‹ Traité de chirurgie d'arméeChapitre 65 sur 174 · BLESSURES DU GLOBE DE L'OEIL · texte numérisé non relu

BLESSURES DU GLOBE DE L'OEIL

quelquefois rebelles a l'absorption, et déterminent, quand ils sont considérables, des altérations telles que le décollement des membranes, des dépôts plastiques ou pigmentaires qui compromettent à jamais la vision. Il était jadis fort difficile de diagnostiquer la plupart de ces épanebements, et en particulier ceux qui siègent entre les membranes enveloppantes de l'œil ; l'abolition de la vue était alors désignée sous le nom d'amaurose : aujourd'hui l'examen de l'œil avec l'ophthalmoscope permet de se prononcer avec assurance sur la plupart des désordres survenus. D. J. Larrey (1) et d'autres chirurgiens incisèrent la cornée transparente pour donner issue au sang épanché dans la chambre antérieure, et eurent le bonheur de voir guérir leurs blessés ; cette opération est généralement inutile, le sang disparaissant avec facilité par résorption. Nous avons ponctionné à travers la sclérotique, avec l'aiguille de Pravaz, un épanchement sous-choroïdien , et nous en avons retiré dix grammes d'un liquide citrin qui a laissé déposer une quantité considérable de globules sanguins : notre malade a été soulagé des douleurs qu'il éprouvait, mais il n'a pas guéri, et n'a pas recouvré la vue.

Les contusions, sans provoquer d'épanchements de sang, peuvent déterminer un ébranlement de l'œil, donnant lieu à une paralysie de l'iris avec intégrité de ta vision. Cet accident se dissipe quelquefois après un temps plus ou moins long, et, dans d'autres cas, persiste indéfiniment. Nous avons combattu avec succès une affection de ce genre, au moyen de légères cautérisations avec le crayon de nitrate d'argent appliqué près de la circonférence de la cornée. L'amaurose peut encore survenir à la suite d'une contusion par paralysie du nerf optique.

La cataracte est fréquemment le résultat d'une contusion du globe de l'œil : elle succède à certains troubles appréciables de l'organe ou se déclare progressivement, sans phénomènes préalables. D. J. Larrey (2) cite plusieurs exemples de cataractes traumatiques qui ont presque complètement disparu sous l'influence d'un traitement général. Nous n'avons jamais obtenu un résultat aussi heureux dans les nombreux cas de cataractes traumatiques que nous avons rencontrés; et lorsque nous les avons opérées, nous avons presque toujours trouvé le cristallin difïluent, et nous n'avons jamais vu, après l'opération, la vision se rétablir, bien que la transparence des membranes et des milieux fût parfaite. Deux fois nous avons constaté, consécutivement à l'opération, une diffluence du corps vitré. Le cristallin peut être luxé à la suite d'une contusion de l'œil et passer dans la chambre

(1) D. J. Larrey, Clinique chirurgicale, t. I, p. 403.

(2) Ibid., p. 523.

antérieure. La capsule reste en place, et la lentille seule est précipitée au milieu de l'humeur aqueuse où elle est assez rapidement absorbée. Si lecristallin, par sa présence dans la chambre antérieure, déterminait de l'irritation et de la douleur, il serait facile de l'extraire par la kératotomie.

Les slaphylômes complets ou partiels de la cornée ne sont pas rares à la suite des contusions de cette membrane : souvent aussi ils affectent la sclérotique. Les staphylômes ont une marche plus ou moins rapide : ceux de la sclérotique se montrent quelquefois avec une coloration bleuâtre très-intense, qui donne une idée du degré d'éraillure ou d'amincissement qu'a subi la membrane albuginée.

Tous les accidents que nous venons d'énumérer isolément peuvent se trouver réunis et confondus sur le même organe : toutes les parties intérieures de l'œil, déchirées, déplacées, mêlées entre elles et avec le sang épanché, ne peuvent plus être distinguées les unes des autres et forment derrière le champ tout entier de la cornée transparente une masse opaque rougeâtre, brune ou opaline, composée des débris confus de l'organe. La vue est alors inévitablement perdue.

Dans les contusions graves du globe de l'œil, on doit mettre en œuvre tous les moyens propres à prévenir l'inflammation et à la combattre, si elle survient. Les saignées générales, les ventouses scarifiées et les sangsues appliquées aux tempes et à la base du crâne, les révulsifs énergiques sur le tube digestif, des compresses imbibées d'eau froide ou quelques petits morceaux de glace renfermés dans un sachet de baudruche maintenu sur l'œil, telle est la médication à laquelle il convient d'avoir recours.

Les accidents quelquefois enrayés s'éloignent pour un temps plus ou moins long, reparaissent à des époques éloignées pour disparaître encore, et se terminent fréquemment alors par l'atrophie de l'œil. Mais le traitement reste souvent sans succès; l'inflammation semble revêtir les caractères de l'étranglement, d'atroces douleurs se déclarent, quelques accidents cérébraux se manifestent, le globe de l'œil durcit, se tend et finit quelquefois par éclater. Dans ces fâcheuses circonstances, qui ne laissent aucun espoir de voir les fonctions de l'organe se rétablir, le chirurgien, au lieu d'attendre la rupture de l'œil, doit inciser le globe oculaire transversalement ou exciser la cornée en totalité. L'opération est immédiatement suivie d'un flot de liquide purulent dont la sortie apporte un prompt soulagement au malade.

Les corps contondants et les projectiles de guerre ne se bornent pas à contusionner le globe de l'œil; souvent ils le déchirent, le traversent et le désorganisent. L'œil se vide alors entièrement, suppure, revient sur lui-

Page 1