ONGLE INCARNÉ
Tenez d'abord le plus grand compte de l'âge. Si le sujet est adulte, et à plus forte raison plus avancé encore dans la vie, ce n'est pas un ongle incarné. Nous réservons, en effet, ce nom à une affection absolument spéciale à la première jeunesse et à l'adolescence, et qui ne se développe que pendant la période de croissance. J'avoue mon ignorance complète de la cause qui la produit, car la fatigue ou les mauvaises chaussures que l'on incrimine agiraient tout aussi bien après la soudure des épiphyses, et on n'observe plus alors l'ongle incarné.
Si donc il s'agit d'un adulte, songez à un onyxis syphilitique, et vous constaterez, dans ce cas, que le pourtour de l'ongle est violacé, cuivré. Un onyxis simplement inflammatoire, consécutif à un panaris sous-épidermique du gros orteil, est, à la rigueur, possible, quoique rare. Songez également à un trouble trophique et examinez l'état de la moelle ou des nerfs du membre inférieur.
Il est important de faire ce départ entre l'ongle incarné et l'onyxis, le même traitement ne convenant pas aux deux genres d'affection : dans l'onyxis, il ne sera pas utile d'enlever l'ongle ; on se contentera de topiques locaux, des cautérisations, et d'un traitement spécifique en cas de syphilis.
L'ongle incarné se développe à peu près constamment sur le gros orteil, d'un seul ou des deux côtés, presque toujours sur le bord externe (1).
Il présente des degrés très divers, depuis une légère ulcération du derme jusqu'au bourgeonnement qui recouvre une partie de l'ongle. Les sujets éprouvent de vives douleurs, surtout pendant la marche, et une intervention est nécessaire. Quel genre d'intervention? Doit-on se contenter d'un pansement, ou pratiquer une opération?
J*ai dit plus haut, à propos de la jambe, qu'il y avait l'amputation du riche et l'amputation du pauvre ; la même distinction doit être établie ici. On peut toujours, à l'aide d'un pansement, long, méticuleux, exigeant un repos prolongé, guérir un ongle incarné, même très prononcé, mais on comprend combien cela est difficile pour les sujets appartenant à la classe ouvrière. Il faut donc, pour ces derniers, conseiller l'opération, laquelle amène une guérison beaucoup plus rapide et n'offre pas, d'ailleurs, le moindre danger.
(1) Sur 54 cas observés par Gosselin, 3 fois la lésion siégeait sur le bord interne seul, 4 fois elle était double, 47 fois elle occupait exclusivement le bord externe.
912 AFFECTIONS CfllRURGIGALES DU MEMBRE INFÉRIEUR.
L'opération s'impose moins aussi chez les enfants de la classe aisée pour une autre raison : le repos est conseillé dès le début du mal, et nous sommes consultés à cette époque, tandis que l'ouvrier ne vient, en général, à l'hôpital que lorsqu'il est absolument forcé de s'arrêter, et le traitement exigerait alors un temps beaucoup plus long.
Le pansement consiste à déprimer doucement avec une spatule les parties molles qui recouvrent le bord de l'ongle, à soulever légèrement ce bord et à insinuer par-dessous quelques brins de coton qui le maintiennent dégagé des chairs. On peut, en outre, appli- (juer une pommade au nitrate de plomb. L'ongle sera coupé droit.
L'ongle incarné est l'une des affections qui ont suscité le plus grand nombre de procédés opératoires, et j'avoue n'en pas bien comprendre la raison, car le traitement est cependant bien simple. Deux indications sont à remplir : enlever la portion d'ongle qui est incarnée ; s'opposer à la reproduction de l'ongle pour empêcher la récidive.
L'ongle est sécrété au niveau du repli du derme qui entoure sa racine, et il pousse ainsi progressivement d'arrière en avant : il est donc indispensable, si on veut s'opposer à coup sûr à la récidive, d'enlever ce repli qui porte encore le nom justifié dematrice de l'ongle. On est assuré du succès si ce temps opératoire est bien exécuté, et je puis dire que parmi les très nombreux cas que j'ai observés il ne m'est pas arrivé d'opérer deux fois le même sujet, et j'en ai vu un certain nombre plusieurs annéesaprès l'opération.
Voici l'opération que je conseille, et j'affirme qu'elle donne un très bon résultat sous tous les rapports.
Commencer par étreindre le gros orteil à sa racine avec un lacs de toile ou un tube de caoutchouc; faire l'anesthésie locale. Je n ai jamais employé le chloroforme pour opérer un ongle incarné :. il convient de se servir des pulvérisations d'éther. Ce procédé simple, inoffensif, donne des résultats si satisfaisants que je ne puis comprendre pourquoi certains chirurgiens persistent à lui préférer un mélange de glace et de sel marin, dont il est infiniment plus difficile de limiter l'action. D'ailleurs, beaucoup de nos confrères ne peuvent se procurer aisément de la glace, tandis qu\m a toujours à sa disposition un fiacon d'éther. On peut aussi provoquer l'anestlM'sie locale avec une injection de cocaïne, mais je préfère l'éther.