TUMEURS GLANDULAIRES DE LA MUQUEUSE
Les glandes de la muqueuse labiale sont sujettes à des dégénérescences néoplasiques diverses, dont la plupart doivent rentrer dans le groupe anatcmique des tumeurs mixtes des glandes salivaircs.
l" Kystes. — Les kystes salivaircs des glandules labiales, kystes anatomiquement comparables à la grenouillette, occupent surtout la lèvre inférieure (''). Ils y sont isolés ou multiples, et y constituent de petites tumeurs arrondies, régulières, dont le volume peut atteindre celui d'une noix. Leur coloration est bleuâtre, la transparence y est rare. Ils adhèrent aux plans profonds, mais la muqueuse glisse facilement sur eux. Indolents, ils ne gênent que mécaniquement la parole et la mastication, et, refoulant la lèvre, ils causent une difformité. A l'incision, il s'en écoule un liquide clair, un peu visqueux, et l'on voit alors une cavité souvent parcourue de cloisons, souvenir de l'origine glandulaire. L'ouverture spontanée est rare, et en tout cas est suivie de récidive, comme d'ailleurs l'incision simple.
C'est à propos du diagnostic de ces kystes que je ferai allusion aux quelques faits de cysticerques publiés par Hcller, Sydney Jones et Karewski (').
Le traitement consiste dans l'ablation totale. Si l'on n'y peut parvenir, ce
(') Mermet, Biill. de la Soc. anal.. Pans, 18 mai 1804. (*) Guillemet, Journal de méd. de l'Oucsl, Nanles, 1885, t. XIX, p. 205. (') BoYER, Traité des maladies chii-urgicales, Paris, 1818, t. VI, p. 218.
(') llELLER, d'après Canstatt's Jahresb., 1845, t. IV, p. 372. — S. Jones, Trnns. of Ihe palh. Soc. of London, 1865, t. XIV, p. 270. — K.vrewski, Deutsche med. Woch., 1887. p. 285.
94 MAI,AI)Ii;S DES I.KNHKS.
(MU osl rare (l'aillcuis, mi |Hiiiria se ((Uili'iilri- il(> l'excision parliclh» suivie; de caiilrrisalioii de la iiociic à la Iciiiluri' diode, à l'acide nitrique, au nitrate d'ari^enl.
'i" Adénomes. — Ces tumeurs sont formées par l'hypertrophie simple des glandules labiales, quelquefois indurées et accolées ensemble par du tissu fibreux. Les culs-de-sac contiennent des cellules épilhéliales amassées, qui s'expriment par pression latérale, dit Bouisson, sous forme d'un vermisseau. Ces tumeurs restent d'ordinaire petites et indolentes. Elles sont .souvent multiples et soulèvent la muqueuse en de petites saillies granulées. Leur diagnostic alors est facile. Il pourrait être plus diniciie, cl l'on parle d'erreurs avec la syphilis, voire avec le cancer, lorsque la nuicpicuse s'enflamme et s'excorie à leur surface.
Enfin, à un haut degré, les hypertrophies glandulaires généralisées peuvent aboutir à la formation d'une sorte de macrocheilie (').
Le meilleur iraitemcnt est l'excision cunéiforme de toute la couche glanduleuse, en respectant la muqueuse; de la sorte on évite les récidives.
5" Tumeurs mixtes des glandes labiales (-). — On rencontre dans l'épaisseur des lèvres, peut-être surtout dans la supérieure, des tumeurs en général assez petites, fort dures par places, adhérentes à leur face profonde, mobiles sous la muqueuse où elles présentent une surface assez régulière, indolentes, à évolution lente et bénigne. Vu la région, la difïormité est rapide et les malades se font vite opérer. Padieu, cependant, n'a été appelé par un campagnard qu'au moment où la tumeur avait gagné la joue, remplissait presque toute la bouche et, saignante, érodée, gênait la respiration, la mastication et la phonation.
Le fibrome seul a une forme et une consistance analogues. Le diagnostic en est à peu près impossible. En cas de doute, la frécpience doit faire opiner pour la tumeur mixte.
Je ne décrirai pas la structure de ces tumeurs; ce serait faire double emploi avec ce qui sera dit des tumeurs de la parotide. Le chondrome est la variété la plus fréquente, mais il est rarement pur : Humphry, Ileurtaux, Malherbe et Pérochaud ont examiné des adéno-chondromes; Paget, Goodharl, A.-R. Robinson, des fdjro et des myxo-chondromes. Parfois, mais plus rarement, il se creuse des cavités kystiques, comme dans des pièces de Lloyd, Paget, Padieu.
Le traitement doit être l'extirpation au bistouri, en respectant, autant cpie possible, la face cutanée de la lèvre.
4» ÊPJTHËLIOMA DES LÈVRES
On peut observer aux lèvres le cancroîde cutané, avec ses caractères classiques ('). Ce cancro'ide, relativement bénin, occupe surtout la lèvre supérieure
(') E. Fn.vN-KEL, Arclt. fiir klin. Cliii:, IX'.l'J, t. XIJV. p. il").
(-) 1>.\GET, Leiiin-es on surg. patli., 5= (-ilil., LoiiUon, 1S71, p. 507. — Goodh.vrt, l'alh. Soc. of London, 17 octobre 1876, d'après The Lancel, 187G, t. II, p. 574. — Pérochaud, Thèse de doct. de Paris, 1884-1885, n» 107. — P.\dieu, Oaz. méd. de Picardie, 1886, p. 165. — A.-R. Rodinson, Amer. derm. Ass., 26 aoùl 1880, d'après Peinte des se. mcd., 1887, t. XXIX, p. 2Ô5. — A. Collet, Thèse de doct. de Paris, 1894-1895, n- 277.
(') Voy. t. I, p. 613.
axatomif: patiiologiole, ktiolooie du cancer des lèvres. n.^
et est plus fréquent chez la femme. Ces caractères sont souvent opposés aux caractères inverses du cancer de la lèvre inférieure; le parallèle, en réalité, n'est pas de mise, car il ne s'agit pas, en somme, de la môme affection.
Le véritable cancer ou cancroïde des lèvres est répithélioma pavimenteux du bord libre, cutanéo-mu([ueux. Par son évolution et son pronostic il est intermédiaire au cancer cutané, bénin, et au cancer lingual, particulièrement malin. Mais il dilTère, je le répète, du cancroïde cutané proprement dit, cpioique, dans bien des descriptions du cancer de la peau, c'est lui qui soit pris pour type.
Ledr.w, Mémoire avec un précis de plusieurs observations sur le cancer. Mém. de l'Acad. roij. de rliir., éil. in-4», t. III, p. 1, Paris, 1757. — Ecker, Ueber dcn Bau der unter dem Namen Lippenki'cbs zusammengel'asslen Geschwillslen der Lippe. Arch. fiir pht/s. Heilkundc, 1844, t. III, p. 580. — LEDEnT, Du cancer el du cancroïde de la peau. Mém. de Ui Soc. de chir. de Paris. in-4°, 1851, t. II, p. 481. — Lortet, Essai monographique sur le prétendu cancroïde labial. Tbèse de doctorat de Paris, 18(>1, n" 0'2. — B. Worner, Ueber die Endresultate des Lippenkrebs. IJruns Millh. nus der rhir. Klinik zic Tiihingen, 1886, t. II, p. 129 et 210.
Anatomie pathologique. — La structure générale de ces tumeurs a été décrite à l'article Epithéliome ('). C'est en elïel le cancer des lèvres qui, avec celui de la langue, a été l'objet des discussions sur le cancer et le cancroïde, puis sur l'épitbéliome et le carcinome. Je puis donc me borner à dire que le cancer des lèvres est un épitliéliome pavimenteux, presque toujours lobule, quel([uefois corné, muqueux el même niélanique (L. Labbé) (-).
La tumeur débute, en général, à la limite de la muqueuse et de la peau; plus rarement par la muqueuse, où cependant existe l'épithéliome consécutif à la leiicoplasie. Au début, les papilles sont hypertrophiées et le corps muqueux inlerpapillaire envoie dans le derme des bourgeons plus ou moins profonds. Ouand il y a des poils et des glandes sébacées, leur épithélium concourt au déveloi)pement du néoplasme, mais il n'en est pas l'origine.
(^,omme tous les cancroïdes, celui-ci se propage par la voie lymphatique. C'est ainsi, sans doute, qu'il envahit, comme l'a montré Heurtaux, les travées conjonctives périmusculaircs. Le long de l'orbiculaire, il arrive assez vite à la commissure labiale. Là, l'entre-croisement des libres musculaires l'arrête, mais bientôt il pousse un prolongement à la joue, le long du buccinateur; au menton, le long du carré et de la houppe; et ce prolongement mentonnier ne tarde pas à pénétrer dans le maxillaire le long des vaisseaux el nerf menlonniers.
Étiologie. — Je feï-ai abstraction du cancer secondaire, exceptionnel; de l'envahissement par une tumeur du maxillaire, rare encore, quoique moins. Je ne m'occuperai donc que du cancer primitif.
Le i>iè(je de la tumeur à la lèvre inférieure presque exclusivement est un fait connu depuis longtemps, affirmé déjà par Choparl el Desault, Portai, Sabatier, Boyer; si bien même que Hiiler a nié le cancer de la lèvre supérieure. C'est là une exagération el Worner, réunissant plusieurs statistiques allemandes, trouve que la lèvre supérieure est atteinte dans 5,6 pour 100 des cas. Dans un mémoire récent, Eschweiler (^) a réuni 52 observations de cancer de la lèvre supérieure; mais il faul faire remarquer qu'il n'a pas évité certaines confusions avec des tumeurs mixtes des glandules salivaires. A une lèvre comme à l'autre,
(-) L. L.vnBÉ. Bull, de la Soc. annt., Paris, 18.50, p. .5'27.
(^) Eschweiler, Deuisclie Zeilschrifl fiir Chir., Leipzig, 1880, 1. .\XI.\, p. 357.
le délnil sur la ligne médiane est rare; le point de départ le plus iVéqueul est entre la commissure et la ligne médiane, à gauche surtout.
Rien de spécial pour Vû(/e : c'est une maladie de l'âge mûr. Le cancer de la lèvre est exceptionnel avant trente ans : E. Albert (de Vienne) (') l'a cependant observé plusieurs fois de vingt à trente ans. La prédilection du mal pour le sexe masculin est admise de tous; dans les relevés de Wôrner, l'homme compte pour 00, -4 pour 100.
Certains auteurs ont mis en relicl' l'iidlueiice. peu expliquée d'ailleurs, t\i' la race. Lortet nous apprend que l'épilhélioine labial est rare dans l'Europe orientale et en Asie Mineure; au dire de Laulré, en Afrique, les nègres, plus heureux que les blancs, en sont indemnes. En France même, l'influence régionale se ferait sentir : d'après Burin (*), Bouisson, les départements du centre payeraient à ce mal un tribut particulièrement lourd. Peut-être est-ce parce que les habitants de ces pays sont particulièrement malpropres.
La malpropi'cté, en etTet, semble avoir quelque importance parmi les causes locales dont l'action est indéniable, et depuis longtemps déjà ont été invoquées par Earle (1822) (^). Énumérons donc les gerçures des lèvres, qui toutefois sont le plus souvent médianes, les contusions (Rouzet), les petites plaies sans cesse irritées, et en particulier Lassus ('), Capuron ont vu la lèvre inférieure devenir cancéreuse chez des hommes qui, bec à bouche, avaient pour profession di^ gaver des volailles. Plus fréquent déjà est le rôle des dents usées, et surtout de la canine supérieure (Bonnet de Lyon, Malgaigne, Bouisson); les dents encore produisent des morsures, capables parfois de dégénérer en cancer (Jurine, Aliberl).
Mais parmi les irritants locaux, c'est surtout le tabac qui a été chargé de malédictions. J.-N. Roux, Leroy d'EliolIes père, Bouisson ont été jusqu'à appeler le cancer des lèvres « cancer des fumeurs », incriminant surtout tantôt la pipe dite brûle-gueule, tantôt le cigare. Et Bouisson affirme que le cancer labial s'est vulgarisé parallèlement à l'habitude de fumer. Ces anathèmes sontils bien justifiés? Déjà Fleury (de Clermont) (') conteste la dernière assertion de Bouisson. De plus, si Bouisson explique par l'absence de ce vice l'immunité du sexe féminin, Lemarchant et Morvan lui font observer qu'il n'est pas une Bretonne ignorante du brùle-gueule ; et pourtant, en Bretagne comme ailleurs, la femme est indemne. Aussi Velpeau, Malgaigne, Bardeleben, Bruns nient hardiment l'inlluence néfaste du tabac; Earle, Rigal de Gaillac se demandent si la pipe n'a pas simplement pour rôle d'user des dents qui, pointues, viennent constamment irriter la lèvre. En tout cas. les diverses manières de fumer n'interviennent ici que comme causes banales d'irritation.
Le tabac nous mène à nommer la leucoplasie buccale, dont Bruns, Lewin, Reverdin et Mayor ('') ont vu dégénérer des plaques labiales. Tout comme le cancroïde peut s'implanter sur une lésion syphilitique : le fait était déjà connu
(') Albert, Lehrhuch der Chir., ¥ édit.. Vienne, 18flL t. I, p. '20i.
(«) Burin, Tlièse de doct. de Montpellier, 1836, n" 4'J.
(') Earle, Med. chir. Trans., London, 1822, I. XII, p. '208.
{*) Lassus, Path. chir., t. I, p. 457. Paris, 1805.
(^) Fleury, Gaz. méd., de Paris, 1850, p. 527, et Comptes rendus de l'Ass. franc, pour l'avanc. des se, 1876, p. 857.
(^) Lewin, Berl. klin. Woch., 1880, p. 350. — Reverdin et Mayor, Rev. méd. de ta Suisse romande, Genève, 1885, p. 73'2.