APERÇU SUR LA CHIRURGIE MILITAIRE DANS LES AUTRES PAYS DE L’EUROPE
AU XVIIIe SIÈCLE.
Pendant qu’en France la chirurgie militaire brillait d’un si vif éclat, la plupart des contrées de l’Europe, hormis la Prusse et après elle l’Angleterre, comptaient à peine quelques auteurs recommandables.
L 'Italie, qui au commencement du siècle précédent nous disputait encore la première place se taisait. Sancazzoni, son seul auteur, se contentait de traduire Belloste1 2 3 4.
En Autriche, G. Scrmitt 2 et Plenk 3 honoraient sans doute notre art, mais ils ne laissaient guère de traces de leur expérience. Dans le même pays et à la fin de ce siècle, Brambilla \ qui, sous Joseph II, contribue à l’institution de l’Académie Joséphine (1785), ne nous fournit qu’un armentarium imité de celui du Français Perret, et ses Instructions de chirurgie militaire ne contiennent que des documents réglementaires. Quant à Mursinna5 6, il n’apportait de son côté qu’un bien médiocre bagage scientifique.
La Hollande possédait Jacob Van der Haar r>.
De Y Espagne et du Portugal il n’était pas question. On ne parlait pas non plus de la Russie.
En Suède , Acrel7, chirurgien-major du régiment de la noblesse, fixait dans son Traité des plaies récentes les observations qu'il était venu faire dans nos armées pendant les campagnes de 1713 et de 17 ü.
En Belgique, écrivait un auteur plus digne d’attirer notre attention’
1 . Sancazzoni, Il chirone in ccimpo o siasi e sicuro modo di medicar le fente nell' annale. In Venez., 1729, in-8.
2. ScnMiTT, AVilh. Adhandl. über die Schuswunden. Vienne, 1788.
3. Plenk, J. Versuch einer neuen théorie die Wirkung, etc., 1 beobacht. Vienne, 1788.
4. Brambilla, Instrumentarium chirurgicum militare austriacum. Vienne, 1782.
o. Mursinna, Instruktion f'uer die professoren der RR. chirurgischen militare A/cadernie. Vienne, 1784, in-4, 129 pages.
6. Van der IIaar, Verhandeling.van de geschoten Wonden. Amsterdam, 1748, in-8. Haller va jusqu'à dire que cet ouvrage n’est qu’une traduction (in Portal, o. c., t. V, p. 123).
7. Acrel, Ht foring for hlaring om pis ha fors eganskaper. Holm, 1743, in-8.
c’est Fàudàcq de Namui- *, élève de J.-L. Petit et de Morand , qui dans ses Traités des plaies reproduit les pratiques de nos chirurgiens, les idées de Magatus et de Belloste auxquelles il ajoute quelques observations personnelles à lui fournies par l’expérience des luttes franco-flamandes.
La P russe , qui n’était point alors bien riche en chirurgiens militaires recommandables puisque, comme nous l’avons vu déjà, elle en réclamait à la France 2, commençait cependant après les guerres du grand Frédéric à fournir quelques hommes dont les écrits plus importants que ceux des chirurgiens militaires des autres pays méritent d’être placés dans un rang plus honorable. Nous voulons parler île Scumucker, de Theden et de Bilguer.
Élève de Petit, de Morand, de Le Dran, le chirurgien en chef des armées du roi de Prusse et directeur des hôpitaux militaires de Berlin, Scumucker 1712-1786) ;t, qui prit part à presque toutes les batailles de la guerre de -SeptAns, a consigné dans ses écrits éminemment pratiques quelques obserj rations intéressantes de chirurgie d’armée qui lui sont propres ou qu’il a empruntées à ses subordonnés.
Theden (1714-1797) 4, chirurgien-major des armées du grand Frédéric pendant la guerre de Silésie, chirurgien général des armées du même Roi après la guerre de Sept Ans, était encore un éminent praticien qui, sur un Ithéàtre de luttes incessantes, a recueilli quelques matériaux portant la [touche à la fois ferme et hardie d’un homme qui ne se hasarde à prendre lia plume qu’après trente ans d’une pratique étendue 5. Mais l’influence de Theden se fit, paraît-il, plus sentir encore par l'activité qu'il déploya pour , améliorer, diriger toutes les branches du service de santé que pour activer lies progrès scientifiques de son art.
Les travaux de Bilguer eurent plus de retentissement. Né en Suisse , en 1720, le futur chirurgien général des armées prussiennes sous le règne de Frédéric achevait ses études médicales à Paris quand à vingt et un ans il est nommé chirurgien-major d’un régiment de cavalerie wurtembergeois, llequel fut bientôt vendu à la Prusse. Il fait avec ce régiment les campagnes -de Bohème et de Saxe en 1 744-1745, soigne les blessés français après llos- Ibach, puis, chargé des hautes fonctions de chirurgien en chef des armées [prussiennes, on le trouve aux batailles de Leuken, de Kumersdorf et de ITorgau. Après avoir assisté aux nombreuses luttes du règne du grand Fré-
1. Faudacq, Réflexions sur les plaies ou méthode de procéder à leur curation. Paris, 1735, i n-12. 1736. — Souveau Traite' des plaies d'armes à feu avec des remarques et des observations. Namur, 1746, in-8.
2. Les chirurgiens avides de s’instruire voyageaient beaucoup à cette époque ; l’ascenlant de notre chirurgie militaire était alors si grand que Siebold, l’un des chirurgiens les
- dus célèbres de l’Allemagne, vint servir pendant trois ans dans les hôpitaux de nos armées pendant la guerre de Sept Ans.
3. Chirurgische Warhnemungen. Berlin, 1774, 2 vol. in-8. Le premier volume au dire le G. Fischer ( Chirurgie vor 100 Jaliren, 1876) contient oO observations de blessures de la ète pour lesquelles il recommande l’emploi de la glace et des affusions froides. Dans le
*.econd,il parle des blessures du tronc, de la poitrine, de l’abdomen et des extrémités.
4. Theden, Unterricht für die unterwundiirzlc bei armeen,2 theile, Berlin, 1774. Bcmer- ■itungen mut Erfahrungen zur lieireichcrung der Wundarznei/cunst. Berlin, 1793.
5. Biographie médicale, article Theden. De scs trois derniers volumes, nous dit Fischer, e premier traité d’instruments chirurgicaux, des remèdes divers employés dans les blessures des extrémités, des hernies étranglées ; le deuxième, -de l’hydrocèle, de la trépanation, le l’ostéite, des anévrysmes (etc.) ; le troisième, des plaies articulaires, de l’emploi des îains Iroids, de la castration (etc.)
DELORME
130 LA CHIRURGIE MILITAIRE EN EUROPE AU XVlIIo SIÈCLE.
déric, il prit le titre de docteur à Wittemberg (1761) en soutenant une Thèse qui devint la source principale de sa célébrité en dehors de son pays1.
L’Académie de chirurgie, comme nous l’avons vu, venait de proclamer l’absolue nécessité de pratiquer l’amputation des membres dans les fracas des os par coups de feu, oubliant ainsi la valeur de cette belle collection d’observations qui, insérées dans scs Mémoires, parlaient si fort en faveur des ressources conservatrices de la nature.
La règle posée par la mémorable assemblée, en faisant du mot fracas le synonyme de fracture, n était point, môme chez nous, sans conteste. Boucher, dans son remarquable mémoire, au sein de cette Assemblée, l’avait fort attaquée. Il s’était élevé contre l’opération radicale dans les fractures simples par coups de feu et les fractures articulaires2. Bilguer se montra, plus encore que Boucher, l’adversaire de l’amputation primitive. Les succès obtenus par les seuls processus naturels sur des blessés abandonnés soit volontairement soit involontairement l’avaient poussé à admettre « que les parties les plus mal traitées (avec ou sans fracture) se rétablissent beaucoup plus souvent qu’on ne le croit généralement ».
De son temps, on réservait l’amputation aux cas de gangrène confirmée ou probable en raison du degré et de l’étendue de l’attrition des tissus, aux ablations irrégulières des membres par les gros projectiles, aux contusions portées au dernier degré avec fracas osseux; quelques-uns allaient encore jusqu’à la prescrire pour les lésions des gros troncs vasculaires soit qu’ils craignent la gangrène ou qu’ils éprouvent des difficultés à assurer l’hémostase, enfin ils l’utilisaient quelquefois aussi pour mettre fin aux suppurations intarissables liées aux ostéites étendues.
Bilguer, avec raison et avec bien d’autres, regrette les deux dernières indications de l’amputation; il ne voit pas l’utilité d’amputer à nouveau un membre abrasé irrégulièrement par un gros projectile quand l’ablation des parties attrites, des esquilles, la résection des extrémités fragmentaires peut suffire.
La gangrène confirmée doit se limiter ou s’étendre. Dans le premier cas, le chirurgien doit, pour lui, rester spectateur de la nature; dans le second, l’amputation est inutile, de grandes incisions très rapprochées, des fomentations émollientes ou spiritueuses pouvant suffire.
Quant à la contusion des membres portée au dernier degré, ou bien elle est suivie de la gangrène, auquel cas on a recours aux incisions, ou bien elle donne lieu à des éliminations partielles dont les incisions préviennent encore les dangers.
1. Elle portait pour titre : De membrorum amputatione rarissime administranda au I quasi abroganda. Nous eu avons déjà parlé à propos de La Martinière. Cette Thèse fut traduite à peu près dans toutes les langues de l’Europe. Tissot la traduisit en français (Paris, 1764. in-12, 151 p.), en l’augmentant de remarques. On doit encore à Bilguer d’autres écrits bien moins connus : — Answeisung zur ansübenden Wundarzneikunst in feldlazarethcn. Glof>-au und Leipzig, 1763. — Chirurgischc Wahrnehmungen, welehe meistens wührend dm uon° 1756 1763. Gedaueten Krieg über in denen Kônigl preussischen. F eldlazarethen von verschiedenen Wundarzten aufegzeich.net in Heften gesammelt. Francfurt, 1768.
2. Bien avant lui, l’auteur du Manuel du Chirurgien d’armée (LL.M.C.), 1693, était allé plus loin encore puisqu’il réservait cette opération à la seule gangrène du membre. I
LA CHIRURGIE MILITAIRE EN EUROPE AU XVlll° SIÈCLE ni
Bilguer appuyait des résultats de sa pratique son chaud plaidoyer en laveur de la conservation : 6 528 blessés de la guerre de Sept Ans qu'il a\ait pansés ou lait panser n avaient, disait-il, fourni que 653 morts parmi lesquels étaient encore compris les blessés qui avaient succombé à des blessures des ea\ités, tandis que de toutes les amputations qui avaient été laites durant cette meme guerre, un ou deux blessés seulement avaient l-sunecu au traumatisme chirurgical! L’exagération dans laquelle élail tom je Ldguer, nuit a la thèse si louable qu'il soutenait; mais on ne pem met cependant que son travail qui eut un si grand retentissement n’ait eontnbue à pousser maints chirurgiens, pour un temps malheureusement
imite, a mieux compter sur les ressources de la nature dans nos traumatismes.
Nous ne nous arrêterons pas aux détails de sa pratique inspirée de celle de ses anciens maîtres français.
Les Anglais, qui avaient pris part à plusieurs de nos luttes ne fonr- Raxbv' qU im 1)1611 maigre tnbUt ‘l la chirur§'ie militaire, l’opuscule de
A l'exemple de ses devanciers et de ses contemporains, il préconise la saignee avant le premier appareil, mais il va parfois plus loin qu’eux dan.
I >ion emploi. C’est ainsi qu’il tire près de 600 grammes de sang à un nrince ^ le sa nation blessé à la jambe. ° P '
Il îejelte les spiritueux pour les émollients, l’huile et les cataplasmes montre partisan des dilatations, de l’amputation immédiate sur le •hamp de bataille et de la ligature des vaisseaux. Tout cela ne lui apparient pas en propre.
Il est, peut-être, plus original lorsqu’il s’oppose à l’extraction des corps étrangers qu’on ne sent pas du doigt et qu’on ne peut par conséquent pas x traire en se guidant sur lui pour éviter toute fausse route ou la préhen- ■ion et 1 arrachement des tissus.
Il lest encore quand il emploie et recommande le quinquina à haute ose comme moyen préventif et curatif des effets de la fièvre, de la ganrene, etc. Ranby a grandement contribué à en rétablir l’usage. A un de ces amputés il alla jusqu’à en faire prendre o livres 2. Son nom reste égaiment attaché (et ce n’est pas un de ses moindres titres à nos veux "ien fïUG ses compatriotes l’aient méconnu) à l’organisation des premiers >3cours, des premiers pansements sur le champ de bataille ".
L Premier chirurgien du roi George d’Angleterre, Ranby, avec le titre de « Sergeanl ' icejn avait accompagne pendant la guerre de succession d’Autriche (1740-1748! les •mees anglaises qui, avec celles de Marie-Thérèse, combattaient la France. A son retour i Angleterre, il remplaça Cheselden à l’hôpital des invalides de Chelsea et nous fournit
iT9nli rtrrr? des p,aies (rarmes à feu •• qL2,<
n ls, n, ou Méthode de trader les plaies d'armes à feu. Paris, 1743, in-12 145 n, lires.
■t ouvrage prêta matière à un écrit pamphlétaire que nous n’avons pu lire et qui a pour r An epistoliny udress lo.l. Ranby occasioned by lus t réalisé on gunshot wournls and his narrative of the orfords las/ illness. London, 1745, in-S
3. Quand on range une armée en bataille, il serait fort à propos, dit-il, que les chirur- J°r> ‘ ?,îr0IS °U f,uatre r<:‘f?'ments. qui seraient postés les uns à côté des autres.
1 /fSerbf ave,® le',rs aides-majors sous une même tente, et placés à larrière- .'i ’i 86 °n °l 1 ,re. T1 1 s recevvaieut du général, et qu’on observât la même chose à IV- N.iutr. s régiments. On leur porterait les blessés, au moyen de quoi ils pourraient
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s’aider mutuellement et s’acquitter de leur devoir avec toute l’exactitude et la diligence possible.
Que les personnes qui ont tant soit peu d’humanité réfléchissent sur les avantages qu doivent naturellement s’ensuivre de cette méthode de panser les blessés sur-le-champ, et qu'on tâche de se former une juste idée du déplorable état où se trouvent ceux qu’on est obligé de transporter d’un lieu à un autre, avec de larges blessures, des artères ouvertes, des membres fracassés, quelque ménagement qu’on ait pour eux. Qu’on fasse attention que ce transport précipité donne lieu à des accidents très fâcheux, dont auparavant il n'y avait pas la moindre apparence, etje suis persuadé qu’on ne balancera pas un instant à préférer à la pratique reçue et meurtrière, mon projet que je regarde comme l'objet le plus touchant qu’on puisse présenter aux hommes. 0. c., p. 37.