Dupuytren, Clinique chirurgicale , t. V, p
Un examen plus attentif permit de démontrer, depuis, que ces contusions profondes et étendues résultaient, en réalité, du contact direct des gros projectiles. Les morts subites ou rapides de blessés dont les habits ou la peau ne gardent aucune trace du passage des projectiles, s’expliquent par l’attrition étendue d’organes essentiels à la vie qui ont subi le choc le plus souvent oblique de ces puissants engins sans que la peau, dépressible en raison de sa laxité et de son élasticité, se soit laissé déchirer. D'ailleurs, comme l’avait déjà fait remarquer Le Vacher, on ne peut que difficilement concevoir que ces mêmes projectiles auxquels on attribuait une action si puissante à distance, puissent enlever des parties proéminentes de l’équipement (schakos, plumets, portions du vêtement ou du sac); des parties saillantes du corps, le nez, le pavillon de l’oreille, un membre, sans que les parties voisines n’aient été simultanément atteintes. En adoptant cette théorie, on ne s’explique pas que les artilleurs qui étaient autrefois obligés de rester à si courte distance de l’âme de la pièce pendant son déchargement, n’aient pas été les premiers à éprouver les elfets du vent du boulet. Le chirurgien militaire russe Piïlikan a donné le dernier coup à cette vieille théorie à laquelle certains croient encore, en démontrant expérimentalement que l’air déplacé par les projectiles ne pouvait exercer d’action même sur les corps situés à une faible distance de leur parcours1.
Expériences de Pélikan. — A côté de pièces de gros calibre lançant des projectiles animés de grandes vitesses, Pelikan fit disposer un appareil imaginé par le professeur de physique Sarwelief, et consistant en un cylindre dans lequel glissait un piston. Le recul du piston que devait influencer l’air déplacé était indiqué par un système enregistreur et l’appareil était assez sensible pour pouvoir accuser des pressions d’une livre et demie. Après l’avoir convenablement disposé pour le soustraire à l’action des gaz de la poudre, il fit lancer des bombés animées d'une vitesse de 956 pieds par seconde. Celles-ci passèrent à 3 pouces de l'appareil, et, malgré la faible distance qui séparait le piston de la trajectoire suivie par les projectiles, celui-ci ne changea pas de position.
Ces dernières expériences si précises ne permettent plus d’admettre que l’attraction ou la propulsion de l’air déplacé par les gros projectiles soit capable de déterminer des contusions même légères.
Les désordres locaux des contusions au troisième et au quatrième degré produites par les gros projectiles ou leurs éclats, sont le plus souvent accompagnés de phénomènes généraux qu’on désigne sous le nom de stupeur ou de choc, et qui ajoutent encore à la gravité de la lésion locale. L’apparition de la stupeur, pour être fréquente, n’étant pas cependant observée exclusivement dans la variété de traumatisme que nous étudions, nous en reparlerons ultérieurement. Nous étudierons également plus loin les caractères des contusions des organes internes.
Si les premiers degrés de la contusion sont faciles à reconnaître, il n’est pas toujours aussi simple de préciser l’étendue et l’intensité des dégâts de la contusion au troisième et au quatrième degré quand les dés-
L Pelikan, Recherches expérimentales sur les contusions produites par le vent du boulet. Comptes rendus de l'Académie des sciences , t. XLV, p. 802.
ordres sont plus étendus en surface qu’en profondeur. Los indications fournies par la vitesse du corps contondant et sa direction ne peuvent être invoqués. L’intensité des symptômes généraux peut prêter à l’erreur, car elle varie suivant les sujets et l’importance des nerfs atteints. La gêne des mouvements doit être souvent rattachée aussi bien aux appréhensions et aux douleurs ressenties parle hlessé qu’aux lésions musculaires même. Mais si, dans maints cas, le diagnostic doit être réservé, il faut reconnaître que dans ceux dans lesquels l’intervention rapide peut être réclamée, c’est-à-dire dans les contusions profondes d’un membre au quatrième degré, certains signes ordinairement réunis révèlent toute la gravité des dégâts. Nous voulons parler de l’insensibilité des parties, du refroidissement compleL et persistant du membre, de l’absence de pulsations dans les artères principales, de la gêne, de l’impossibilité des mouvements joints à des symptômes généraux graves.
Les contusions des parties molles au premier degré sont très bénignes; les bosses sanguines, les épanchements sanguins et séreux du second degré se terminent aussi, le plus souvent, d’une manière favorable par la résolution sinon totale au moins partielle du sang épanché. Il n’est pas rare cependant de voir les vastes collections sanguines persister pendant un long temps sous forme liquide ou à l’état de coagulums d’une grande dureté. D’autres fois elles s’enflamment par le fait d’une imprudence du blessé, d’un traitement intempestif ou par suite de la mortification de la peau qui recouvrait le foyer. En pareils cas, il faut craindre le développement d’érysipèles phlegmoneux ou de suppurations diffuses ordinairement graves.
L’apparition d’accidents inflammatoires consécutifs est habituelle à la suite des contusions au troisième degré. L’état des parties molles souscutanées dont la vitalité est compromise et qui impose un travail d’élimination, la mortification de la peau même qui expose au contact de l’air des dépôts sanguins collectés ou étendus le long des masses musculaires décollées sont les conditions de développement d'inflammations violentes, de suppurations diffuses presque toujours graves. Parfois la gangrène apparaît vite et d’emblée.
Les parties confuses au dernier degré, froides, insensibles dès le moment du traumatisme, prennent bientôt une coloration violacée ou brune, et présentent un gonflement plus ou moins considérable. Des lignes bleuâtres indiquent le trajet des veines sous-cutanées; la peau se teint de marbrures d’un rouge vineux, des gaz se développent. On assiste, en un mot, au développement d’une gangrène aiguë. Telle est la marche des contusions au quatrième degré intéressant la totalité ou la presque totalité d’un membre. Quand elle est plus limitée, l’élimination des parties mortifiées s’accompagne d’accidents inflammatoires aigus.
Traitement. — L’immobilisation des parties contuses est la première indication à remplir. Elle suffit à assurer rapidement la disparition des ecchymoses et des poches sanguines peu étendues. La compression est le plus souvent combinée avec l’immobilité dans les contusions au deuxième degré. Si la résolution de la collection sanguine tarde trop à se faire, la ponction aspiratrice au besoin répétée et comme parti extrême, les incisions multiples suivies de l’issue complète des caillots, du lavage