SYMPTOMES DU CANCER DES LEVRES
de Montfalcon, el de nos jours Verneuil a fait consacrer les thèses de ses élèves, Noël (') et Ozenne, à l'étude de ces hybridités syphilitico-cancéreuses.
Les causes locales jouent donc un rôle important. Mais elles semblent n'agir que si le terrain s'y prête, en vertu d'une prédisposition encore inconnue (-). Pour le cancer des lèvres en particulier, l'hérédité existait chez des malades de Heurtaux, de Lorlet.
Symptômes. — Lorsqu'un malade vient consulter, avec un cancroïde le plus souvent déjà assez volumineux, il raconte alors que son mal a débuté par un bouton. Mais lorsque le chirurgien observe ce stade initial, il constate que ce bouton est de nature assez variable. Ici, c'est une hypertrophie papillaire plus ou moins limitée, pendant plus ou moins longtemps stationnaire; là, une petite masse verruqueuse, indurée, indolente, squameuse, devenant croiiteuse, cornée même dans quelques cas rares, sans cesse écorchée par le patient et peu à peu ulcérée; là, une fissure prise d'abord pour une simple gerçure mais dont les bords s'indurent peu à peu et s'élèvent, tandis que le fond se recouvre d'une croûte constamment arrachée et constamment reproduite, sous laquelle on trouve une ulcération superficielle, à fond rose et un peu saignant. Telle est l'origine du cancer de l'ourlet cutanéo-muqueux. Celle du cancroïde exclusivement muqueux se trouve parfois dans une plaque de leucoplasie Ijj^iccale, semblable ici à ce qu'elle est sur la langue.
Dans tous les cas, l'ulcération se creuse peu à peu, les tissus voisins s'indurent de plus en plus et font saillie. Les diverses formes de début perdent leur individualité, et à la période d'état la description devient uniforme.
A cette période, on voit une véritable tumeur, dure, adhérente, inégale, indolente mais prurigineuse, d'où des grattages qui exaspèrent le mal et amènent une ulcération plus rapide. Cette ulcération est irrégulière, sinueuse, déchiquetée, ses bords sont à pic, renvei-sés, indurés; du côté de la peau, le fond reste pendant assez longtemps recouvert en partie d'une croûte formée de pus F'«- -7. -«,«, épithéiioma papillaire.- b coupe
r i pour montrer la te.tture de la tumeur. (Follin
concrète, d'épiderme, de matière séba- et Dupiay.)
cée, de sang desséché. On distingue deux
formes, rongeante et végétante, suivant que l'ulcération creuse profondément,
ou donne naissance, au contraire, à des bourgeons plus ou moins volumineux,
qui saignent facilement. Ces deux formes, d'ailleurs, peuvent s'associer.
La marche anatomique que nous avons étudiée se révèle cliniquemenl par un temps d'arrêt à la commissure, avant que ne soient envahis la joue et la lèvre supérieure d'une part, le menton d'autre part. A celte période avancée, la tumeur est volumineuse et difîuse, la peau et la muqueuse, ulcérées, saignent au moindre contact; la parole, la mastication sont gênées, puis douloureuses, enfin la salive s'écoule constamment par les brèches de la lèvre inférieure et se
(') Noël, Thèse de doct. de Paris, 1878, n° 50. (^) Voy. t. I, p. 383.
TR.^ITÉ DE CHIRURGIE, 2" édit. V. 7
lA. BROCA}
m61aiic;o à Ticlior l'cHido srcréié par les surfaces malades. Puis vieul l'euvahissemcnL des gencives, du maxillaire, cl même jusqu'aux piliers du vuile du palais ; et c'est à ce moment que les douleurs sont vives, atroces, surtout quand le néoplasme s'insinue autour du nerf dentaire inférieur. On conçoit que l'alimentation devienne de plus en plus difficile; par contre, des substances putrides sont incessamment dégluties : deux causes de cachexie importantes, auxquelles se joignent parfois des suintements sanguins incessants, dont il ne faut cependant pas exagérer la fréquence.
h'ctat des gcuiglions doil être recliei'clié avec soin. A cet effet, le cou élanl fléchi, on palpe d'une main sous la mâchoire, tandis qu'un ou deux doigts de l'autre tàtent le plancher buccal. Au début des discussions sur le cancroïde, Lebert, P. Broca (') avaient cru que l'adénopathie était rare : on n'a pas tardé à perdre cette illusion. Paget, Heurlaux, Lortet et Desgranges ont montré qu'au moment où les malades viennent consulter, la moitié au moins ont de l'engorgement ganglionnaire ; et cet engorgement paraît inévitable si le mal est abandonné à lui-même. 11 est d'autant plus précoce que la tumeur a une marche plus rapide : mais il est rare avant le quatrième ou le cinquième mois. Au début, on trouve à la région sons-mentale ou à l'angle de la mâchoire une petite tumeur dure, arrondie, mobile sous la peau saine et sur les parties profondes. Peu àjieu la tuméfaction augm^te, les ganglions pris deviennent de plus en plus nombreux, leur chapelet peut descendre juscjue dans le creux sus-claviculaire. Ils finissent par adhérer à la peau qui, à un moment donné, rougit et s'ulcère; par là s'évacue en partie la tumeur ramollie et il reste un orifice d'où s'élèvent des végétations épilhéliomateuses.
La tumeur, toutefois, ne se propage guère au delà des ganglions. Tout à fait exceptionnelle est la généralisation viscérale, dont Virchovv, Paget, Ollier, Bruns, ont relaté des exemples. Il faut en distraire, comme le dit Cornil(^), les cas où l'estomac seul est envahi, car il s'agit alors d'une sorte de greffe par des parcelles épithéliales avalées; et c'est, en somme, comparable à l'observation de Bergmann(^), où la lèvre supérieure s'est pour ainsi dire inoculée au contact d'un cancer de la lèvre inférieure.
Pronostic. — La cachexie est plus tardive que pour les néoplasmes qui se généralisent, mais elle est constante, duc à la douleur et à l'insomnie qui en résulte, à la gène mécanique de l'alimentation, à la suppuration, à la perte de salive, aux hémorragies répétées; et le sujet succombe dans le marasme. Plus rarement il est emporté d'une manière aiguë par une hémorragie (Foucher, Gosselin), par une broncho-pneumonie.
Si le mal est abandonné à lui-même, la mort est donc fatale, au bout de trois ans et demi en moyenne, d'après une statistique de Lebert. Voilà qui doit interdire toute assimilation, quoi qu'on en ait dit bien souvent, entre le cancroïde des lèvres et celui de la peau. Mais il ne faut pas tomber dans l'erreur inverse, et avec Velpeau, avec Lortet, prétendi'e qu'après ablation la récidive est aussi fréquente que pour le cancer du sein. Ivoch, 'Winiwarter, Kocher, Wôrner ont pulïlié à cet égard des statistiques étendues et probantes. Environ
(') P. Broca, Rnpporl sur une observation de Laboulbènc. Dull. de lu Soc. anal., I^aris, ■1853, p. 573 et 379.
(*) CoRNiL, Bull, de la Sor. anat., Paris, 1887, p. 548. (5) Bergmann. Soc. de niéd. inlerne de Berlin, 1887.