RÉ S U MÉ D •' E N S E M BLE
SUR LA CHIRURGIE MILITAIRE FRANÇAISE AU XVIIIe SIÈCLE
Le xvme siècle, qui, comme nous l’avons dit déjà, est pour notre chirurgie militaire une de ses périodes les plus actives et les plus brillantes, ce xvmc siècle, qui marque l’ère d’organisation et de fonctionnement régulier de notre service à l’intérieur et en campagne, ne se signale pourtant pas, chez nous, au point de vue chirurgical, par de ces conceptions ou de ces pratiques nouvelles et originales qui caractérisent une époque. Il fut une période de transformations, de perfectionnements nombreux portant presque sur chaque point de notre art, mais de perfectionnements partiels. Et comme ceux-ci étaient ou patronnés par nos meilleurs praticiens lesquels étaient aussi les classiques de l’époque, ou qu’ils étaient leur œuvre propre, ils devaient être rapidement adoptés, le plus souvent sans conteste. Si nous avions à caractériser d’un nom le xvnU siècle, nous l’appellerions le siècle de simplification, de régularisation de la chirurgie militaire. Les productions de ses auteurs portaient un cachet de lucidité, de sens si profondément droit, de jugement si réfléchi, d’observation clinique si attentive, si fine et si exacte qu’elles réunissaient en elles toutes les conditions requises pour séduire, s’imposer et durer.
1. Raps (André), Disputatio de selopetorum vulnevibus. Lugduni Batavorurü, 1704, in-4
2. Finckenau (Jacques), De selopetorum. vulnevibus. Regiom., 1716.
3. Le Roy de Saint-Aignan, An vulnevibus ex catapullis globulos plumbeos relinqueve aliquando præstat ; Paris, 1735. Portai., o. t. V, 112.
4. Olikr (Daniel-Théodore), De vulnevibus sclopetaviis. Lugduni Batavorum, 1741.
5. Peaget, Sua ne selopetorum vulnevibus peculiuvitcr competil Iractatio, 1744. Peaget, était docteur régent de la Faculté de Paris, comme Le Roy de Saiut-Aignan. Dans cette thèse qu’il fit soutenir par Ant. Le Camus, il conclut pour la négative (in Portai., o. c., t. IV, p. 667).
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Pendantquelafortune militaire de laFrance subissaitdes sorts divers, une immense activité agitait la nation. Les lettres, les arts et les sciences y prenaient un glorieux essor. Notre art obéissait à la commune loi, et comme l’Europe entière subissait notre inlluence littéraire, nos écrits de chirurgie militaire (qui d’ailleurs, comme nous venons de le dire, avaient tout ce qu’il 1‘allait pour légitimer cet accueil) jouissaient à l’étranger de la même faveur que chez nous, y servaient de classiques, et remémoraient souvent des pratiques ou des conseils que beaucoup étaient venus prendre chez nous-mêmes. La chirurgie militaire française n’était donc point seulement brillante en France, elle servait aussi de modèle et de guide en Europe. C’est un trop beau titre pour que nous l’oubliions.
Les premières indications que doit remplir le chirurgien pour le traitement des plaies d’armes à feu avaient été trop bien posées par les devanciers et les processus de guérison par suppuration trouvaient encore trop de partisans, pour que les chirurgiens du xvmc siècle apportassent des modifications importantes à la pratique générale qu’elles réclamaient.
Leur conduite dans le débridement préventif, l’ablation des corps étrangers, l'hémostase, l’ablation des esquilles libres, est celle de leurs aînés. Les auteurs du xviu° siècle fixent mieux pourtant les indications de ces débridements, et les rejettent lorsqu’ils ne servent qu’à changer la forme des plaies. Sous l’impulsion de l’Académie de chirurgie, ils modifient l’armentarium si compliqué de leurs prédécesseurs et les travaux de Thomassin et de Percy, dont nous parlerons bientôt, résument une réforme qui depuis longtemps était demandée par tous les bons esprits.
Pour assurer l’hémostase, ils préfèrent les moyens indirects et surtout la compression avec l’agaric que vante Morand, auquel il attribue des propriétés spécifiques et qui jouit d’une vogue méritée mais outrée dont notre matériel porte encore les traces. Ils l’employaient môme pour les blessures des plus gros vaisseaux. La ligature a quelques rares partisans, entre autres et surtout LeDran au commencement du siècle etBourienne à la fin, mais les craintes exagérées qu’inspirait le pincement du tissu fibreux par l’instrument préhenseur ou par le fil, les idées erronées qui avaient encore cours, malgré les succès de Paré, sur les dangers de section prématurée par un fil qui enserrait trop étroitement le vaisseau, devaient détourner le plus grand nombre de l’emploi du plus recommandable des moyens d'hémostase. Ceux-là même qui se montraient partisans de la ligature, n’employaient guère qu’une ligature très médiate, sorte de compression dont Paré parlait déjà près de deux siècles auparavant et qui consistait à perforer le membre avec une aiguille courbe armée d’un fil, lequel devait glisser sous l’artère, revenir à la surface du membre et dont les chefs étaient liés ensuite sur plusieurs compresses. Même dans les plaies chirurgicales, la compression directe était utilisée quand on n’avait pas recours au tourniquet de Petit employé en permanence.
Si ces moyens étaient bien imparfaits et exposaient à des récidives hémorrhagiques fréquentes, et si, à priori, on s’étonne qu'elles n’aient pas poussé les chirurgiens à s'adresser à des procédés d’hémostase plus sûrs, tout étonnement cesse quand on apprend qu'ils n’avaient point non plus nos idées sur le danger des pertes de sang. Sans interruption depuis Paré et Botal, précédant par conséquent de trois siècles Broussais et son
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École, les chirurgiens militaires du xvui0 siècle admettaient que la saignée était préventive de l’inflammation1, des accidents liés i\ la suppuration, les plus graves de tous, et ils la pratiquaient avec une fréquence qui nous frappe. Les blessés affaiblis étaient pour eux ceux qui devaient guérir le plus facilement et le plus vite. L'hémorrhagie accidentelle remplaçait l’hémorrhagie chirurgicale. Ils ne se préoccupaient en fait que île lésions des grosses artères2.
Les pansements subissent des modifications importantes qui aboutissent à leur simplification. Déjà, au commencement du siècle, Le Dran n’employait plus que de la charpie sèche à peine chargée d’un digestif suppuratif. Les nécessités de la guerre avaient maintes fois démontré l’inutilité de la polypharmacie chirurgicale surannée de l’époque. Les membres de l’Académie de chirurgie pour qui l’expérience n’avait pu être perdue, n’eurent dès lors qu’à sanctionner une réforme qui était déjà passée dans la pratique usuelle.
Mais si pommades, onguents et tous les topiques utilisés sont réduits à leurs principes actifs, les suppuratifs restent les agents préférés de l’immense majorité, car les chirurgiens sont toujours fidèles aux idées hippocratiques sur le processus de guérison des plaies contuses. Los émollients appliqués sur ou autour de la plaie ont les préférences de quelques-uns ; d’autres, en beaucoup plus grand nombre, restent, à l’exemple de devanciers, attachés à l’emploi des liquides spiritueux ou de l’eau-de-vie pure dont l’usage était si répandu dans nos hôpitaux sédentaires ou ambulants du temps de Louis XV que plusieurs, entre autres Desport, s’acquirent de réels titres en attaquant vigoureusement leur pratique. Nous devons encore mentionner, pour terminer cette rapide revue, le pansement suppuratif mais occlusif de Ravaton.
La suppuration des plaies qu’on cherchait ainsi à assurer, entraînait à sa suite d’une façon presque obligée les grandes incisions préservatrices ou évacuatrices, les injections, les tentes, les sétons qui, comme
1. Qüesnay, dans son Traité de la suppuration, avançait, reproduisant sans doute l’opinion de ses contemporains, que c’est uniquement de l’agitation excessive des artères que résultait le pus; que ce pus était alors produit dans les artères mêmes, et que de ces vaisseaux il s’écoulait dans les tissus.
2. On saignait sur le champ de bataille même. Pour ne citer que cet exemple, Heurteloup, qui appartient à la’ fin de ce siècle, nous rapporte l’histoire d’un blessé, qui avait subi cinq saignées du bras et une du pied, avant d’avoir été vu par le chirurgien traitant. On les portait à douze, quinze, vingt et plus en peu de temps, jusqu’à ce qu’on ait obtenu le ralentissement de la circulation ; or, celle-ci, dès les premières saignées, était plutôt accélérée que ralentie par la perte de sang. On jetait déjà, de ce fait, le blessé dans un état de marasme dont il avait souvent peine à se remettre. Puis, on achevait de l’épuiser par l’emploi également continu des purgatifs et la diète. Cette dernière était si sévère et maintenue d’une façon si barbare, qu’en dépit des prescriptions les plus rigoureuses, on vendait communément des vivres aux blessés de nos hôpitaux. Tous les écrits du temps s’élèvent -contre ces infractions au régime sévère imposé, et les accusent sans cesse de la mort des blessés. Aujourd’hui, si nous avions à juger la même question, nous ne serions pas longtemps en peine pour décider à qui des administrateurs ou des chirurgiens nous devrions donner raison. Àrrachart attribue la mort d’un de ses blessés à ce qu’il avait mangé en deux jours dix-sept onces de pain (environ 500 grammes)! De pareils traitements n’étaient pas faits pour assurer le succès des interventions et la guérison des traumatismes traités par la conservation. Faure (mém. cité, p. 500) n’allait-il pas jusqu’à dire que, pour qu’une amputation immédiate guérisse, il fallait que le blessé ait perdu une grande quantité de sang avant l’opération.
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aux siècles précédents, trouvent leurs partisans et leurs adversaires.
L étude des complications de nos plaies ne fait aucun progrès. Seule la gangrène est de la part de Quesnay l’objet d’une attention particulière, mais nous aurions mauvaise grâce à revendiquer son travail, bien que sa pratique et son observation aux armées lui aient maintes fois servi de
guide.
Un des plus beaux titres de la chirurgie militaire du xviii'' siècle réside dans ses tendances conservatrices. Si le titre du mémoire qui valut à Faure les lauriers de l’Académie prêta un instant à la confusion, il servit bientôt à affirmer à nouveau la confiance de nos chirurgiens dans les processus naturels aidés des ressources de l’art. Le mémoire de Boucher, écrit après Fontenoy d’après sa propre expérience et celle de nos chirurgiens des hôpitaux du Nord qui avaient servi d’asile à nos blessés de la campagne de Flandre, est un des plus brillants plaidoyers en faveur de la conservation. Des exemples remarquables de blessures de toutes les grandes articulations, de l’épaule, du coude, du poignet, du cou-de-pied, du genou, y affirment les heureux résultats qu’on peut attendre de la conservation qu’une abondante suppuration voulait alors très active. Le mémoire de Faure lui-même avançait des arguments, fournissait un appui aux partisans de la non-intervention dans maintes de ces blessures.
Dès le commencement du siècle, Le Dran, et à la fin Boucher, Ravaton etBourienne accusent surtout ces tendances qui étaient celles de la majorité des membres de l’Académie de chirurgie.
Dans le traitement des fractures par coup de feu des diaphyses, les chirurgiens du xvmc siècle se montrent conservateurs plus résolus encore que pour les fractures articulaires, et, s’ils s’écartent parfois de ces tendances conservatrices, c’est que les difficultés des transports ajoutent à leurs yeux de tels dangers au traumatisme primitif que la conservation serait plus grave que l’amputation L L’idée sera reprise au siècle suivant. Partant de cette donnée, ils cherchent à perfectionner leurs appareils de transport, sans cependant pousser assez avant dans cette voie (Lafaye). Pour favoriser une réunion plus rapide des extrémités fracturées, ils conservent avec soin les esquilles adhérentes et par des appareils métalliques perfectionnés dont Ravaton fait ressortir les avantages, ils assurent dans les hôpitaux une contention dont une suppuration abondante devait augmenter les difficultés.
Par une singulière coïncidence, l'amputation des membres à la suite des coups de feu devient, delà part de nos chirurgiens militaires du xvme siècle, l’objet d’une attention aussi soutenue que la conservation.
Jusque-là les blessures de l’articulation de la hanche avaient semblé désespérées. L’Académie de chirurgie fit rechercher si la désarticulation du membre n’offrirait pas au blessé quelques chances de survie. Ravaton, l’un des chirurgiens qui comptait parmi les plus hardis et les plus ingé^ nieux du siècle, découvre et décrit d’une façon magistrale le manuel opératoire de cette épouvantable opération, en fait saisir les avantages et trouve dans l’opposition des collègues attachés à la routine et peut-être
1. Bourienne, comme nous l'avons vu, était allé jusqu’à proscrire l’amputation, hormis dans le cas où la lésion concomitante des artères compromettait la vitalité du membre.
envieux d'un succès auxquels ils n’auraient eu aucune part, un obstacle à son exécution sur un de nos blessés. Il était réservé aux chirurgiens de l’époque suivante d’affirmer la justesse des vues du chirurgien militaire français.
Ce sont nos chirurgiens qui, après avoir établi une distinction entre les amputations immédiates, intermédiaires, secondaires, établissent les différences pronostiques qui les séparent, discutent les avantages de l’amputation retardée et immédiate et finissent par se décider pour la dernière. Ils en établissent les indications avec une précision telle que nous n’avons eu que des modifications, en somme, peu importantes à y apporter. Ils insistent sur l’influence que peuvent avoir sur ces indications les conditions spéciales de la pratique aux armées.
La question de l'opportunité du trépan, do la détermination des cas qui réclament cette opération a, comme l’on sait, grandement préoccupé les chirurgiens du dernier siècle, entre autres les membres de l’Académie de chirurgie qui se rallièrent à la doctrine hippocratique. «Tous les grands pra- 1 ticiens, nous dit Quesnay, prétendent qu’on doit toujours trépaner dans les plaies de tète faites par armes à feu, quoique le crâne ne soit pas fracturé: l'expérience semble en effet confirmer entièrement cette opinion.1 » Telle était, en effet, la pratique suivie pendant la plus grande partie de ce siècle et le parti pris d’intervention dans nos traumatismes de guerre eut sa part d’influence sur la généralisation des indications de l’opération appliquée aux lésions observées dans la chirurgie civile. Plus tard, la mortalité considérable constatée après l'opération, opposée à des succès de la temporisation, firent revenir sur les excès de la doctrine et ce furent encore des chirurgiens militaires qui, des premiers, réagirent contre les abus de l’in tervention.
Le moment n’était pas encore venu de voir le diagnostic des lésions de la poitrine consécutives à nos traumatismes établi d’une façon précise. Celte indécision retentissait sur le pronostic et le traitement. Craignant la compression exercée sur le poumon par l’hémothorax, les chirurgiens militaires de ce siècle maintiennent la poitrine ouverte comme la plupart de leurs devanciers.
C’est sur des blessés de la* guerre et par les nôtres que sont utilisés ces moyens très variés, toujours ingénieux, de diagnostic et de traitement des lésions de l’intercostale, et c’est là la seule contribution un peu intéressante que la chirurgie du xvmc siècle apporta à l’étude des plaies de poitrine. Signalons en terminant la hardiesse de Gérard qui, dans une plaie pleuro-pulmonaire compliquée de la présence d’une esquille, alla jusqu'à rechercher le corps étranger dans le poumon. Son exemple ne fut pas suivi et les corps étrangers perdus dans le thorax étaient toujours abandonnés.
La conduite à tenir dans les plaies du ventre compliquées d’issue de l’épiploon préoccupa grandement les chirurgiens civils et militaires du Win0 siècle, qui, somme toute, n’ajoutèrent rien à ce que leurs prédécesseurs avaient avancé. Dans les lésions de l’intestin par balle, nos chirurgiens n’interviennent que si la lésion est apparente, auquel cas quelques-
1. Du Trépan clans les cas douteux, iu Mémoires de l’Académie de chintrrjie, t. I, p. 220.
uns réunissent par la suture du pelletier el accolent l’intestin à la plaie pariétale; le plus grand nombre favorise la production d’un anus contre nature ou laisse à la nature le soin de régler le sort du blessé. Toutes ces pi a tiques ne sont pas nouvelles. Ce qui l’était plus, c’était le traitement et la guérison des vastes éventrations par armes tranchantes par le seul emploi des agglutinatifs ou môme la simple position. Les dangers de la suture appliquée aux traumatismes des autres régions à une époque où la suppuration des plaies produites même par les armes tranchantes ôtait habituelle, l’avait fait rejeter pour ces larges sections de la paroi abdominale qui semblaient cependant si bien la réclamer.
Si nous rappelons enlin les soins particuliers qu’on commençait à prendre des blessés pour faire disparaître les désordres consécutifs qu’avaient laissés les lésions complètement ou imparfaitement guéries, l’emploi généralisé des eaux minérales, nous aurons épuisé la liste des améliorations que le xvme siècle a apportées à notre chirurgie.