LE PAULMIER
été grande partout le inonde depuis oeste misérable inuention d’artillerie, mais principalement en France, depuis ces lamentables guerres civiles, on scait assez que ceux qui furet blessez au siège de Rouen et la bataille de Dreux et depuis en la bataille de Sainct-üenis, peu en rechuperét de ceux qui furent traictez et pensez à l’ordinaire susdict, combien que le plus souvent la playe estant petite ou superficielle ou seulement en partie charneuse, ne menaçast d’aucun péril, c’est chose bien estrange, mais qui aduint toutes fois et a été veiie par cy-devant,.. Souvent en cette maladie on a vu une subtile et infecte sanie pénétrer et s’insinuer occultement de la playe, aux uns jusques au foye, aux autres jusquesaux poumons, aux autres jusques à l’extrémité du pied ou de la iambe, ou de quelque autre partie du corps fort eslongnée de la playe et exciter illec quelque abcez, lequel se rompoit deuant la mort et iettoit de la boiie très fœtide; ou apres la mort estoit trouué plain de sanie au dedans; le corps estant ouuert par les chirurgiens, pour y rechercher la i cause de mort inopinée en tant petite maladie. 1 »
Malgaigne a avancé que c’était à la pourriture d’hôpital que ces blessés succombaient en si grand nombre, et il semble admettre que les traitements alors en usage et que Paré préconisait n’y étaient pour rien. Il n’en coûte rien à admettre que la pourriture d’hôpital ait eu sa part dans cette effrayante mortalité, qu’elle ait sévi sur nombre des blessés et des opérés de ces campagnes lesquels étaient entassés, mal nourris, mal soignés, et même le plus souvent abandonnés. Cependant il n’est pas possible de nier ce que cette critique de Le Paulmier avait de fondé. C’est bel et bien l’infection purulente qui était la cause de ces revers chirurgicaux, et si Le Paulmier ne prononce pas le mot, il n’en établit pas moins la symptomologie et l'anatomie pathologique de cette complication d’une façon si frappante, qu’il n’y a pas lieu de s’y méprendre un instant : ne va-t-il pas jusqu’à nous décrire les abcès viscéraux? Et puis il fait remarquer un peu plus loin qu’on ne constatait pas ces accidents chez les blessés atteints de coups d’armes blanches : or c’est un fait d’observation banale que la pourriture d’hôpital épidémique ne respecte aucune espèce de plaie et qu’au contraire, l’infection purulente s’observe surtout comme complication des plaies contuses. Enfin nous savons que, dans les mêmes milieux, dans les mêmes villes, dans les mêmes camps, où la pratique usuelle des chirurgiens d'armée était loin d’être heureuse, comme la chose paraît établie, des empiriques qui employaient l’eau de fontaine comme topique, obtenaient, par contre, des succès si remarquables et si remarqués qu’ils attiraient à eux maints blessés de haute naissance lesquels désertaient leurs chirurgiens attitrés. Or qu’eût pu faire l’eau pure sur des plaies compliquées de pourriture, tandis qu’on conçoit très bien, sans qu’il soit besoin d’y insister, qu’elle ait pu avoir le plus heureux effet préventif contre l’infection purulente. Mieux qu’au temps de Malgaigne, pendant lequel les suppuratifs étaient encore en usage, nous pouvons aujourd’hui apprécier ce que l’emploi de ceux des chirurgiens du dix-septième siècle pouvait comporter de dangers !
Si nous avons insisté sur ce point, c’est que ce passage de Le Paulmier est le seul dans lequel il soit question des résultats de la pratique de nos ancêtres du xviK siècle. Or, s’il disait juste, ce que nous croyons, nous sommes forcé de reconnaître qu’elle était loin d’être brillante! Paré, lui-
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même, le sentait bien, lui qui, à la suite de ses nombreux insuccès, avait changé ses topiques, faisait un retour à l’égyptiac et préconisait le tripharmaque de son ami Joubort (onguent d’oxyde de mercure camphré).
Nous avons dit déjà que ces épidémies avaient fourni à Paré l’occasion d’émettre une théorie ingénieuse de l’infection purulente, théorie qui semblerait née de nos jours, mais elle ne satisfait pas Le Paulmier à qui elle ne semble pas plus exacte que les idées de vénosité, de brûlure ou que les écarts du régime, invoqués par quelques-uns pour expliquer ces insuccès. C’est le suppuratif « pourissant » ,1e topique qui détermine l’apparition d’une sanie abondante et fétide qui est cause de tout le mal. Et il n’avait pas tort. « Chaque suppuratif pourissant qu’on employé, tourne, dit-il, la contusion en boue (pus) louable, ains la pourris et corrompt le plus souvent en très puante sanie, laquelle s’insinuant en la substance des parties voisines, les altère et infecte incontinent, voire les pourris et mortifie en peu de jours. »
Citons le passage qu’il consacre à réfuter la théorie de Paré, passage qui, en môme temps, nous donnera une bonne idée du style et de la dialectique de l’auteur :
« Certains ont pensé que l’air était cause de tels meschefs, dit-il, lesquels (ici perce la finesse du critique) ont changé néanmoins les remèdes b Ils se ruent sur la transmutation des éléments et en obscurcissant une chose qui est de soi claire et éuidente esbloüissent les yeux du lecteur de vaines conjectures... Ils accusent la disposition de l’air des années mil cinq cens soixante deux et mil cinq cens soixante trois, laquelle aurait tellement altéré les humeurs des corps, qu’en la plupart des blessez, on aurait incontinent apperceu une inflammation et grande putréfection en la partie; laquelle à cause de l’impureté des corps, n’aurait peu estre arrestée par aucun remède. Mais cette opinion peut estre à bon droit reprinse et redorguée de faulseté, qu’elle que belle apparence qu’elle ait. Car en premier lieu, les batailles de Dreux et de Sainct-Denis furent données en constitution froide, ou il n’y avait aucune apparence de pestilence : et toutes fois à peine le cèntième de ceux qui eurent des harquebousades en réchappa. Si l’indisposition de l’air estait pestilente, pour quoy n’y aurait-il peste en l’une ou l’autre armée... üauantage, quelle constitution pestilente pourrait auoir mesme effet et exciter mesmes accidents en hiver et en été, et durer tant d’années sans aucune relasclie? Car tous ceux qui sont morts d’harquebousades depuis le commencement des troubles pour la Religion ont eu mesmes accidens : finalement pourquoi n’a elle esté commune à tous les blessez? D’où vient le différent qu’elle ait tué ceux qui estaient blessez de pistolle et d’harquebouse, sans en rien auoir esté moleste à ceux qui auaiet des coups d’espée ou d’autres ferrements1 2... Toutes lesplayes d’harquebouse et autres bastons à feu sont pires eL trop plus rebelles aux remèdes que les autres; mais on les rend encores bien plus périlleuses, voire mortelles, par les médicaments qu’on applique ordinairement. »
En somme, qui avait raison? Pour nous, sans aucun doute, Le Paulmier de Caen. L’effrayante mortalité signalée dans les campagnes de la fin du xvie siècle devait être rattachée déjà et surtout à l’infection purulente et l’emploi de topiques amenant une abondante suppuration en était bien la cause déterminante. De pareilles épidémies n’étaient pas faites, comme