CHAPITRE II
ACIDE CYANHYDRIQUE, CYANURES
Lr- empoisonnements par l'acide cvanhydnque, ou, pour mieux dire, par le plus importanl de ses sels, le cyanure de potassium, sonl extrêmement fréquents : ce sont presque toujours des suicides. Le cyanure de potassium esl un poison très employé, parce que tout le monde connaîl la rapidité de ses effets et >a très grande toxicité. C'est d'ailleurs un corps qu'il est assez facile de se procurer, car il ;i des usages industriels importants; il est notamment employé dans la préparation des bains de dorure et d'argenture galvanique; il n'est plus aujourd'hui que raremenl utilisé en photographie; il servait très souvent autrefois pour le fixage des clichés; on le remplace maintenant par l'hyposulfite de soude. Des cas de morl accidentelle par le cyanure onl été observés dans des ateliers de photographie et de dorure.
L'acide cyanhydrique lui-même, à l'état de pureté, esl un corps de préparation difficile et peu maniable, que les empoisonneurs ne peuvent guère se procurer; il est cependant assez facile de fabriquer des solutions il acide cyanhvdrique, s<>il par la méthode de Clarke, soi! même par celle de Pessina*.
Parmi les morts accidentelles causées par l'acide cyanhvdrique, il faut citer celle du célèbre chimiste Scheele, qui l'avait découvert.
Nous avons déjà indiqué que certains documents fonl croire que les
prêtres égyptiens uni. dans l'antiquité, i nu et appliqué les propriétés
toxiques de l'acide cyanhydrique, retiré de l'arbre de Perse le pêcher . dont les noyaux peu1» ent fournir en effet de l'aride cyanhydrique.
Des empoisonnements accidentels ont été produits par des liquides contenant de l'acide cyanhydrique, tels que l'eau de laurier-cerise : l'ingestion de quantités exagérées de kirsch, surtout de kirsch de mauvaise qualité, peut déterminer des intoxications cyanhydriques.
1 I)an> une affaire célèbre, Tropiuann (1869) a pu préparer lui-mèm l'acide cyanhydrique qui lui a servi à empoisonner Jean Kinck.
I6i TRAITE DE CHIMIE TOXICOLOGIQUE
Si l' empoisonnement criminel par l'aride cyanhydrique ou les cyanures esl relativemeni rare, c'esl probablemenl en raison de l'odeur très vive que répandenl ces produits, ce qui en rend l'administration difficile; de plus, le cyanure a une réaction alcaline prononcée, el produil sur 1rs muqueuses de-- lèvres el de la bouche une action caustique manifeste. Enfin 1rs empoisonneurs n'ignorent pas que l'odeur révélatrice < 1 « ■ l'acide cyanhydrique esl souvent facile à constater sur le cadavre même, et que la recherche chimique du poison n'offre pas en général de difficultés sérieuses.
Les intoxications cyanhydriques, criminelles ou autres, paraissent plus fréquentes en Autriche el en Allemagne que dans notre pays.
Action physiologique. — Nous traiterons simultanémenl de l'acide cyanhydrique el ilu cyanure; 1rs actions de ces deux corps sont assez semblables pour que leur étude n'ait pas besoin d'être divisée.
Les effets de l'acide cyanhydrique se manifestenl avec une extrême rapidité. Si la dose ingérée est suffisante, la mort peul survenir en deux pu trois minutes, el souvent même plus vite encore. Dans certains cas cependant l'issue fatale n a lieu qn au bout d'une demi-heure el même dune heure; exceptionnellement, on a vu des empoisonnements se terminer par la nicii'l seulement après plusieurs heures. Mais en général la guérison devient probable lorsque la mort n'esl pas survenue au bout dune demiheure.
Les symptômes son) assez variables selon le mode d administration du poison.
Lorsque «les quantités importantes d'acide cyanhydrique son! introduites rapidement à l'état de vapeurs dans les voies respiratoires, par exemple lorsqu'on l'ait respirer un animal dans une atmosphère contenant beaucoup de vapeurs cyanhydriques, ou lorsque l'on dépose sur la langue quelques gouttes d'acide cyanhydrique pur, l'effet esl presque immédiat : l'animal présente des convulsions très vives el la mort arrive en très peu d'instants. Les effets sont les mêmes, el aussi rapides, si le poison esl injecté dans le sang. Nous verrons plus loin l'action exercée sur les globules sanguins, par les poisons cyanhydriques.
Si le poison est introduit par la voie stomacale, surtout sous forme de solutions un peu étendues, 1 action toxique, bien que très prompte encore, est un peu moins rapide; les convulsions se produisent, comme dans le cas précédent, mais elles n'apparaissent qu'un peu plus tard: la circulation esl d'abord accélérée, puis se ralentit; la pupille se dilate, les mâchoires son!
contractées : le | Is s'arrête ainsi que les mouvements respiratoires.
Lorsque la dose absorbée esl forte, l'évolution de ces symptômes se l'ail en un temps fort court, variant par exemple de deux à cinq minutes.
ACIDE CYANHYDRIQUE, CYANURES 165
Enfin, si l;i dose est faible et si la solution est très diluée, les accidents se produisent avec plus de lenteur; on remarque alors des nausées, de l'oppression, des vertiges el une grande faiblesse musculaire : un peu plus tard surviennent les mêmes symptômes que dans l'empoisonnement par des doses fortes : convulsions, dilatation de la pupille; [mis ralentissemenl de la circulation ei de la respiration : la morl survient après un quart d'heure, une demi-heure, généralement précédée d'une période de calme el d'affaissement profond.
A dose non mortelle, comme on l'emploie pour les usages médicaux,
l'acide cyanhydriqi \itc<' une action antispasmodique, et produit un
léger affaiblissement de la sensibilité. Ces! d'ailleurs un médicament dangereux, qui ne ilnil être applique'' qu'avec une extrême prudence.
Doses toxiques. — On dit souvent que l'aride cyanhydrique est le plus violent des poisons connus; cette opinion n'est pas exacte, car il existe plusieurs alcaloïdes qui amènent la mort à des doses beaucoup moindres, l'aconitine par exemple; ce qui est vrai, c'est que l'acide cyanhydrique et les cyanures sent les poisons les pins rapides dans leurs effets.
La dose toxique pour l'acide cyanhydrique esl d'environ • > à 7 centigrammes; le cyanure de potassium a une toxicité proportionnelle à la dose d'acide cyanhydrique qu'il renferme ; il serait doue mortelà la dose de l.'i à 20 centigrammes; mais, dans l'appréciation des quantités nécessaires pour déterminer la mort par le cyanure de potassium, il faut se rappeler
que le produit vendu sous ce nom dans h mmerce est toujours très
impur; il peut contenir jusqu'à 30 p. 100 et plus de carbonate de potasse.
Lésions. — L'aspect extérieur du cadavre de l'individu empoisonné par l'acide cyanhydrique, ne présente pas de signes bien caractéristiques : on pourra noter cependant que les pupilles sont dilatées, la bouche pleine d'écume, les mâchoires contractées; on a attaché, probablement à tort, une importance particulière à l'aspect brillant des veux; on a dit aussi que la rigidité cadavérique se prolonge plus longtemps qu'à l'ordinaire el que la putréfaction esl plus tardive.
L'odeur d'amandes amères est le plus souvent perceptible dés l'ouverture de l'estomac : on sait que l'acide cyanhydrique et le cyanure sont très altérables; aussi l'odeur n'est-elle plus reconnaissable si l'autopsie est faite longtemps après la mort. Ce caractère de l'odeur cyanhydrique est d'ailleurs sujet à caution : on rencontre assez souvent des cadavres dont les organes dégagent normalement une odeur qui l'appelle un peu celle de l'acide cvanhvdrique ; plus d'une personne s'y est trompée. — On perçoit
aussi quelquefois une odeur ammoniacale, el la présence de I ammoniaque peul être en effel constatée : celle circonstance tient à la présence dans le cyanure commercial dune certaine quantité de cyanate, qui se décompose facilement en carbonate de potasse el ammoniaque.
[ >; 1 1 1 r~ 1 empoisonnement par le cyanure, la réaction du contenu stomacal est le plus souvent alcaline] si la dose ingérée a été considérable, on trouvera dans l'estomac des lésions pareilles à celles que produil un alcali caustique : inflammation de la muqueuse, épanchements sanguins dans l'estomac, érosions et saillies sur les parois, ou disposition en colonnes. Les signes de l'inflammation se poursuivent au delà du pylore, dans une partie de l'intestin grêle. — Les divers organes, foie, raie, reins, poumons seul congestionnés; la congestion s'étend aussi au cerveau, aux méninges, à la moelle. Le sang du eieur est généralement liquide" el de couleur très rouge. — La plupart de ces signes sont plus frappants lorsque la mort n'a [ >;> -~ été excessivemenl rapide.
Répartition du poison dans les organes. — D'après la rapidité d'évolution de l'empoisonnement cyanhydrique, on peut deviner que c'esl dans l'estomac et dans le commencement de l'intestin que l'on retrouvera la plus grande partie du poison. Cependant, si prompte que soit la mort, l'acide cyanhydrique est transporté à travers l'organisme avec une extrême vitesse, et une analyse attentive permet d'en déceler des quantités notables dans les organes les plus divers; il en existe presque toujours, par exemple, dans le cen eau ' .
Propriétés chimioues de l'acide cyanhydrique et des cyanures. — Acide cyanhydrique. — L'acide cyanhydrique, ou nitrile formique, vulgairement désigné sous le nom d'acide prussique, a été découvert par Scheele en 1782, et étudié surtout par Gay-Lussac. On l'obtient par divers procédés, par exemple en chauffant au bain de sable un mélange de 10 p. de ferrocyanure de potassium pulvérisé, de 8 p. d'acide sulfuriquc
' Voici quelques chiffres que j'ai trouvés dans des expertises de ce genre :
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