I. J. Rociiard, ci. c., p
Vienne, à Moscou, pendant la courle période formatrice de nos armées ou dans le court repos qui sépare deux grandes luttes, Larrey prépare les jeunes chirurgiens au rôle qui va leur incomber; il les exerce aux difficultés du diagnostic de nos traumatismes, complète leurs connaissances anatomiques, dirige ou perfectionne leurs manœuvres opératoires,’ et en les lamiliarisant avec les mille détails de l’organisation sanitaire qu’il avait eu le bonheur de trouver, il leur apprend encore à sauver la vie à de nombreux blessés I
Les faits de l’expérience journalière ne sont pas plus perdus pour lui que pour son entourage1. Ils sont môme, au plus fort des préoccupations matérielles, l’objet de remarques qui les fixent d’autant mieux dans l’esprit de tous qu’ils en sentent plus le prix. Larrey était chef d’école , c’est le secret de l’ascendant qu’il exerça aux armées sur son personnel et de l’autorité morale qu’il acquit sur l’esprit des chefs de l’armée et de ceux dont il avait à combattre les souffrances2. Son dévouement lit le reste.
Ce dévouement, nul ne le montre à un plus haut degré et d'une façon plus continue. Soit que ce noble mobile le porte, avec ses brigades d’ambulance volante, à affronter le feu de l’ennemi pour arracher ses blessés à la mort, soit qu’il le pousse, comme en Égypte, à Waterloo, à les défendre les armes à la main, ou contre d’injustes accusations comme à Bautzen 2 4, soit qu’il réclame de lui l’oubli de ses fatigues corporelles, des plus pénibles privations/5. A Eylau, où six cent mille combattants luttent pendant quinze heures sous le feu écrasant de deux mille pièces de canon, Larrey, pendant vingt-quatre heures, dans la neige, sans songer à prendre de nourriture, panse et opère ses blessés, lassant les plus résistants de ses aides. Jamais, dit-il, journée ne lui avait été si pénible.
Pendant la retraite de Moscou, alors que la faim, des fatigues inouïes, un froid glacial avaient émoussé la sensibilité de tous, enlevé aux ennemis toute velléité de lutte et détruit même, chez le plus grand nombre, l’instinct de la propre conservation , Larrey pense encore à tout et à tous ! Au passage de la Bérézina, il s’expose à la mort pour ne pas perdre son matériel sans lequel l’activité des plus habiles et des plus instruits n’est qu’une stérile agitation. Mais son dévouement lui vaut dans cette circonstance le plus beau témoignage de la reconnaissance des soldats que jamais chef ait reçu l.
1. Il ne se contentait pas d’instruire les chirurgiens de nos armées. A Berlin, ceux de l’armée prussienne, Gœrcke à leur tète, suivaient assidûment ses démonstrations. A Dresde, après Lutzen, il démontre aux chirurgiens saxons les méthodes d'amputations modernes, entre autres celle de J.-L. Petit qu’il préférait. Ceux-ci en étaient encore aux procédés du moyen âge. Après avoir comprimé le membre, ils coupaient en un seul temps la peau et les muscles avec un couteau courbe, sciaient l’os à peu près au même niveau et cousaient la plaie du moignon sans s’occuper des vaisseaux. (Larrey, o. c. .)
2. On sait qu’après Bautzen, président d’une commission composée du chirurgien principal Eve, des trois chirurgiens -majors Charmes, Thcbaut, Bécœur et d’officiers, il parvint à convaincre l’Empereur de l’innocence de 2632 jeunes soldats, accusés de mutilation volontaire, que Napoléon voulait décimer.
3. Maintes fois à la veille d’une bataille, il passait avec ses aides la nuit à préparer ses appareils, à préciser à chacun les mesures à prendre, et, l’heure de la grande œuvre venue, c’était à lui qu’incombait la tâche la plus lourde, la fatigue des plus pénibles et des plus délicates interventions. Il ne songeait à lui qu’après le pansement du dernier blessé.
4. Après avoir traversé le ileuve avec la garde impériale, il s'aperçoit que plusieurs
caisses d’instruments de chirurgie nécessaires à ses blessés ont été laissées sur l’autre
1). LARREY
ni
C’est ce dévouement sans borne pour les blessés qui lui inspire, à l’armée du Rhin, au siège de Spire en 1792, l’idée de ces ambulances volantes qui constituaient un des plus grands progrès qu’ait fait l’assistance sanitaire sur le champ de bataille. Avant lui, les ambulances se tenaient à une lieue de l’armée et les blessés restaient sur le champ de bataille jusqu’après le combat. C’est seulement alors que réunis dans des emplacements favorables, ils recevaient les secours de la chirurgie. Souvent après la lutte la grande quantité d’équipages interposés entre l’armée et les ambulances es empêchaient de se rendre auprès des blessés avant vingt- quatre ou rente-six heures. Larrey conçoit le projet d’une ambulance aussi mobile [ue l’artillerie volante et qui devait avoir pour résultat de sauver la vie à les milliers de blessés, de relever le moral des soldats et d’ennoblir la nission déjà si haute du médecin militaire en l’appelant à partager les langers de ses compagnons d’armes1.
Il ne se contente pas d’organiser les secours sur les champs de bataille, Isait aussi installerses autres échelons sanitaires avec une perfection telle [u'on peut encore aujourd'hui s’inspirer de ses principes. Il établit toujours vec soinseshopitauxdecampagne,seshôpitaux d’évacuation. Il s’assure par ui-même de leur bonne installation, et habile à profiter de toutes les ressources (u’offrent pour le transport des blessés les pays occupés par les troupes ou eux qu’elles ont à traverser, il utilise le chameau en Égypte, le transport n bateau à Aboukir et dans la haute Égypte, les traîneaux pendant la cam- »agne de Russie à Elbing et à Dantzig, le mulet en Espagne et les brouettes Bautzen. Telle est l’œuvre de cet homme grand parmi les plus grands, de e génie de la chirurgie des combats 2.
Larrey eut tous les honneurs qu’un chirurgien puisse désirer : très aune, il était nommé Inspecteur général du service de santé des armées. /Empereur l’avait fait commandeur de la Légion d’honneur et baron de Empire. L’Institut, l'Académie de médecine et toutes les sociétés saantes de l’Europe tinrent à honneur de se l’attacher.
ord. Il repasse le fleuve, mais à peiue l’a-t-il franchi, qu’il est pris par une foule en pleine ;route qu'affolait l’approche de l’armée de Wittgenstein. Tous voulaient passer sans ansidération de grade, les voitures heurtaient, écrasaient ceux qui s’opposaient à leur ■ arche. Certains s’ouvraient une voie en massacrant les armes à la main ceux qui istruaient leur passage. Larrey allait périr, quand il fut reconnu, et ces hommes, qu’on .'ait dû écarter de vive force pour laisser passer l’Empereur lui-même, enlèvent Larrey ans leurs bras et le transportent sur l’autre rive.
Nous ne pouvons passer sous silence cette autre anecdote, qui montre encore bien jusi’où il poussait la sollicitude pour ses blessés, et jusqu'à quel point il comprenait ses ;voirs envers eux. A l’ile Lobau, ceux-ci manquaient de nourriture. Il donne l’ordre abattre les chevaux do luxe en commençant par les siens. Les généraux se plaignent l’Empereur qui fait appeler le chirurgien en chef, et lui dit, en présence de son étatajor, en prenant un visage sévère : « Eh quoi! de votre propre autorité, vous avez osé «poser des chevaux des officiers, et cela pour donner du bouillon à vos blessés! » « Oui, »
, pondit simplement Larrey. Quelque temps après il était nommé baron do l’Empire.