III. — DU TORTICOLIS INTERMITTENT
La déviation passagère de la tête et du cou est le caractère commun aux accidents variés que l'on a réunis sous le nom de torticolis intermittent, de torticolis spasmodique.
Les faits de torticolis intermittent se rapportent en effet, tantôt à de véritables convulsions épilepti formes, tantôt à des spasmes cloniques, tics convulsifs, quelquefois périodiques, tantôt à des spasmes toniques. Enfin, dans une variété plus rare, que Vulpian(*) appelait torticolis fonctionnel, et à laquelle Tillaux(3) donne le nom de torticolis par action dynamique, la déviation semble être le résultat d'un défaut de synergie musculaire.
Nous laisserons de côté les faits qui n'appartiennent qu'à la pathologie médicale, pour nous occuper seulement de ceux dans lesquels on peut être conduit à intervenir chirurgicalement.
La forme habituelle, celle qu'on retrouve décrite dans la plupart des obser-
(') Nous ne pouvons indiquer ici tous les appareils à extension continue, à suspension, qui ont été préconisés dans le traitement consécutif du torticolis. Voici la méthode recommandée par Gross dans le travail que nous avons cité plus haut :
« Pour notre part nous préférons avoir recours à l'extension continue, d'après la méthode de Volkmann, et voici l'appareil que nous employons : l'opéré est couché dans son lit, un petit collier en cuir moulé, dit fronde de Glisson, emboîte le menton et est fermé à la nuque ou mieux sur le côté, au moyen d'une boucle. A ce collier se trouvent fixées de chaque côté deux petites lanières en cuir, réunies à leur extrémité libre par un anneau. Les anneaux qui à droite et à gauche terminent ces lanières, s'accrochent aux extrémités d'un petit arc en fer qui les maintient écartés et les empoche ainsi de comprimer les oreilles et les côtés de la tôte. En son milieu l'arc métallique porte un troisième crochet auquel est attachée une corde passant sur une poulie fixée à la tôte du lit. A l'extrémité de la corde se trouvent fixés les poids extenseurs. La force extensive varie de 500 grammes à 1 kilogramme pour les enfants, de 1 à 3 kilogrammes chez les jeunes gens et les adultes. La contre-extension est obtenue par le poids du corps. Pour cela il suffit de relever les pieds de léte du lit d'une hauteur de 50 à 40 centimètres. L'appareil ainsi disposé est parfaitement supporté même par les enfants ; les opérés auxquels nous l'avons appliqué, n'en ont jamais éprouvé d'inconvénients •.
(*) Vulfian, cité par Tiilaux, Bull, de la Soc. de chir., 1886, t. XII, p. 810.
(*) Tillaux, Traité de chirurgie clinique, t. I, fasc. 2, p. 510.
vations de torticolis spasmodique, consiste dans l'existence de spasmes cloniques, revenant par accès plus ou moins fréquents, suivis parfois d'une contracture qui dure plus ou moins longtemps et peut arriver à occuper tout l'intervalle des accès, à devenir en réalité permanente. L'affection arrivée à ce degré constitue le torticolis appelé quelquefois tonico-clonique (*).
La forme de l'accès est très variable suivant les cas ; tantôt il y a un véritable spasme, une contraction régulière, graduelle, persistant plus ou moins longtemps, tantôt plusieurs secousses répétées coup sur coup et s'accompagnant d'ordinaire d'une douleur fort vive(2).
Le spasme est, dans certains cas, limité au sterno-mastoïdien ; d'autres fois le trapèze, plus rarement le splénius ou d'autres muscles participent à la convulsion ou à la contracture.
Rien n'est plus variable que la manière dont apparaissent les accès (tantôt à heure fixe, tantôt à l'occasion d'un mouvement déterminé, d'une position particulière, d'une émotion, etc.), ou que la durée et la forme de ces accès chez les différents malades.
Le torticolis par action dynamique a une physionomie toute spéciale. Nous ne pouvons mieux faire que de reproduire la description donnée par Tillaux d'après le cas qu'il a observé : « Voici comment se produisent les phénomènes chez un sujet type. Le malade est, je suppose, couché, et la tête repose à plat sur l'oreiller; il n'existe alors aucune déviation. Vieniril à s'asseoir de telle sorte que la tête ne soit plus soutenue, celle-ci perd aussitôt son équilibre ; on la voil d'abord s'incliner latéralement et se porter ensuite en rotation. Ces mouvements s'exécutent d'une manière lente et graduelle, sans secousse. L'attitude vicieuse persiste tant que la tête n'est pas ramenée à sa position normale, et on IV ramène facilement, sans effort, pour la voir retomber aussitôt qu'on l'abandonne. Il s'agit donc bien là d'un défaut de synergie musculaire ».
L'étude de la pathogénie de ces diverses formes de torticolis intermittent appartient tout entière à la neuropathologie et ne doit pas nous arrêter ici.
Beaucoup plus importante pour nous est la question du traitement, car, depuis quelques années, des interventions chirurgicales ont été pratiquées, souvent avec succès, dans ces cas.
(') Benedikt, Torticolis tonico-clonique. Coll. med. de Vienne. Semaine médicale, 18**, n* 48, p. 455.
(*) Voici les principales indications des faits de torticolis intermittent que nous avon? pu relever (moins les cas d'intervention qui seront rapportés plus loin) : Debout, Torticolù par contracture, guéri par l'électrisalion des muscles sains. Bull, de la Soc. de chir., 1854. t. V, p. 200. — Rilliet et Bartiiez, Traités des maladies des enfants, t. II, p. 488. — Snwmeyer, Casper's Wochenschr., 1837, p. 082, cité par Guyon. — DiEFFKNnAcii, Thèse d'agw de Depaul, p. 218. — Legouest, Torticolis intermittent. Bull, de la Soc. de chir., 1801, L 11. p. 234. — Mills, Sur quelques cas de torticolis spasmodique. Amer. Journ. ofmed. *c, octobre 1877, p. 425. — Desnos, Spasme fonctionnel du muscle sterno-mastoïdien. Union méd., 16 mars 1880, p. 422. — Wàhltuch, Un cas de spasme clonique du s ter no-mas tôt dien gauche. Britià med. Journ., 1«r mai 1880, p. 602. — Ormsdy, Torticolis clonique. The Dublin Journ. of mei. se, sept. 1882, p. 248. — Sevestre, Un cas de spasme fonctionnel du sterno-masloïdien. i'nm méd., 3 sept. 1882. — Nègre, Du torticolis fonctionnel. Thèse de doct. de Montpellier, 18&. n°37. — Sinkler, Spasme du spinal accessoire. Med. News., 19 avril 1884, p. 453. — Gactiek. Des spasmes du cou. Thèse de doct. de Paris, 1884, n° 95. — Poore, Torticolis spasmodiqne par lésion cérébrale. Soc. clin, de Londres, mai 1887, t. XX, p. 226. — Forschheimer, Du torticolis intermittent. Arch. de pxdiatrice, février, 1887. — Rivers, Spasme des muscles du m amenant l'affaissement de la tête. Saint-Barthol. hosp. rep., XXIV, 1888.
Le traitement doit consister tout d'abord dans l'emploi de l'électricité, du massage, d'appareils. Il doit être varié suivant la cause présumée de l'affection. Si tous les moyens employés restent impuissants, l'intervention est indiquée et on peut faire alors soit la section du muscle, aujourd'hui abandonnée à cause de ses insuccès, soit Yélongation ou la résection du nerf spinal.
Morgan fit le premier, en 1861, la résection du spinal. L'opération, répétée à de rares intervalles à l'étranger, fut pratiquée pour la première fois en France, en 1882, par Tillaux (*), qui donna, à ce sujet, un manuel opératoire devenu classique.
Schwartz(f), dans un intéressant mémoire, réunissait en 1886 les 9 faits connus d'élongation ou de résection du spinal (5). Sur ces 9 faits, 5 résections du nerf fournirent 2 guérisons et 3 améliorations; 2 élongations donnèrent I guérison et 1 insuccès complet; enfin la résection fut pratiquée 2 fois après l'élongation, dans un cas avec un succès complet, dans l'autre avec une très notable amélioration.
Nous pouvons ajouter aujourd'hui à la statistique de Schwartz : 6 cas de résection (Sands (4), Ballance(5), Southam)(6), avec 5 succès, 1 cas d'élongation (Benedikt) (7), avec amélioration; ensuite guérison par l'électrisation; enfin I cas de ligature (Collier (8) donna aussi un bon résultat.
Ces nouvelles observations ne peuvent qu'appuyer les conclusions de Schwartz, qui regarde la résection du spinal « comme l'opération de choix, indiquée dans tous les cas de torticolis spasmodiques dits essentiels, lorsque les muscles surtout atteints sont ceux innervés principalement par la branche externe du spinal ».
Enfin on a aussi tenté de couper d'autres nerfs, et Terrillon (•) a réséqué le filet du facial qui se distribue au peaucier, après avoir déjà coupé le spinal.
La résection du spinal produit une amélioration, presque toujours, assez rapide, mais la guérison n'arrive qu'après un temps plus ou moins long ; la paralysie partielle du sterno-mastoïdien et du trapèze persiste aussi un temps variable après l'opération.
(!) Tillaux, Torticolis fonctionnel, résection du nerf spinal. Bull, de VAcad. deméd., 1882, 31 janv. p. 84.
(*) Schwartz, De l'élongation combinée à la résection du nerf spinal appliquée au traitement du torticolis spasmodique. Bull, de la Soc. de chir., 188G, t. XII, p. 811.
(*) Voici les observations rapportées par Schwartz : Morgan, British and Foreign inedicachirurg. Review, juillet 1861, et Lancet, 3 août 1867 (2 cas). — Rivington, Lancet, 1879, vol. I, p. 213. — Annandale, Lancet, 1879, vol. I. p. 555. — Mosetig Moorhof, Wiener med. Presse, 1881, n° 27, p. 853. — Tillaux, Bull, de VAcad. de méd., 31 janvier 1882, p. 84. — Nicoladoni, Wiener med. Presse, 1882, n° 29, p. 921. — Terrillon, cas inédit. — Schwartz, observation personnelle.
(4) Sands, Résection du spinal pour torticolis. Annals of anat. and surg., vol. VIII, 1883, p. 276. 2 cas, 1 succès.
(*) Ballance, Torticolis spasmodique. Résection du nerf spinal accessoire. Saint- Thomas hosp. reports, XIV, p. 95.
(•) Southam, Traitement du torticolis spasmodique par la section du spinal. Brittsh med. Journ., 31 janvier 1891, p. 222. — 3 cas. 2 succès complets confirmés, 1 succès encore trop récent pour pouvoir être affirmé.
O Benedikt, Pathologie et traitement du torticolis. Wiener med. Presse, 1889, n9 4, p. 129. — 1 cas d'élongation.
(*) Collier, Torticolis spasmodique traité par la ligature du nerf; gtiérison. Lance t, 1890, 21 juin, p. 1354.
(•) Observation citée par Schwartz.
Le manuel opératoire conseillé par Tiilaux est lé suivant : faire le long du bord postérieur du stemo-mastoïdien une incision de 6 centimètres environ, comprise entre deux lignes horizontales passant Tune par l'angle de la mâchoire, l'autre par le bord supérieur du cartilage thyroïde ; après section de la peau, du peaucier et de la gaine du sterno-mastoïdien, dégager et soulever le bord postérieur du muscle ; le spinal, alors mis à nu, doit être coupé le plus haut possible, afin qu'on puisse être certain d'atteindre la branche du trapèze.