CHAPITRE PREMIER TUMEURS EN GÉNÉRAL (D
Longtemps on a désigné sous le nom de tumeurs toutes les productions anormales (-) en saillie, telles que les phlegmons, les œdèmes, les hernies, les anévrysmes, les squirrhes, etc. Peu à peu on a séparé ce qui n'est que simple tuméfaction de ce qui est tumeur; on est convenu d'attacher à ce dernier terme une signification spéciale, celle d'une production de tissu nouveau, d'une néoformation. Une tumeur est donc une néoformation, un néoplasme. La définition reste toutefois incomplète, elle englobe en elTet tous les produits inflammatoires tels que les bourgeons charnus, les néomembranes, les fongosités, etc., dont l'évolution est bien différente : toute tumeur tend à persister et à s'accroître tandis que les produits inflammatoires, « ou s'organisent en reproduisant le tissu même où ils sont nés, ou disparaissent peu à peu par suppuration, par état caséeux, etc. » {'). Nous définirons donc les tumeurs c/es néo formations distinctes (ïnn processus inflammatoire.
Ainsi sont éliminées les inflammations chroniques infectieuses ou non, telles que les noyaux de sclérose, les ecchondroses, les ostéophytes, les gommes syphilitiques, les amas tuberculeux, etc., et, à plus forte raison, tout ce groupe que Virchow a désigné, dans sa classification, sous le nom de tumeurs par exsudation (épanchements sanguins, hygromas, etc.) et de tumeurs par dilatation ou rétention. Cette définition a bien évidemment le tort de toutes les définitions basées sur des caractères négatifs, nous ne pouvons malheureusement lui en substituer une meilleure jusqu'au jour où nous posséderons enfin quelques
(•) Bard, ^/v7ui'es de jjliysioL, 1885. — Billroth et Wimw.\hter, Path. chir. gén., 1887. — Broca, Traité des tumeurs. — Bl'tlin, Enryd. internat, de chir. — Cornu, et Ranvier, Manuel d'histologie patlwL, 1881. — Cruveilhier, Anat. path. — Follin et Dcplay, Palhnl. externe. — Hel'rtaux, Dirt. de méd. et de chir. prat. — Jamain et Terrier, Manuel de pathologie chir. — Laennec, Mémoire sur l'anat. pathol. In Bibliothèque méd., t. XIII, et art. A.natomie p.a.thologique et Encéphale du Dict. des sciences médicales. — Lancereac.x, Anat. pathol. — Lebert, Physiol. path. et Traité d'anat. pathol. — Lucke, In Pitha et Billroth. — Meckel. Handbuch der pathol. Anat.. 1812-1817. — Muller, i'eber dcn f'einen Bau iind die Form der kranken Geschw., 1838. — Paget, Lect. on tumours. — Rindfleisch, Hist. pathol., 1888, et Élérn. de pathol.. 1886. — Virchow, Path. cell. et path. des tumeurs. — Vogel, Icônes histol. pjath., 1843.
(*) Et même jusqu'à la fin du x\uv siècle les saillies normales, telles que l'utérus gravide, les mamelles en lactation, etc., voy. l'historique dans Broca.
(') CoRNiL et Ranvier, Loc cit.
IQUÉNU]
5'2G lH:s TLMELRS.
notions noltos sur l'élioloirit' <'l la j)allioi^énie. Le chapitre TuiiieirrsnR cessé d'cng-Iolior di's productions disscnihlables : c'est, si j'ose dire, un chapitre d'allenle, une réserve, où l'on entasse les néoforniations (hmt hi cause nous échaj)pe : mieux vaut encore, toutefois, confesser notre ignorance cpie de le démendjrer prématurément pour en rattacher sans preuve suffisante les débris à une théorie d'actualité, quelque séduisante (ju'elle puisse paraître.
Quelle est la comjiosilion dune tumeur? Je laisse de cùlé toutes les théories qui se sont fait jour depuis Galien jusqu'à Laennec et Millier, pour dire avec <-e dernier : Toute tumeur est formée d'un tixsu ayant i^on analogue rhois l'orf/anis)ne normal ^ioit à Vétat embryonnaire, soit à l'état de complet développement (loi de Millier) ('). Il nva donc pas lieu de diviser les tumeurs en « celles qui ont des analoiifies avec les tissus naturels de rorg"anisme (homolog'ues (*) de certains auteurs, homœomorphes de la plupart) et celles qui n'ont pas d'analogues avec ces tissus (hétérologues ou héléromorphes). Laennec (''), qui a introduit celle classification, a certainement commis une erreur en admeltanl l'existence de tissus héléromorphes. mais il faut reconnaître ([ue sa conception renfermait une |)ail de vérité, et que, venant après les doctrines humorales plus ou moins adaptées aux notions physiologiques de l'époque, elle avait ce grand mérite de montrer que bon nombre de tissus accidentels tels ({ue les productions osseuses, fibreuses, cartilagineuses, adipeuses, etc., se rapprochent des tissus normaux(^). Les tumeurs ou néoplasmes (on emploie généralement ces deux mois l'un pour l'autre) ont donc avec les tissus normaux une analogie de composition, el l'observation microscopique a permis de conclure qu'elles sont comme eux composées de cellules : on se trouve ainsi amené à leur appliquer les mêmes lois de développement général.
On devine que chaque progrès dans les éludes d'histologie normale a eu son contre-coup dans l'histoire anatomo-palhologique des néoplasmes. Un des plus grands est certainement résulté de la conception de Remak, un peu modifiée par Virchow, que toute cellule vient d'une cellule, « omnis cellula e rellula (*) ». Remak a bien compris la portée générale de sa découverte, car il écrivait en 1852 : « Je hasarde la conjecture que les tissus pathologiques sont les descendants ou les produits des tissus normaux. » Il est évident en eflel ((ue si toute cellule vient d'une cellule, les cellules qui consliluent les tumeurs ne peuvent dériver que des cellules normales, el non naître de toute pièce au milieu d'une exsudation pathologique ou blaslème. La théorie par développement cellulaire de Remak, formidée plus nellement et développée par Mrchow (^), est connue sous le nom de loi du dévelopjpement continu; elle refuse à aucune substance amorphe le droit de s'organiser. Admise sans conteste aujourd'hui, elle a été longtemps niée et combat lue j)ar lécole française, par Leberl, Robin, Broca,etc. Broca consacre tout un chapitre à démontrer la réalité des blaslèmes : « Il y a, dit-il, autant de blaslèmes que de tissus pathologiques, et chaque blaslème pos-
Cj MlLLER. Lor. fil.
(*) Voi^el, Lebert et Brora, Virchow ont Jdiacun donné un sens difîérent aux termes liomolofjues et hétcrolofjues : ces distinctions subtile* n'ont plus qu'un intérêt historique.
(*) L.\ENNKC, Mém. sur l'anal, palitot. In Journal de niéd.. an .\III. — Les tonnes homœomorphe et liomolofjue ont été créés par d'autres que Laennec et ionirtemi)S après lui.
{*) Un seul observateur avant Laennec s'était douté (jue dans certaines productions, il entre du tissu semblable à un tissu normal. (Littri-:. Sur une tumeur graisseuse de la cuisse. In Arad. des sciences. 1704.)
(®) Remak avait dit : Omnis rellula in cellula. Re.mak, Milliers Arch. Berlin. 1852.
('') Virchow, CcUular Pathologie. Berlin, 18jy.
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i)i:s TiMi-rns. 327
sèdc uiu' londancc pai-ticulit'Tc à s'oi^aniscr (ruiu' certaine l'aron, mais il subit aussi Taclion de voisinai"'!' des lissus au confacl (l«'S(|uols il s'est épanché en ()l>éissanl à la loi (\'tiiiiil(i(/ic dr foniinddii de \'o<4'el : « La matière qui s'organise « se trouve ainsi sollicilée par deux iullueuces essenliellemeni (lilleientes, l'une « intrinsèque, l'ormant la leudance propre de chaque blastème, l'autre extrin- « sè(jue, émanée des parties environnantes ». Ces idées sur la formation des néoplasmes se retrouvent encore dans le premier volume du Traité de patholoyie de Folliu, (jui date de 18()U.
En résumé, }(ne lioncur est compaHéo de cellules provenant des cellules qui constituent les tissus normaux. Celte proi)osition ramène la formation des tumeurs à un phénomène de développement anormal sj)écial des tissus, et je dirais volontiers avec Bard ('), et sans préjuger des doctrines, que les tumeurs ont leur origine dans une monstruosité du développement cellulaire.