CHAPITRE I
Tous les tissus conviennent -ils également pour assurer le succès de l’autoplastie? On peut répondre par la négative, et je ne crains pas d’avancer qu’un tissu ne peut servir à réparer une région ou un organe qu’autant qu’il reçoit directement des vaisseaux qui lui sont propres et qui lui assignent pour ainsi dire une vitalité particulière. Cela posé, on comprend cjue le tissu cellulaire appartenant à tout le corps et ne recevant pour ainsi dire qu’en passant les vais-
seaux destinés aux organes et aux viscères, ne puisse, R lui seul, servir à une restauration. C’est suivant moi la raison pour laquelle il est frappé de gangrène, et ce n’est pas la théorie seule qui mène à cette explication. Plusieurs fois il m’est arrivé de vouloir séparer des lambeaux de tissu cellulaire des parties environnantes et de fermer avec eux des trous, des fentes, des listules, et bientôt je voyais la gangrène détruire mon travail. Avec le tissu dartoide du scrotum détaché de la peau, j’ai voulu boucher des fistules uréthrales, mais ce fut en vain, quoique j’aie pris la précaution de ramener cette membrane par-dessus ce lambeau.
Ainsi, les membranes où se terminent les vaisseaux, les tissus composés, doublés de la trame laminaire doivent servir exclusivement à refaire les organes, ou à réparer les erreurs congéniales de la nature ou les accidens survenus pendant le courant de la vie extrautérine.
Donc les membranes muqueuses cutanées, l’épiploon ou les portions d’un organe qui jouissent d’une vitalité suffisante, la nutrition étant entretenue de toutes parts par une circulation veineuse et artérielle, sont appelées à concourir suivant le siège de l’altération à former les lambeaux autoplastiques.
Un point du corps étant donné, et l’autoplastie étant devenue nécessaire, quel sera l’endroit où l’on prendra le lambeau? Ce n’est pas tout que de dire que tous les tissus ne peuvent pas concourir à la réparation des organes, il faut encore savoir que tous
ne donnent pas avec une égale facilité le produit plastique , nécessaire , puisque ce liquide sert à réunir les plaies, et que sans lui il n’y a pas de réunions certaines. Il faut rechercher la place qui fournit les tissus le plus favorablement disposés pour exhaler la lymphe. Cela veut dire que le tissu qui fournit ce liquide si désirable pour l’agglutination, est tout simplement le tissu séreux ou la cellule qui se rapproche le plus de sa structure, c’est-à-dire la fibre laminaire (tissu cellulaire); mais, ainsi que nous l’avons dit, il est indispensable qu’il ne soit pas séparé des autres tissus pour les raisons que nous avons signalées plus haut. En dernière analyse, c’est la trame qui reçoit en propre le moins de vaisseaux qui sert, un lambeau tégumentaire étant créé, à former le plus sûrement le produit d’agglutination. Le lambeau a besoin d’être très vivant, de recevoir des vaisseaux, et d’être doublé par le tissu que j’appellerai plastique. Il est indubitable pour nous que l’épiploon, que les intestins, que les lambeaux pris dans la cavité abdominale ont au plus haut degré la plasticité nécessaire pour réparer une perte de substance ou fermer une ouverture. Il est encore avéré pour nous que là où le tissu cellulaire filamenteux existe à l’état lamelleux, dartoïde, comme aux bourses , comme aux tempes, au-dedans de la bouche, aux paupières, sur les côtés de la poitrine, aux joues, au cou, etc., on retrouve tous lesélémens organiques nécessaires pour que l’autoplastie réussisse. Ce n’est pas
que, dans ces différentes régions, il existe des artères extrêmement volumineuses, mais c’est parce que les conditions de vitalité y sont parfaitement harmonisées, parce que la circulation capillaire s’y fait bien, et qu’elle n’est entravée pendant la période d’adhésion par aucun engorgement adipeux tendant à produire l’inflammation et à s’opposer à la déposition régulière delà lymphe. Ce n’est donc pas parce qu’on conserve de très grosses artères dans le pédicule que le résultat est assuré, mais parce que la lymphe est déposée en grande quantité, et donne tout de suite au lambeau et aux surfaces le moyen de vivre et de se développer. La nature de la trame organique et une circulation se faisant sans entraves et sans lenteur sont donc les conditions principales.
En 1830, M. Serres (de Montpellier) avançait, comme je l’ai déjà dit, qu’il fallait conserver le plus de vaisseaux artériels possibles pour y nourrir le lambeau. « En pratiquant, dit-il, les greffes animales, il importe « donc de savoir qu’il ne suffit pas de prendre au « hasard un morceau de peau pour restaurer une « difformité, il convient encore que cette portion des « tégumens corresponde à quelque vaisseau capable « de fournir à sa nutrition ('). »
M. Blandin en 1836 faisait la même recommandation ('): il faut, suivant cet habile chirurgien, que le
(') Traité de la réunion immédiate. Varis , 1830, p, 502.
(^) De l’Auioplasiie. Paris, 1836, in-8®.
pédicule soit conservé du côté où les vaisseaux viennent se rendre au lambeau réparateur.
C’est pour ne pas avoir fixé leur attention sur ce point que les chirurgiens ont vu le lambeau ne pouvoir se nourrir ou ne se nourrir que partiellement, faute de recevoir une assez grande quantité de sang artériel. On ne doit pas indifféremment choisir tel ou tel endroit pour prendre le lambeau : par conséquent nous ne croyons pas indispensable la conservation de grosses artères dans le pédicule, surtout lorsqu’il offre une certaine largeur, et que les tégumens présentent dans cet endroit un grand développement vasculaire. On peut, et il convient même de s’en rapporter pour la vitalité du lambeau à la vascularité capillaire active de la région où il a été pris, et de celle où il est implanté; mais lorsque le pédicule est nécessairement petit, il devient indispensable de ménager le plus possible les troncs artériels.
Il est si vrai qu’il est important que le lambeau soit vasculaire, et que la partie sur laquelle il est placé soit très vivante pour que l’opération réussisse, que si on l’emprunte à des parties qui offrent faiblement ces propriétés ou ces avantages, on est exposé à le voir se gangréncr, à moins des plus grandes précautions. Il faut alors laisser beaucoup de largeur au pédicule, et s’abstenir d’exercer dessus une compression dangereuse. On dit que c’est à ce défaut de vascularité que sont dus les deux insuccès de rhinoplastie tagliacosienne pratiquée par M. Delpech. On
sait que la gangrène s’empara des deux lambeaux.
Les opinions que je viens de citer durèrent entièrement de celle de IVI. Dieffenbach, qui désire que l’on coupe les grosses artères qui se rendent au pédicule du lambeau; il subira de rapporter tout au long le passage dans lequel il exprime cette opinion pour faire connaître ce qu’elle a de paradoxal et d’erroné : « Il est avantageux, dit M. Dieffenbach, quand on « forme le pédicule du lambeau de ne pas y laisser « de grosses branches artérielles susceptibles d’en- « voyer beaucoup de sang au lambeau, et s’il s’en « trouve une il faut la couper. A-t-on agi ainsi? le « lambeau, après avoir été attaché, est pâle pendant « quelque temps et flasque, tandis que, dans le cas « contraire, il ne tarde pas à reprendre sa couleur « normale; devient rouge, se gonfle beaucoup et « meurt en grande partie par réplétion sanguine. »
11 n’est pas possible de rendre un lambeau plus susceptible de gangrène qu’en le séparant presque de la circulation générale. C’est là peut-être la raison pour laquelle M. Dieffenbach a vu si souvent la gangrène s’emparer des lambeaux qu’il avait créés avec habileté. Le chirurgien prussien ne sauve sa théorie que par un ingénieux paradoxe qui tombe de lui-même, et surtout devant les faits.
Quoi qu’il en soit , c’est plutôt la largeur du pédicule du lambeau et l’harmonie qui existe entre la circulation veineuse et artérielle , qui font le succès de l’autoplastie, que le gros volume d’une artère qui peut
avoir des dangers, par suite de l’abord trop considérable du sang artériel et par suite de la gêne de la circulation, de l’engorgement ou même de la violente inflammation qui en résultent.