant l'autopsie, les analyses chimiques, et enfin l'expérimentation physiologique fournissent des résultats concordants. Revenons sur chacun de ces points successivement.

1° Symptômes. — Le IV Cagnial a donné <ur les symptômes ol serves pendant la vie des renseignement- qui se résument ainsi :

Les 3. 4 et o mars. M" R a les symptômes d'un embarras gastrique :

le •"> mars, le docteur pense qu'elle est guérie et M"" R se trouve en effet

assezbien pour manger à table du veau et des épinards. — Dans la nuit du b au 6 mars, début des vomissements verdàtres, d'apparence biliaire: le 6 mars, mêmes accidents: dans la nuit du 6 au T. aggravation : vomissements, diarrhée : refroidissement général, ralentissement du pouls, intelligence intacte, pas d'accidents nerveux.

Le 7 mars dans la soirée, mort.

Les accidents graves survenant après un embarras gastrique insignifiant ont duré environ quarante huit heures.

Chez l'homme, les accidents relatés par les auteurs, sur le sujet qui nous occupe, ont été consécutifs à l'ingestion de préparations de colchique : or ces préparations contiennent des principes actifs autres que la colchicine : il serait imprudent, dans la description des empoisonnements par les préparations de colchique, d'essayer théoriquement de faire la part de ce qui est du. à l'absorption de la totalité de ces principes et à celle de la colchicine. Nous ne pouvons donc faire que des comparaisons imparfaites avec des accidents observés à la suite d'ingestion de préparations de colchique. Voici la relation donnée par MM. Ollivier et Bergeron '.

Nous essayerons, en nous reportant aux observations assez nombreuses de mort accidentelle par l'ingestion de vin ou de teinture de colchique, de tracer un tableau des accidents de l'empoisonnement.

Apres quatre ou cinq heures, les individus empoisonnés sont pris d'un sentiment de constriction à la gorge, avec salivation, soif vive, dysphagie ; puis surviennent des vertiges, des douleurs de ventre, avec nausées, vomissements bilieux; selles très abundantes: la matière des évacuations alvines est souvent glaireuse mêlée de sang. Le pouls est petit, ii régulier, la respiration embarrassée, la peau froide. A la suite de cet état nauséeux, cholériforme. les malades tombent dans un coma profond : la respiration devient stertoreuse. et la mort a lieu après douze, trente-six ou quarante heures, quelquefois après trois jours.

1 Olliver et Bergeron, ait. Colchique, Dicl. de méd. et de chirurgie pratiques, de Jaccoud, t. VIII, p. 093.

TRA1 IT. DE i IIIMIi: TOXIl OLOGIQUE

MM. Ollivier et Bergeron notent que les accidents nerveux, convulsifs, sonl 1res rares; ils D'en ont noté que trois exemples.

La durée de la maladie de M'1 It les accidents notés par le i» Cagnial .

vomissements, diarrhée, refroidissement, irrégularité el petitesse du pouls, morl dans le collapsus, présentent la plus grande analogie avec la description empruntée à MM. Ollivier el Bergeron. M. Delioux de Savignac donne une relation identique.

M. le D Cagnial a donc pu dire avec raison : L'hypothèse d'un empoisonnement se concilie avec les symptômes observés. »

Cola esi juste : mais l'absence d'observations d'intoxication chez l'homme, par la colchicine seule, ne permet pas d'aller au delà de cette conclusion.

Ajoutons seulement que res: cerveau, estomac, reins, péritoine,

utérus, ne présentaient à l'autopsie aucune lésion qui pût donner l'explication de la diarrhée et des vomissements observés pendant la vie par M. le n Cagniat.

En résumé: Aucun des symptômes observés pendant la maladie à laquelle

a succombé M1" Et ne permet d'exclure l'hypothèse d'une mort ca

par l'ingestion d'une dose de colchicine.

- Résultats de l'autopsie. — L'autopsie ne l'ait retrouver dans le cadavre

de M;L" Il aucune lésion qui permette d'attribuer la mort à une cause

naturelle.

La conservation du cadavre es! telle que l'autopsie a pu être pratiquée dans des conditions analogues à celles dans lesquelles se font les autopsies trois ou quatre jours après la mort. Cette conservation remarquable est encore attestée par les résultats de i examen - - que des viscères.

Cet état particulier de conservation du cadavre serait de nature à taire

- r qu'il contenait une substance capable d'entraver la décomposition.

Mais comme, d'après les renseignements qui non-- ont été fournis, la terre

du cimetière de Nbisy-le-Sec aurait la propri nserver assez luen les

cadavres, l'étal exceptionnel de conservation du cadavre de M R n'a

pas toute l'importance qu'un devrait lui attribuer dans les circonstances habituelles.

3° Résultats de l'analyse chimique. — L'analyse chimique révèle dans les

organes de M R l'existence d'un alcaloïde présentant des réactions qui

sont celles de la coichii

I Résultats de r expérimentation />!ti/sioior/><t>ie. — L'expérimentation physiologique, exécutée sur un chien, avec les matières extraites des organes

de Mme It n'adonné aucun résultat significatif. Dans les viscères, dans

l'urine du chien empoisonné ave,.- ces matières, nous n'avons pas retrouvé les réactions de la colchicine.

L'expérimentation physiologique ne donnant avec la colchicine elle-même que des manifestations assez peu caractéristiques, les résultats négatifs que

nous avons obtenus avec les matières extraites du cadavre de M R ne

peuvent donc ni confirmer ni infirmer les résultats de l'analyse chimique.

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