‹ Traité de chirurgieChapitre 63 sur 199 · CHARBON · texte numérisé non relu

CHARBON

On nomme charbon une maladie provoquée par l'introduction dans l'organisme et la pullulation d'un germe spécifique, la bactéridie charbonneuse. — Elle s'attaque à l'homme et à diverses espèces d'animaux, mais tandis que, chez ceux-ci, elle revêt do prime abord les allures d'une infection généralisée, chez celui-là elle débute par un accident primitif qui peut se présenter sous trois formes : la pustule maligne souvent, rarement Vœdème malin, exceptionnellement la mycose intestinale ou pulmonaire. Mais mycose pulmonaire ou intestinale, œdème et pustule ne diffèrent que dans la première période de leur évolution; les trois variétés ont la même étiologie.

[P. HECLVS]

510 MALADŒS VIllL LENTES.

Historique. - I.c charbon et la pushilc nialit-nt'. sa lonnc hal^ituclle chez 1 hoinrnt'. iiOnl été roronnus (jui» thms la seconde moilié du xviu'" siècle. En I7(i!2, Morand })ublie Tobservalion de deux houchers de l'IIôlel royal des Invalides atteints d'une aflection singulière pour avoir débité un bœuf morl du « sang de raie ». Kn I78II. TAcadéniie de Dijon met au concours l'élude du rharl»on et couronne le mémoire de ("hanibon et Thomassin : j)uis, pour mettre lin à une discussion violente, la même Académie pi'opose de nouveau ce sujet el, en !?><'). accueille les recherches d'Enaux et Chaussier. Mieux (jue ses prédécesseurs, Chaberl martpie les limites du charbon el le sépare des autres inflammalions gangreneuses. Dans noire siècle, rAssociation médicale el vétérinaire d'Hure-et-Loir se place sur le terrain de rexpérimentation et fournil des notions éliologitpu^s positives. Mais la constatation de la bacléridie l'aile par Rayer v\ Davaine, les mémorables découvertes de Pasteur, ont ouvert une voie autrement féconde : le charbon est déclaré parasitaire el les méthodes qui en étal)lissent la démonstration servent pour l'étude des autres maladies virulentes. Les premiers travaux sur le charbon sont les assises du plus grand monument qu'ait élevé la science contemporaine.

Depuis la seconde moitié du xvni*' siècle, des mémoires importants ont été j>ubliés. et, dans les trente dernières années surtout, les recherches se sont multipliées sous l'impulsion des travaux de Pasteur, el il serait difficile de compter les livres traitant de cette question. Nous en citerons seulement (piehpies-uns. el parmi eux, en bonne place, les leçons du professeur Slraus sur « le charbon des animaux et de l'homme », monographie remarquable qui nous a servi pour la rédaction de cet article.

CiiABEHT. Traiti' <lu ohaiboii ou anthrax dans les animaux. Paris, 1780. — .1. Fiîank, art. «'.H.VRBON. In Traité de jnitltoloffie interne, t. II, p. 00. — Enaux et Chacssier, Méthode... suhie d'un jirécis de la pustule maligne. Dijon, 1785. — Bidault de Villiers, Œuvres l»osthumes. 18'28. — Rociiocx, Dirt. en ZO vol., t. XXVI. — Delafond. Traité sur les maladies du sang des bè'es ;i cornes. Paris, 184.Ï. — Rayer, Inoculation du sang de rate. In Comple.'i rendus et mémnires de lu >>ur. de bioL, p. 141. 1850. — Comptes rendus de l'association médicale d'Eure-et-Loir. 18411-18.5-2. — Salmon et Macnoiry, Mémoire sur l'inoculation de la pustule maligne. In Recueil de nxèd. chir. et ]iliarin. milit., 18.59. — Raimbert, Traité des maladies rharijonncuses. p. 19. Paris, 1859. — Bocrooin, Traité de la pustule maligne. Paris, 1801. — Davaine. Recherches sur les infusions du sang dans la maladie connue sous le nom de sang «le rate. In O'iz. méd. de l'uris, 180.", 1804, 1805. — Pollenijer, Miki-oskopische, etc., etc. In Cagper'^ Viertelj. f. (jerirhti. u. o/fentl. Med., t. Vlll, i). 102-11 i, 18.55. — Bracell, Virrhoiv's Arch. f. jxitli. Annt., 1857. et ArHt. gén. de rnéd., t. X, p. i7i, 1857. — Bollinger, Beitragc zur vergl. Pathoi. und i)athol. Anatoniic. Munich, 1872. — Davaine, Action de la chaleur sur le virus chail)Oiineux. Comptes rendus de l'Arad. des sciences, 1875. — Pastecr, Jocrert, Roux el CuAMBERLAND, Coniiites rendus de VAcad. des srienres, 1877 et 1878. — Arloino, Cornevin et Thomas, Lyon nihlicnl, 188'2. — Straus et Chamcerland, Société de biologie, 1882. — (luAMiiERLANO et Roux, Atténuation de la bactéridic charl)onneuse. In Bull, de VAcad. des se., 1883. — Chauveau. Inoculation préventive, etc. In Bull, de l'Arad. des se, 1885. — Straus, Le charbon des animaux et de Ihomme. Paris, 1887. — Roger, art. Charbon. In Traité de méd. de Chariot. Bouchard et Bri-^saial, t. I, 1891. — Hamkin et Wesbrook, Sur les albuminoses et les toxalbumines sécrétées par le bacille du sang de rate. In Ann. de ITnst. Paateur, p. 005, septembre 1892. — Delamotte. Les alTcctions charbonneuses. Paris, 1894. — Ciiamber.land, Résultats prati<pies des vaccinations. In Ann. de l'Inst. l'asteur, t. VIII, p. 5, 1894.

Étiologie. — Le charbon, ou mieux la pustule maligne, sa manifestation la plus fréquente chez l'homme, lui est communiquée par les animaux et spécialement par le mouton et le bœuf; l'une, le mulet el le cheval, moins atteints, sont des véhicules plus rares de l'infection, bien qu'ils la propagent encore trop souvent. Chaussier cite le cas d'un lièvre et Thomassin d'un loup dont le

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CHARRON. r.ii

coiitacl ;uii';>il aiiiciu'' réclosioii îles aocidcnis; passe [»oui' le lièvre, un ronjjceui' comme le la|)in dont on connaît la réceptivité aux germes du charbon, mais pour le loup c'est difficile : il doit être aussi rétVactaire que le chien, les inoculations lussent-elles multipliées. D'après certains auteurs, les i)oules et coqs peuvent d'un coup de bec provoquer la maladie, mais malgré les contradictions de Koch. les expériences de Pasteur semblent prouver que, chez les oiseaux, la température est trop élevée pour que les bactéries pullulent à l'aise dans leur sang; il faut «[uebjues cas exceptionnels pour cju'elles y colonisent; depuis le professeur de Berlin, plusieurs observateurs, Slraus entre autres, ont inoculé le charbon à des pigeons et à des moineaux; mais pour réussira coup sûr, on doit, à l'exemple de Pasteur, abaisser la température du sujet, et l'on connaît la célèbre expérience de la poule chez laquelle l'inoculation devient positive dès qu'on plonge l'oiseau dans un bain à 37 ou 58 degi'és. Il est vrai que, sans être charbonneux eux-mêmes, ces animaux peuvent transmettre le charbon si leur bec a déchiqueté une charogne crevée du sang de rate.

L'homme peut passer le charbon à l'homme, et les faits positifs de Thomassin, de Maucourt, de Ilufeland et Raimbert ne sont pas infirmés par les fajts négatifs de (iemina, de Bonnet et par l'histoire que raconte Rayer de cet étudiant qui s'inséra sous l'épiderme de la sérosité de pustule maligne sans en éprouver de dommage. Neydig a publié le cas d'un garçon d'amphithéâtre qui fut atteint de pustule après avoir autopsié un individu mort du charbon, et, en 1874, Frtenkel et Orth ont observé un fait analogue. Le pus des ulcères charbonneux, la sérosité des vésicules, la salive, les mucosités bronchiques, peuvent contenir l'élément virulent, mais surtout le sang qui, sous ce rapport, jouit d'une activité particulière ; le poil, la peau, les détritus de cadavres conservent des bactéridies et surtout des spores, et cela longtemps après la mort, car rien n'est faux comme le vieil adage : « Morte la bète, mort le venin ».

Les recherches les plus récentes ont montré que les bactéridies charbonneuses, et leurs spores surtout, peuvent vivre dans le sol. Pasteur a prouvé que « les champs maudits » où les troupeaux ne sauraient paître sans que le charbon s'abatte sur eux, renferment des fosses où ont été enfouies les charognes de moutons ou de bœufs tués par le sang de rate. Les germes ramenés par les vers de terre à la surface du sol souillent les herbes que broute l'animal; l'inoculation est possible, pour peu qu'un point de la bouche soit blessé par les piquants des tiges desséchées. Cette théorie étonnante, vivement attaquée par Koch, s'appuie sur un nombre tel d'observations qu'il faut l'accepter pour exacte. Oue de fois n'a-t-on pas retrouvé, dans les cylindres de terre moulés par l'intestin des vers, des spores charbonneuses qui, insérées sous la peau de lapins ou de souris, ont provo(jué l'apparition de la fièvre charbonneuse!

Les anciens auteurs affirment ([ue le tannage des cuirs ne suffit pas pour enlever aux peaux infectées leurs propriétés virulentes. Parise a vu la pustule maligne se développer sur le pied de paysans qui auraient rais de la peau de mouton pour brides à leurs sabots; W. Koch, dans un article de 1886, affirme que les cas de pustule maligne sont plus nombreux dans l'armée russe depuis l'introduction des parements en peau de mouton. La ténacité de la virulence est telle que, non seulement les cordonniers, les selliers, les pelletiers, les gantiers peuvent contracter la pustule maligne dans l'exercice de leur profession, mais aussi les ouvriers qui manipulent le suif, les savonniers eux-mêmes, dit Straus; Carjanico, cité par Ileusinger, et Virchow admettent que la colle-forte prove-

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312 MALAIUKS \IULLENTES.

nant de iléhris daniinaux nioils de fiî'M'c cliaibonnouso a parfois communiqué rinfeclion.

Aussi la pustule maligne sera-l-elle lré(pu'nU' dans les centres industriels où l'on utilise les peaux, les j>oils. les cornes des animaux tués par le charbon et dans les provinces où le bétail est souvent l"ra|)pé j)ar celte épizootie. A Paris, on l'observe dans les cpiarliers populeux, mais de jtrél'érence sur les bords de la Bièvre et près de la Halle aux cuirs, autour desquelles se groupent les tanneurs et les mégissiers: il n'est pas d'année où l'on n'en reçoive plusieurs cas dans les hôpitaux voisins : nous en avons recueilli U observations pendant un séjour de trois ans à la Pitié. Le sol classique de la pustule est la Beaucc, puis la Bourgogne et la Provence, où le bétail travaille: elle est rare en Normandie, où il est parqué et où on l'élève pour la boucherie: la grande fatigue, le surmenage, préparent le terrain à la pullulation du microbe, pour peu qu'il pénètre dans les tissus : c'est en été, au retour des foires et après de longues courses, que le mal s'abat sur les bœufs.

Chauveau (') établit que toutes les variétés d'une même espèce ne sont pas également atteintes; les moutons d'Algérie sont réfractaires aux inoculation» charbonneuses. On affirmait qu'après un assez long acclimatement, le sang de rate pouvait les menacer, et que. par contre, les moutons de France importés en Afrique y conquéraient l'immunité, phénomène attribué par quelques auteurs aux plantes odoriférantes <pii abondent sous ces climats, et par d'autres à l'absorption de bactéridies bénignes, mais douées d'un pouvoir vaccinal. Malheureusement pour ces théories, le fait lui-même est controuvé: Chauveau a montré par des expériences sur un petit troupeau de mérinos venus de France, bien acclimaté, imprégné du milieu algéi-ien depuis douze ans et déjà à la cinquième génération, que les inoculations de charljon sont positives. Ajoutons, toujours d'après Chauveau, que la résistance de la race barbarine n'est cjue relative : si un mouton est réfractai re à une dose qui tuerait un mouton français, il prend le sang de rate et succombe, si l'on augmente la masse des germes introduits dans l'économie. On affirmait autrefois que les virus n'agissaient que par leur qualité: il faut faire intervenir aussi leur quantité.

Enfin, dans une même race, quelques individus peuvent être réfractaires; chez l'homme, il est probable que beaucoup d'inoculations sont restées inconnues parce qu'elles ont été négatives. En tous cas, nous verrons certaines pustules malignes, évoluant sur place sans infecter l'organisme, prouver que le sol humain n'est pas toujours fertile pour les bactéridies. Le mode d'inoculation de l'animal à l'homme se fait de bien des manières : tantôt il est direct, et Bayle cite un officier de santé qui se piqua en disséquant une mule : ce fut l'origine d'une pustule maligne: tantôt le virus pénètre à travers quelque excorialion de la peau, tantôt on accuse les mouches, le taon, le stomox, les guêpes carnassières cjui, après avoir piqué quelque animal charbonneux, viennent se poser sur l'homme: Davaine a trop insisté sur cette propagation possible, mais rare. Rigabert a constaté la transmission chez une femme par un ixode de la classe des Arachnides. On comprend pourquoi l'alTection a pour siège les parties découvertes du corps, cou, nuque, face, poitrine, et pourquoi elle se montre surtout chez les garçons de ferme, les vétérinaires, les bouchers, les équarrisseurs, les mégissiers et les tanneurs.

(*) Ch.\uveau, Comptes rendus de l'Acad. des sciences, t. LXXXIX, p. 353, 1887.

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c.iiAnnoN. ?AZ

Nous n'avons pailr jiiscm'ici i\\n' de Irtiolof^ie do la piisliilc inalig-no; riiioculatioii so lait par rinserlion de l'ag-enl virulonl au niveau d'une solution de continuité de la peau; mais des observations positives ont démontré cpie, chez l'honune comme chez les animaux, l'infection peut emi)runter la voie intestinale cl peut-être la voie pulmonaire. Le premier de ces laits remonte à 1861 et le deuxième à IS(V4; nuiis Wahl et Recklinfj;^hausen, (pii les ont publiés, n'avaient su, à cette époque, en donner la signification véritable: de même pour les cas cas de Bull en 1808. En 1871, ^^'ald(ner relatait deux nouveaux exemples, et, comme dans l'un des deux, le malade était un employé de l'abattoir, il soupçonna l'orig^ine du mal. Enfln IMûnch ('), en 1871, « fit paraître, dit Straus, une note intitulée : « Mycose intestinale du charbon », où, pour la première fois, la nature de cette mycose est formellement indiquée. Gomme prosecteur de l'hôpital de Moscou, il eut l'occasion de pratiquer 28 autopsies d'individus morts du charbon, dont 11 ne pi'ésentaient pas de manifestation externe. Chez ces 11 sujets, dont plusieurs étaient des ouvriers en crin, les lésions se montrèrent identiques à celles décrites par Bull et Waldeyer sous le nom de « mycose intestinale ».

Depuis, la question a subi le contrôle d'un grand nombre d'examens microscopiques et les faits cliniques se sont accumulés : Wagner (*), Leube et Miiller {^), Albrecht (^), Kelsch, tous cités dans les leçons de Straus, publient des cas dans lesquels le charbon décèle son existence par des symptômes d'une certaine gravité, par une fièvre charbonneuse, et où l'autopsie révèle l'existence des lésions gastriques et intestinales que nous aurons à décrire plus loin. Inutile de discuter la façon dont l'inoculation a eu lieu ; chez l'homme comme chez les animaux, les spores et les bactéridies charbonneuses ont été introduites dans le tube digestif par l'ingestion de substances qu'ont souillées ces agents infectants qui n'avaient pas été tués par le suc gastrique : ils ont profité de quelque éraillure pour franchir la barrière épithéliale, et la colonisation s'est effectuée.

L'infection par la voie pulmonaire est plus rare. Le charbon qu'elle engendre est connu à Vienne sous le nom de « maladie des chiffonniers », et en Angleterre sous celui de « mal des trieurs de laines ». La maladie des chitïbnniers fut décrite en 1875 par Schlemmes, Klob, Ileschl et Frisch, qui l'attribuèrent à l'inhalation des poussières virulentes émanées de chifïbns de provenance russe. Eliologie analogue pour le mal des trieurs de laine de Bradford : le poil de chèvre et de chameau venu d'Asie, surtout de la province de Van, provoqua à la fois le charbon externe et le charbon interne, comme le prouvent les relevés de Bell(^), de Spcar et de Greenfield : en dix mois, il y eut à Bradford 9 cas de pustule maligne et 25 de ivoolsortcrs'' disease. « Les poussières dégagées pendant le triage des laines, dit Straus, contenaient des spores qui, pénétrant par inhalation dans les voies respiratoires, déterminaient chez les ouvriers une infection anthracique grave, comparable au charbon provoqué chez la souris par l'inhalation des poussières charbonneuses, dans les expériences de M. H. Buchner('). » L'autopsie démontra dans les poumons l'existence d'une « mycose bronchiale ».

(*) MuNCir, Myrosis inleslinalis uml Milziraml. In Ccnlmlbl. /'. mcd. Wissenschaftcn, p. 80'2,

(*) Wagner, Arrh. dcr HeUkunde, t. XV, p. 1, 1873.

(^) Lecbe und VV. MCller, Arrlt. /". klin. Med.. l. XII, p. 517, 1874.

(*) Albhecht, Petcrsb. med. Woch., n" 43, 1879.

(») Bell, The Luncet, t. I, p. 872, 1880.

{^) Straus, Loc. cit., p. 208.

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Pathogénie et anatomie pathologique. — Le charbon csl d'origine parasitaire: ii est la première des maladies où le microbe ait été découvert, isolé, cultivé, où ses propriéiés j)atli(»i,^''nes aient été mises hors de doute. Aussi le charbon esl-il devenu le type des alîeclions virulentes. Avant 18ô0, on savait ce mal épidémicpie et contat^ieux: Barthélémy, en 1825, avait pratiqué des inoculations positives: Leuret, l'année suivante, puis Gerlach, enfin l'Association médicale et vétérinaire d'Eureet-Loir, avaient établi l'existence d'un virus dans le sang des animaux eml)ortés par le sang de rate, mais on ignorait la nature de ce virus, lorsque Rayer, dans une note communi(piée à la Société de biologie, prouva l'existence, dans le sang de moulons morts de fièvre charbonneuse, « de petits corps filiformes ayant environ le double de longueur d'un globule sanguin.

Ces petits corps n'offraient pas de mouvements spontanés ».

•-"^'- ■ ^^^'- Cinq ans plus tard, Pollender exa-

5r'7^>H^.i.- ^^.:V mine le sang de vaches mortes du

"- ' ' charjjon et y constate « une innom-

brable quantité de corps en l'orme de FiG. oô. — Colonie de charbon sur géiaiinc. bâtonnets extrêmement fins, parfaite-

ment droits » ; il donne leur longueur, leur largeur, leur aspect, leur réaction, et se demande s'ils ne « constitueraient pas la matière infectieuse », le virus du charbon; mais il avoue ne savoir répondre à cette question, pas plus que Brauell qui, en 1857, retrouva les bâtonnets signalés par Rayer et Pollender, et sur lesquels, en 1858, Leisering et, en 1860. Delafond, devaient insister à nouveau: mais, comme le remarque Straus, ces auteurs n'accordent à ces « bâtonnets », à ces « bacilles », à ces « corps charbonneux » qu'une valeur diagnostique : ils peuvent servir à déceler la maladie, mais on leiu- refuse toute signification étiologique.

C'est de la communication de Davaine à l'Académie des sciences, en 1865, et d'une série de mémoires subséquents, que datent les recherches fécondes sur la palhogénie du charbon; il décrit avec minutie les bâtonnets que, en 1850, il avait vus avec Rayer; il leur donne le nom de « bactéridies » et prouve qu'elles sont « le virus » charbonneux, la cause unique de la maladie. Quelques faits, en apparence contradictoires, trouvèrent leur explication lorsque Koch eut découvert l'existence des spores, corps punctiformes, d'aspect banal, mais graines de microbes; il vit apparaître ces spores au sein des bactéridies, réussit à les cultiver, montra leur allongement progressif jusqu'à formation d'une génération nouvelle. Le professeur de Berlin établit que, tandis que la bactéridie résiste mal au froid, au chaud, à divers antiseptiques, la spore, presque indestructible, se joue du temps et de la plupart des agents physiques.

Le microbe pathogène du charbon ne prend pas seulement la forme bacillaire et la forme sporulaire; on en décrit une forme filamenteuse. La première s'ob- .scrvc lorsque, au cours de la maladie, on examine au microscope une gouttelette de sang : au milieu des hématies agglutinées et des leucocytes plus abon-

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(;iiAi{i5()\.

Fio. ol. — CulUirc (le la bactéridic. — Caclcridics dans la pulpe de la rate.

clants (jn";'i rélal lun'inal, on voil « des liAloiiiicIs dioils, flexibles, (yliiwli'iques, immohilcs, homogènes, IraiispaiTuls comme du verre: les uns paraissent consliluer un hàlonnel nnicine, les aulres sont l'oi-més de deux ou trois articles placés bout à bt>ul, séparés par une seissui-e nette. L'épaisseur des bâtonnets est d'environ 1 à 1/27 a; la longueur est variMl)le enirt; h et 2(1 [j. ». Mais lors([u'on place les bacléridies dans un milieu nuliilif approprié, hors de réconomie, h une certaine température et en présence de l'oxygène de l'air; en un mol, si on les cultive, elles peuvent s'allonger considérablement, pren- <lre la forme fda menteuse et devenir des éléments longs, cylindriques, non ramifiés, onduleux, tordus quekjuefois les uns sur les autres ou enchevêtrés comme des paquets de corde. Sur les préparations colorées, on constate que ces fda ment s sont formés par une gaine hyaline, délicate, renfermant une rangée de masses protoplasmiques, cubi- (pies ou allongées, séparées les unes des autres par ties cloisons transversales, et chacune d'elles représente une cellule végétative.

C'est dans l'intérieur de ces cellules que les spores vont apparaître comme une granulation réfringente, petite, puis plus volumineuse, allongée et ovoïde. Lorsque le milieu n'est pas favorable à la germination, la spore conserve cet aspect, mais si la température est propice et que le milieu nutritif s'y prête, elle se gonile, perd sa réfringence, se tuméfie à l'un des pôles du grand axe; la membrane d'enveloppe qu'on lui attribue se déchire sans doute, et le protoplasma s'exprime au niveau de cette déhiscence; la bactéridie vient de naître; elle s'allonge et prend la forme de bâtonnets que nous avons décrits. Avide d'oxygène, elle ne végète que dans les milieux neutres ou faiblement alcalins et meurt dans les milieux acides; l'humidité lui est nécessaire; 55 degrés, est la température qui lui convient le mieux; les spores pullulent alors à profusion, tandis qu'à IH et à -45 degrés, leur production s'arrête; la lumière solaire, indifï'érente aux spores, tue les bactéridies.

Les bacléridies, dans le cas de pustule maligne ou après une inoculation expérimentale, pénètrent sans doute dans les vaisseaux blancs, car on les retrouve en abondance dans les ganglions tributaires des lymphatiques correspondants. Mais bient(M ils franchissent cet obstacle et, au bout de peu d'heures, on les signale dans les vaisseaux rouges au milieu des hématies crénelées, agglutinées et ne se présentant plus sous forme de piles; le sang est noir et poisseux, il engorge les viscères congestionnés, en particulier les poumons, le foie et la rate, dont la tuméfaction et la diffluence sont telles que cette lésion, constante chez les animaux, a fait donner au charbon le nom de sang de rate; le péricarde, la plèvre, le péritoine, les enveloppes du cerveau contiennent souvent des exsu-

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dations sanguinolentes, et l'on trouve parfois des noyaux hémorragiques dans l'épaisseur des muscles ramollis: mais. l)ien que l'on constate la présence des baetéridies sous leschare de la pustule maligne, dans la sérosité des vésicules et même dans les produits de sécrétion, lait, urine et bile, leur abondance dans les réseaux capillaires de la rate, du foie, des reins cl des poumons, est l'altération caractéristique. Les associations bactériennes ne s'observent pas ici. Le bacille du charbon ne vit ])as en « symbiose» et les microbes pyogènes nuisent à son développement. La suppuration au cours (le la pustule maligne est donc à peu près inconnue. On a signalé souvent, chez des individus emportés par la pustule maligne, des lésions de l'estomac, de l'intestin grèlc et du gros intestin; il ne faut pas les confondre avec les accidents primitifs de « mycose intestinale ». On les connaissait depuis longtemps, et Rayer, Houël, Verneuil, Gallard en avaient pul)lié des observations; Straus donne le résullal dune autopsie qu'il a pratiquée sur une femme morte d'une pustule maligne de la joue di'oile : « L'estomac présente quelques ecchymoses sous la séreuse, la muqueuse est soulevée çà et là par des plaques saillantes, rouge foncé, ressemblant à des furoncles, les unes de la dimension d'une pièce de 50 centimes, les autres plus nombreuses, du diamètre d'une lentille; le centre de ces furoncles est d'un rouge presque noir entouré d'une zone d'un rouge plus clair. » Mêmes lésions, mêmes furoncles sur le jéjunum et l'iléon; sur le cœcum, à 6 centimètres au-dessous de la valvule, on constate une plaque d'aspect gangreneux, jaune foncé au centre, ressemblant à un bourbillon et entourée d'une auréole ecchymotique. Ces plaques gangreneuses étaient infiltrées par un nombre énorme de baetéridies. Dans la forme dite c/iorbon intome, fièvre charbonneuse, charbon intestinal, les altérations viscérales sont primitives; la muqueuse gastro-intestinale est parsemée de saillies d'apparence furonculeuse ou pustuleuse, d'abord ecchymotiques: puis leur sommet s'ulcère et montre un cratère déchiqueté, gangreneux, jaunAtre, au fond duquel se trouve une masse bourbillonneuse : ce sont de véritables foyers de baetéridies; ces lésions s'accompagnent de tuméfaction et de ramollissement des ganglions mésenlériques; la rate est diffluente; les poumons et les reins sont congestionnés; le péritoine est rempli d'une sérosité louche; les plèvres sont soulevées par des ecchymoses. Lorsque l'inoculation se fait par le poumon, lorsqu'il y a charbon pulmonaire, on' note une infiltration gélatiniforme des médiastins, un épanchement abondant des deux plèvres, une tuméfaction hémorragique des ganglions bronchiques; la muqueuse de la trachée et des bronches est soulevée par des épanchements sanguins ; elle est baignée par des mucosités sanguinolentes, et les baetéridies foisonnent dans les réseaux capillaires correspondants.

FiG. 55. — Culture de la baclcridie.

Symptômes. — L'incubation de la pustule maligne n'est pas nettement déter-

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CHARnOX. 517

minée; elle oscille dans des limites assez étendues, de quelques heures à dix ou quinze jours; deux ou trois jours seraient le terme habituel. Certaines circonstances activeraient rellet du virus : le pus (jui s'échapj»' des tumeurs ganj^réneuses, la sérosité qui suinte des vésicules, auraient une action rapide, surtout dans la saison chaude et lorsque ces substances sont mises au contact du derme excorié. Le mal débute par une petite tache rouge. « la puce malig-ne » des médecins de Bourgogne; elle est le siège d'une vive démangeaison, d'un prurit incommode; le malade se gratte et déchire une vésicule remplie de sérosité limpide. Bientôt la démangeaison se calme, la tache subit des modifications et l'on entre dans la deuxièinc pi'n-iode de la pustule.

Au niveau de la puce maligne se développe un petit noyau inséré dans les téguments; il est mobile avec eux, dur, aplati; c'est un tubercule lenticulaire qui grossit; on ne pouvait que le i^cntir avec le doigt, on voit maintenant\mc plaque légèrement surélevée et dont la surface est grenue, semblable à ^,is|fe

l'écorce du citron, d'une couleur grisâtre, livide, puis brune ou noire. A Sft son pourtour, la peau, chaude ei ^ ^^ ., '" ' rouge, forme ce que Chaussier appelait l'aréole. L'aspect est alors caractéristique : aux limites de la petite ^ eschare, au point où commence l'a- js: ^ réole, et sur cette aréole, apparaissent des phlyctènes transparentes rangées autour de Teschare « comme ^ „,. u , , ,

" riti. ob. — PusUile inaligne.

un collier de perles fines ». Ce collier a. cscliare centrale. - B, anneau vésiculaire. -

peut être incomplet en certains points ; ^' "">-''" fi'i"<>"raiion rie la pustule. - d, aréole

* . ^ ^ . ervlliematcusc.

en d'autres, il se forme un deuxième

et même un troisième rang. La pustule maligne présente à ce moment trois zones : une centrale constituée par le noyau gangreneux ; une intermédiaire, la couronne de vésicules; une périphérique, la zone inllammatoire.

La troisième période est caractérisée par l'extension de l'eschare. La plaque gangrenée chasse devant elle l'aréole qui s'agrandit et devient plus violacée, tuméfiée, luisante; elle forme un bourrelet dur et saillant au-dessus de l'eschare, qui paraît déprimée; mais déjà, au niveau de la zone érythémateuse, les tissus s'œdématient et leur tuméfaction s'étend souvent fort loin; dans les pustules malignes de la face, de la poitrine, du cou, le gonflement peut provoquer des phénomènes d'asphyxie qui ont suffi pour entraîner la mort. L'enflure est énorme, la gangrène gagne, le tissu cellulaire se boursoufle, soulevé par des liquides putrides et des gaz; des phlébites, des angioleuciles partent du foyer et suivent la direction des vaisseaux rouges et blancs; les ganglions lymphatiques correspondants sont engorgés; aussi observe-t-on des thromboses de l'ophtalmique, des sinus de la dure-mère et toutes les complications méningo-encéphaliques qui peuvent en découler.

Les phénomènes généraux ont éclaté ; le pouls est petit, irrégulier, fréquent; la peau est sèche; il y a de la fièvre, des frissons, une température qui peut dépasser 40 degrés. Cependant Verneuil a signalé des cas, terminés par la mort, où la fièvre faisait défaut; il attribue l'ascension thermique aux inflammations concomitantes, lymphangites, adénites, phlébites, congestions viscé-

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raies. La ci'phalaliiie osl iiileiiso: la hoiulic csl });\tous(\ anièro; il y a des vomissements ghuieux ou Itilieiix: de la dianliée, plus rarement de la constipation; les urines sont rouges; la respiration saecélère et devient inégale; on note du lioipiet, des douleurs à l'épigastre, dans lalxlomen ; le ventre se météorise; Tanxiété augmente, le pouls se déprime; la lace, liippocratiipie, prend, ainsi que les mains, la teinte de celle des elioléritpu's; la peau refroidie se recouvre d'une sueur visipu'use; enfin la mort survient, sans agonie, sans délire, au milieu de la connaissance la plus parfaite. Dans des cas publiés i)ar Reynier, la terminaison fatale fui la consécpuMice du tétanos. Maurice Gazaigne en a observé un fait.

Comment la bactéridie peut-elle entraîner la mort? Pasteur in\o(pie la désoxygénation du sang : les bactéridies restées dans le torrent circulatoire s'empareraient de loxygène des globules. Mais ne voit-on pas la mort survenir lorsque les microbes sont peu nombreux dans le sang? Les symptômes que l'on observe ne sont nullement ceux de l'asphyxie. La mort n'est pas due non j)lus, comme le prétend Toussaint, à des eml)olies l)acillaires obstruant les capillaires du poumon et du cerveau : cette théorie est passible des mêmes objections que la précédente. Elle n'explitpie point les cas où les micro-organismes sont rares dans le sang: en outre on ne rencontre pas les infarctus, ipie provoqueraient les embolies capillaires. Au cours de ses expériences sur les moutons d'Afi-ique, Chauveau a essayé de montrer (pie la mort survient par empoisonnement : la bactéridie fabrique une substance soluble, qui se dilïuse dans le sang et dont l'extrême toxicité ne tarde pas à provoquer la mort, si la quantité en est suffisante. On s'explique ainsi l'issue funeste observée dans les cas où l'examen du sang y démontre l'absence des bactéridies; les colonies bacillaires des vaisseaux blancs, des ganglions, de la rate sécrètent le poison en assez grande abondance pour tuer l'individu.

La mort n'est pas toujours la conséquence de la pustule maligne: la guérison peut survenir sans traitement et d'une manière spontanée. Nous en avons publié un cas des plus nets où la culture de la bactéridie ne pouvait laisser aucun doute ('). Bourgeois, Raimbert, Planteau en ont signalé un certain nombre. L'eschare se limite, l'aréole cesse de s'agrandir; le mort se sépare du vif et, lorsque tombe le derme gangrené, il laisse à nu la couche de bourgeons dont la cicatrisation est rapide. Le charbon ne présenterait pas partout la même gravité, et en Hongrie, dans la vallée de la Theiss. il serait plus bénin qu'en France. La thérapeutique peut en arrêter la marche: par malheur, l'eschare peut dénuder des tendons, des nerfs, des vaisseaux, et une cicatrice difforme est trop souvent la suite de pareils délabrements.

Uceflème malin, dans sa période initiale, ditTère de la pustule maligne. Bourgeois d'Élampes a. le premier, signalé cette forme du charbon : il ne l'avait rencontrée qu'aux paupières, où elle est assez fréquente, mais on l'a constatée depuis à la langue, aux lèvres, sur la poitrine, et sur les membres supérieurs. Cette affection reconnaît la même origine que la pustule maligne, l'inoculation, en un point, de la bactéridie charbonneuse que Ton retrouve dans le .sang. Seules, les premières périodes de l'évolution du mal présentent des différences, et dès que les eschares sont constituées, œdème malin et pustule maligne ont

(') Paul Reclus, Clinique et critiqua chirurgicales. Paris, 1884.

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