MALADIES DES LÈVRES
Macrochylie. — Une grosse lèvre est presque toujours l'indice d'un tempérament scrofuleux et ne nécessite aucune intervention. En est-il de même de ces hypertrophies énormes de la lèvre supérieure, de ces sortes d'éléphantiasis que Ton peut comparer à la macroglossie, analogues à celle que présenta Blot à la Société de chirurgie en 1873? Dolbeau résolut la question en opérant, en 1874, l'enfant auquel je viens de faire allusion. Il dédoubla la lèvre à l'aide de deux incisions horizontales. Tune rapprochée de la peau, l'autre de la muqueuse, et en enleva un fragment de forme prismatique et triangulaire. Après avoir ainsi diminué l'épaisseur de la lèvre, il en diminua la largeur en retranchant un lambeau triangulaire de la muqueuse comprenant environ le tiers moyen de celle-ci.
Il n'y eut pas d'hémorrhagie appréciable.
L'examen histologique de cette pièce exceptionnelle, sinon unique, faite par le professeur Grancher, alors chef du laboratoire d'histologie de Clamart, démontra qu'elle était essentiellement composée de faisceaux de tissu conjonctif parfaitement organisé. Entre les faisceaux existaient des espaces de dimensions variables qui n'étaient autres que des espaces lymphatiques.
Atrésie buccale. — Si Torilice buccal est parfois large, il peut aussi être très étroit, surtout dans certains cas pathologiques, à la suite de brûlures, par exemple. On peut remédier à cette atrésie par la très ingénieuse opération de Diffenbach, qui consiste à retrancher au niveau de chaque commissure un lambeau ayant la forme d'un V à base interne comprenant seulement la peau ; à diviser ensuite la muqueuse et en ourler les deux lèvres de la plaie cutanée.
Plaies des lèvres. — Les plaies des lèvres s'observent fréquemment : je ne parle pas des plaies chirurgicales dont je «l'occuperai plus loin. Bien qu'elles soient ordinairement contuses, il n'en faut pas moins pratiquer la réunion avec le plus grand soin ^D retranchant au besoin avec des ciseaux les petits lambeaux de peau ou de muqueuse qui pourraient s'opposer à la réunion immédiate. La suture doit ôtre faite de façon que les artères coronaires soient comprises dans l'anse du fil. Je préfère à la suture avec les épingles la suture à points séparés avec des fils métalliques ou du catgut.
Abcôs des lôvres, furoncles, anthrax. — Les abcès prc premcnt dits des lèvres sont assez rares ; il n'en est pas de roèm des furoncles et des anthrax, qu'on y observe fréquemment, sur tout à la lèvre supérieure, grâce au grand nombre de follicules pileux et de glandes sébacées qui s'y trouvent. Je rapprocherai de ces deux aiïections la pustule maligne, qui se rencontre aux lèvres comme d'ailleurs sur toutes les parties découvertes du corps. Ces diverses affections, très douloureuses, empruntent leur principal caractère de gravité à ce qu'elles peuvent déterminer une phlébite de la veine faciale qui se propage à la veine ophthalmique et au sinus caverneux avec tous les accidents de la thrombose des sinus. S'il s'agit d'une pustule maligne, on pourra débrider avec le thermo-cautère, mais le meilleur traitement consiste à cerner la tumeur avec des injections intei^stitielles de teinture d'iode, traitement applicable, du reste, à la pustule maligne, quel ({u'en soit le siège.
Ulcérations des lèvres. — On rencontre très souvent sur les lèvres, des ulcérations de diverse nature. Ce sont tantôt des plaques d'herpès qu'il est très facile de reconnaître au groupement des vésicules multiplesqui les composent, ou des aphthesdc courte durée, ou bien des plaques muqueuses qui occupent de préférence les commissures. Ce sont encore des ulcérations cancroïdalei siégeant presque constamment sur la lèvre inférieure, ou un chancre induré. J'ai rencontré deux fois une vaste exulcération de toute la surface des deux lèvres, très douloureuse, rebelle au traitement, sur des hommes d'ailleurs très bien portants. Jenai pu en découvrir la cause.
Le praticien n'éprouve en général d'hésitation à se prononcer qu'entre le chancre induré et un ulcère épithélial, mais, outre que ces deux affections ont une physionomie spéciale qui trompe p*" quand on les a observées une seule fois, le chancre se présente de préférence chez les jeunes sujets, arrive en quelques jours à un degré d'ulcération que le cancroide mettrait plusieurs mois à atteindre, et s'accompagne dès le début d'adénopathie sousmaxillaire, caractères opposés à ceux de l'épithéliome.
Tumeurs des lèvres. — Il neutre pas de tissu adipeux dans la constitution des lèvres, pas plus que dans celle des paupi^r^ ou de la verge, aussi n'y rencoutre-t-on jms de lipomes. Par contre.
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les lèvres sont très abondamment fournies de glandes acineuses qui forment sous la muqueuse une couche épaisse de plusieurs millimètres. Cette couche est parfois si abondante qu'elle refoule la muqueuse et donne naissance à une sorte de double lèvre. 11 n'y aurait aucun inconvénient à faire disparaître par une excision ce vice de conformation assez disgracieux.
Les glandes des lèvres peuvent être le point de départ de kystes et ai adénomes. Gomme dans les autres régions, le tissu glandulaire peut coexister avec le tissu sarcomateux et cartilagineux. Ces tumeurs font, de préférence, saillie vers la muqueuse, et c'est de ce côté qu'il convient d'en faire l'extirpation.
Les lèvres sont assez fréquemment le siège à! angiomes. Je considère que le meilleur traitement consiste à l,arder la tumeur avec la pointe du thermo-cautère chauflFée au rouge sombre de façon à ne provoquer aucun écoulement de sang. Il faut opérer le plus tôt possible.
Épithéllome des lôvres. — L'épithéliome ou cancroïde des lèvres, appelé encore cancer des fumeurs, est une affection des plus communes, des plus graves, et qui atteint à peu près exclusivement le sexe masculin.
On en a cherché l'explication dans l'usage du tabac, mais il y a des pays où les femmes fument, môme la pipe, et elles ne sont pas pour cela atteintes de cancroïde des lèvres. La vérité est qu'une irritation locale prolongée peut déterminer l'apparition d'un épithéliome de la lèvre, mais sur un sujet qui est prédisposé. Cette affection siège presque toujours sur la lèvre inférieure.
Le cancroïde est une maladie de l'âge mûr et de la vieillesse, ce qui constitue môme un élément de diagnostic. 11 débute sur le bord de la lèvre et constitue d'abord nn petit bouton^ ainsi que disent les malades. Ce bouton, un peu dur, est parfaitement limité.
Il ne tarde pas à s'ulcérer, et les sécrétions de Tulcère en se desséchant à l'air forment croûte. La croûte se détache, ou bien est enlevée, et à sa place on trouve une surface d'un rouge vif, granuleuse et saignante ; une croûte se forme de nouveau et ainsi de suite. Cependant, la tumeur s'étend du côté de la muqueuse, du côté de la peau, et forme le plus souvent saillie audessus du niveau de la lèvre; c'est une surface rugueuse, iné gale, mamelonnée, d'aspect mural. Non seulement le cancroïde
TiLLAUX. — Chirurgie clinique. I- — 2!
s'étend en profondeur, il s'étend aussi en largeur et finit par gagner la commissure voisine, de telle sorte qu'il ne reste presque plus de muqueuse saine. Plus tard encore la lèvre tout entière est envahie; des fragments sphacélés se détachentde la tumeur, et les incisives sont découvertes, ainsi que le rebord alvéolaire. Le périoste du maxillaire inférieur se prend à son tour, fait corps avec le tissu morbide, et l'histologie nous enseigne qu'à cette période l'os lui-même est pénétré par des traînées de tissu épilhëlial. La salive, qui n'est plus retenue, s'écoule incessamment par la bouche, entraînant avec elle le pus sanieux que sécrète la surface ulcérée, ce qui cause au malheureux un tourment continuel, d'autant plus que la sécrétion salivaire est encore plu5 active qu'à l'état normal.
Au début de l'aifection, les ganglions sous-maxillaires sont intacts, mais ils ne tardent pas à être atteints, et c*est à constater leur lésion que doit surtout s'attacher le chirurgien lorsqu'ils sont encore petits. Le meilleur mode d'exploration consiste àappliquer un doigt dans la bouche sur le plancher, tandis qu'un doigt de l'autre main déprime la peau dans le point correspondant : on peut ainsi apprécier l'existence de ganglions d'un très petit volume. Plus tard, cette exploration minutieuse devient inutile, car les ganglions forment sous la mâchoire une tumeur dure, immobile, appréciable môme à la vue.
Tandis que les phénomènes locaux se déroulent ainsi, et même lorsque déjà ils sont parvenus à une période avancée, l'état général reste très bon ; il n'existe aucun signe d'infection générale, ni de généralisation ; le malade souffre peu et conserve toutes le* apparences de la santé. Cependant, mais après de longs moi^» il finit par maigrir, pâlir, devient jaune et succombe avec assignes de la cachexie cancéreuse.
Le traitement de Tépithéliome des lèvres est exclusivement chirurgical : il faut enlever la tumeur le plus tôt et aussi ra<li' calement que possible : — le plus tôt possible, car on a chance d'arriver avant le commencement de l'infection ganglionnaire, et radicalement, afin de ne laisser aucune traînée épithélialc. Si le^ ganglions sous-maxillaires sont atteints, l'opération n'est co\^' plète et n'est légitime que si on les enlève en même temps qu^ la tumeur. Lorsque la lèvre est détruite, le périoste atteint. 1^ envahi, et qu'il existe sous la mâchoire une masse ganglionnaire