ÉCRASEMENTS DA>'S LA CONTINUITE
r. Broiements osseux compliqués d'attritions plus ou moins étendues des parties molles, mais sans lésion des gros vaisseaux. — Dans les premières heures, le membre reste en état de stupeur et présente souvent toutes les apparences de la mort : il est froid, insensible, inerte, le pouls radial est malaisément perceptible, mais, en explorant de près les artères du membre, on reconnaît que les battements sont conservés, au-dessous du segment écrasé, le long de l'artère principale et de ses premières divisions. C'est là le signe de certitude, qui commande, en dépit de la gravité et de l'étendue des lésions, de tenter au moins la conservation.
L'intervention immédiate, dans ces conditions, devra se borner à désinfecter très complètement le foyer, en élargissant, s'il y a lien, la plaie cutanée, à envelopper le membre d'un pansement ouaté et à l'immobiliser du mieux possible, sans le comprimer.
De fait, l'immobilisation de ces membres « désossés » et flasques prévient les coudures et les élirements des gros vaisseaux et favorise, de la sorte, le rétablissement d'une cicatrisation régulière et le retour d'une vitalité complète dans le segment périphérique.
Quand le broiement osseux est moindre, et que l'os est brisé en gros fragments, un « rhabillage » immédiat, par la suture ou l'enchevillement, peut devenir d'excellente pratique, si l'ensemble des conditions locales et générales le permettent, et j'ai pu sauver ainsi le membre supérieur droit d'un jeune homme de dix-neuf ans, qui avait été pris dans une courroie de transmission.
Le bras était fracassé à sa partie moyenne ; par une large plaie déchiquetée, entourée d'un décollement étendu de la peau, on voyait les muscles dilacérés, broyés, et la saillie des deux bouts de l'humérus, séparés par de nombreuses esquilles. A trois travers de doigt au-dessous du coude, lavant-bras était le sièçe d'un broiement du même eenre. L'artère radiale battait normalement et les gros vaisseaux du membre n'avaient pas souffert.
Le blessé fut endormi, et, après une désinfection rigoureuse de tout le membre, je me mis en devoir de réparer les deux foyers traumatiques. Au bras, je suturai les deux fragments principaux de l humérus, et je réunis les couches musculo-aponévrotiques ; à l'avant-bras, j'encJievillai le cubitus et le radius, et je pratiquai de même la suture, en étages, des divers plans dilacérés. Immobilisation plâtrée. Après quelques incidents, le blessé guérit complètement, et le membre reprit une aptitude fonctionnelle suffisante pour permettre le travail.
Ce sont là des faits intermédiaires entre les fractures compliquées et les écrasements proprement dits.
II. Broiements dans la continuité, avec attrition des gros vaisseaux. — Ici, aucun doute n'est permis sur l'état du segment périphérique et le sort qui lui est réservé : rien ne bat plus, et, au-dessous de l'écrasement, c'est l'inertie et l'immobilité complète, le refroidissement de la mort. Le membre est perdu : qu'allons-nous en faire?
714 LES GRANDS ECRASEMENTS.
Hormis certaines nécessités pressantes, d'ordre septique, don! nous allons parler dans un instant, on se gardera de toute amputation, de toute désarticulation. On sait trop quelle est la gravité, à la période de shock ou même dans le stade de résistance amoindrie qui lui succède, de ces interventions immédiates, de ces traumatismes surajoutés; de plus, à sacrifier tout de suite, dans le vif, on sacrifie toujours trop.
Voilà donc un premier point bien établi : pas d'amputation ni de désarticulation immédiates. Faudra-t-il, pour cela, respecter soigneusement ce segment cadavérisé, embaumer ce cadavre, et le laisser appendu à l'extrémité supérieure du membre, jusqu'à ce qu'il se détache par le processus de l'élimination naturelle"? Nous ne le croyons pas. nous n'y voyons aucun avantage, des dangers certains, et des douleurs, physiques et morales, qu'on ne saurait nier.
La besogne est presque faite, dans certains cas : le bout du membre ne tient plus que par quelques lambeaux de peau ou de muscles, qu'un coup de ciseaux détache. Et l'exérèse n'est, du reste, jamais complexe : les ciseaux suffisent à couper la peau, les débris des parties molles, dans le loyer de l'écrasement, et le membre tombe.
Ce n'est pas là une opération : ne cherchez pas, en règle générale, à faire plus, à régulariser l'os et les muscles, à « préparer » le moignon. Contentezvous, après l'excision du segment périphérique, de désinfecter « à fond » le loyer béant : utilisez dans ce but l'irrigation à l'eau bouillie très chaude, que nous retrouverons tout à l'heure, puis lavez tout le foyer à l'alcool, enveloppez-le de compresses imbibées d'alcool et d'un pansement ouaté, très épais et bien fermé.
Vous obtiendrez, par cette méthode simple, — et qui n'a rien de brillant. au sens tout superficiel que l'on attribue parfois à ce mot — des résultats éminemment supérieurs à ceux que pourrait fournir l'amputation immédiate, au-dessus du foyer : tel de vos blessés, au lieu d'être désarticulé de l'épaule, conservera un bon moignon inlra-deltoïdien. tel autre, au lieu d'être amputé de la cuisse, marchera sur son genou.
J'ai dit que, dans certaines conditions, il devenait nécessaire de transgresser ces principes généraux et de sacrifier la lettre, pour sauver l'esprit; je veux parler de ces faits, dans lesquels vous n'êtes appelés qu'au bout d'un certain temps : le loyer d'écrasement est resté souillé, et l'infection s'accuse déjà paille- signes locaux trop évidents. Le shock est passé, et mieux vaudra souvent se résoudre à un sacrifice immédiat, qui permettra de couper court aux complications menaçantes.