CLIMATOLOGIE ALGÉRIENNE
La topographie et la météorologie font connaître les climats, dont l’étude doit être la base de l’étiologie.
Topographie générale. — - L’Algérie est cette portion de l’Afrique septentrionale, comprise entre l’empire du Maroc et la régence de Tunis, la mer Méditerranée et le désert. Les limites de l’ouest et de l’est sont politiques, celles du nord et du sud sont naturelles.
La seconde chaîne de l’Atlas, à laquelle finit le pays cultivé et habité d’une manière permanente, constitue réellement la limite sud de l’Algérie, qui forme ainsi un quadrilatère très allongé, un peu plus large à l’est qu’à l’ouest, qu’on appelle ainsi le Tell (Telia s, terre cultivable).
Le Tell, l’Algérie proprement dite, est donc une vaste bande de 250 lieues de longueur, avec une profondeur variable de 25 à 40 lieues.
Deux nervures montagneuses la parcourent de l’est à l’ouest, la plus voisine du littoral est celle du petit Atlas; la deuxième, qui est le boulevard méridional du Tell, est le moyen Allas. La dénomination de grand Atlas est réservée à une troisième chaîne dont nous allons parler à l’occasion du Sahara.
0) Par la même occasion, il sera intéressant aussi de vérifier de quel efl'et peut être, par usage interne, la vapeur condensée des marais et plus ou moins chargée de la matière floconneuse signalée par Moscali.
2ü(> l'TUDRS CLIMATÉIIIQUES ET MEDICALES.
La direction de ces deux chaînes étant, on peut dire, à peu près parallèle au littoral, il s’ensuit qu’elles coupent assez régulièrement l’Algérie en quatre zones a caractères géologiques et climatologiques bien tranchés : deux zones de plaines ou de vallées, deux zones montagneuses.
Ces quatre zones sont : 1° la zone du littoral faisant face à la Méditer-
rannée; 21 la zone du petit Allas ; 5" la zone intérieure entre la précédente et la suivante; 4° la zone du moyen Atlas faisant face par le versant sud au Sahara Algérien ou petit désert.
Ces quatre zones empiètent en divers points les unes sur les autres; très nettement tranchées dans la province de Titteri ou d’Alger, elles se confondent un peu par de nombreuses ramifications dans la province de Constantine, et le petit Atlas s’épuise aux confins de la province d’Oran : mais elles n’en sont pas moins l’expression naturelle de la configuration de l'Algérie, en ce quelle a de plus général, et serviront à nous rendre compte des conditions métérologiques et pathogénésiques des diverses localités qu’elles comprennent,
Les eaux de ce système géologique, qui appartient aux plus anciennes formations du globe, et qu’agitent fréquemment encore des secousses de tremblement de terre (O, glissant du sud au nord comme sur un plan incliné à trois gradins (littoral, zone intérieure et hauts plateaux du Sersou), aboutissant généralement à la mer.
Toutefois, il existe en plusieurs points des bas-fonds où les eaux pluviales s’accumulant, forment des marais, des étangs ou des lacs, ce qui est loin pourtant de constituer un fait général, mais bien un accident de quelques plaines.
Une autre cause de stagnation des eaux se rencontre en différents points du littoral, à l’embouchure des rivières dont les deltas et les dunes font refluer les eaux, ainsi que cela a lieu pour la Macta et la Seybouse.
Quant aux zones montagneuses, elles offrent généralement des pentes rapides aux cours d’eau qui s’y précipitent en torrents impétueux, surtout à la saison des pluies.
Au delà du Tell proprement dit, dont la superficie peut être évaluée à quinze millions d’hectares, commencent les vastes et stériles plaines du Sahara algérien, qui est coupé de l’est à l’ouest par la chaîne du grand Atlas, parallèle aux deux autres et dont la superficie, qui n’a que des limites arbitraires, doublerait celle du Tell d’après récente évaluation.
Telle est la charpente géologique de l’Algérie. Examinons les conditions atmosphériques propres à chaque zone.
Météorologie . — En étudiantles phénomènes météorologiques de l’Algérie, on est frappé des empiétements de l’hiver sur le printemps, et de l’été sur
(1) Le dernier, signalé par M. Guyon, s’est fait très-vivement sentir à Toniel-el-Haad, à 1400inèlros, moyen atlas, 2ft zone.
FIÈVRES CLIMATÉRIQUES . '
l’au tomne, de telle façon que si, en dehors des données atmosphériques, on voulait diviser le temps sur l’observation des phénomènes atmosphériques, on serait nécessairement conduit par ce qu’ils offrent de plus saillant, à diviser l’année en deux grandes saisons, celle des pluies et celle des chaleurs.
Saison des pluies . — Celte saison comprend de novembre à avril inclusivement. Dans ce semestre, il y a cependant de nombreuses séries de beaux jours, puisqu’on ne compte guère qu’une moyenne de cinquantecinq à soixante jours pluvieux. La moyenne annuelle de l’eau de pluie est de 88G millimètres, et la moyenne mensuelle aurait été répartie ainsi en 1843 (1).
Novembre Décembre.
Janvier. .
Février . Mars . .
Avril .
Mai . .
Juillet. .
Août. .
Septembre
Octobre.
Les saisons, on le devine, sont loin d’offrir de l’uniformité pour toutes les localités, les phénomènes météorologiques diffèrent selon les zones et selon l’altitude des lieux. Ainsi, pendant que les pluies tombent dans les i plaines et les vallées, il neige sur le sommet des zones montagneuses; et au cœur de l’hiver, la neige couvre d’une manière permanente les montagnes, à partir d’une limite moyenne de 400 mètres au-dessus du niveau de la mer. Il est très-rare qu’il neige dans les plaines, et si, à de grands intervalles, ce phénomène se produit, la neige fond aussitôt. Il tombe plus fréquemment du grésil mêlé de pluie.
Nous parlons des plaines du Tell; car, ce qui surprendra, il n’en est pas I de même des plaines du Sahara algérien, dans la partie qui fait suite à la province d’Alger, le Sersou.
Cette grande contrée, quoique plane, a reçu, à cause de son élévation au-dessus du niveau de la mer, le nom de région des hauts plateaux. Les colonnes qui partent pour les expéditions du sud, se persuadent aller à la rencontre des chaleurs toujours croissantes, et y sont souvent surprises par la neige. C’est ce qui nous arriva, le 23 avril 1847, chez les Ouled- Naïls ; et le 1er mai nous en retrouvions encore dans un des couloirs qui avoisinent le Ksar-Aflou, dans cette partie du grand Atlas qu’on nomme le Djebel-Amour. Parfois même, il est arrivé à des colonnes de la province d’Oran notamment, de rebrousser chemin après s’être prématurément engagées dans ces contrées aussi appelées désert d’Angad. D’autre part, dans la province de Constantine, une colonne expéditionnaire surprise le ^ janvier 184(i par une tourmente de neige, eut de nombreux cas de congélations, surtout les extrémités inférieures et des asphyxies par le froid.
(1) D'après les observations deM. Don.
ÉTUDES CLIMATÉRIQUES ET MEDICALES
Les vents qui régnent dans la saison des pluies, sont ceux du nord-nordouest assez souvent, moins souvent ceux du nord-est, plus rarement encore celui du sud, mais plus fréquemment celui d’ouest qu’on peut dire être alors le vent de la pluie. Si, pendant qu’il souffle, on a la sensation d’un refroidissement subit de l’atmosphère, et c’est ce qui a le plus ordinairement lieu, on peut se dispenser de consulter le baromètre ( 1 ) pour affirmer qu'il va pleuvoir ; le fait confirme toujours la prévision.
En mars et en avril, les pluies deviennent moins fréquentes, moins abondantes; les journées, dont une épaisse ^atmosphère voile moins fréquemment le soleil, commencent à être chaudes; puis arrive le mois de mai qui clôt la saison des pluies, et ouvre celle des chaleurs. La première partie appartient aux suaves journées du printemps, tandis que ses derniers jours, par les premières bouffées du sirocco, ne le cèdent en rien quelquefois aux plus chaudes journées de l’été.
Saison des chaleurs. — - Un ciel pur et serein, une éclatante lumière, de fortes chaleurs et une grande sécheresse du sol qui se crevasse dans les parties argileuses, tels sont les principaux caractères de cette saison pleinement établie en juin, et qui ne finit qu’en octobre.
La période du nycthémère se passe comme il suit : peu avant le lever du soleil, on goûte une fraîcheur très- agréable, mais qui n’est pas de longue durée. A peine les rayons naissants vous atteignent, que la chaleur commence : elle devient incessamment plus incommode à mesure que le soleil s’élève au-dessus de l’horizon. Après midi, la température s’accroît encore de tout le calorique accumulé depuis le matin; puis vers trois heures, les feux du jour commencent à s’amoindrir, le soleil restant chaud toutefois jusqu’à la fin de sa course. Au crépuscule vient le moment le plus favorable pour prendre l’air. Mais à peine la nuit arrive-t-elle, qu’un abondant serein, proportionné à l’évaporation de la journée, ne tarde pas d’humecter les vêtements au point de devenir incommode, et de n’être pas sans danger pour les personnes, surtout trop légèrement vêtues.
Cet état hygrométrique des soirées, très-sensible, très-prononcé, est dépassé encore par celui des matinées. L’abondance de la rosée est telle, qu’elle pénètre comme une véritable pluie les vêtements de ceux qui y sont exposés. La surface poudreuse des routes en est même humectée, et toujours, sauf les nuits, des vents impétueux ou des vents du sud, durant les longues périodes que nous avons passées sous la tente, nous avons trouvé, le matin, les parois de ce mince abri mouillées, surtout si nous campions dans les parties basses des plaines ou des vallées. Tout cela soit dit du Tell en thèse générale. Examinons maintenant les particularités.
Sur le littoral et jusqu’au versant nord de la première zone montagneuse,
(1) Le baromètre, d’après G. Broussais, se lient (à Alger) constamment élevé, et n’oscille guère qu’entre 775 et 770 millimètres.
FIKYRF.S CLIMATÉRIQUES.
les ardeurs du jour sont notablement amendées par la brise de mer qui, toutes les fois que le vent n’est pas au sud, s’élève assez régulièrement de neuf heures et demie à onze heures, et souffle du nord au sud une partie de la journée.
Les bénéfices de cette brise sont à peu près inconnus dans la zone inté-
rieure qui, éloignée du littoral, encaissée entre les deux zones montagneuses et peu élevées au-dessus du niveau de la mer, concentre dans ses bas-fonds une énorme quantité de calorique, qui en rend le séjour insupportable, telle est particulièrement l’immense et brûlante vallée du
Chélif. ■ »
Les massifs des deux zones montagneuses trouvent dans leur altitude, qui leur vaut des courants d’air plus marqués, plus fréquents, un correctif à la chaleur qui ne laisse pas cependant, que d’y être très forte en été.
Les nuits et les matinées offrent, sous le rapport hygrométrique, une
notable différence aussi, entre la zone des plaines et celle des montagnes, celles-ci ont, il est vrai, d’abondantes rosées, mais les bas-fonds des plaines sont couverts d’épais brouillards, qui occasionnent un froid glacial, d’autant plus sensible que la chaleur du milieu du jour y est plus considérable; ce contraste météorologique est du plus haut intérêt au point
de vue étiologique; nous y reviendrons.
Tous les phénomènes météorologiques, et surtou t les éléments chaleur et humidité, donnent au climat de l’Algérie un cachet spécial par leui intensité et leur variabilité ; mais entre tous, le plus extraordinaire, celui qui, sans contredit, fait de l'atmosphère africaine un milieu inconnu de nos contrées, et dont on ne saurait se faire une idée, c’est le sirocco, le kasrnin, le simoun, le vent du désert. Dès qu’il souffle, une sensation de chaleur brûlante parcourt tout le corps; l’air sec et chaud crispe la peau et dessèche les muqueuses de l’appareil respiratoire; sa raréfaction laisse l'hématose en souffrance. Aussi éprouve-t-on un malaise général; toutes les positions deviennent incommodes, et il faut une volonté bien résolue pour surmonter l’accablement qui vous affaisse.
Si telles sont les sensations éprouvées dans l’habitation la plus confor-
table, la mieux rafraîchie, qu’on juge de ce qui doit se passer en rase campagne, alors que la poussière, les ardeurs du soleil, la soif et les fatigues, semblent se conjurer contre une troupe en marche. Oh! alors tout ce qu’il y a dans l’homme, de vie et d’énergie, ne le sauvera pas toujours. Malheur au soldat haletant, exténué, qui s’arrête et se jette à terre; placé horizontalement dans une couche d’air plus échauffée, dans cette fournaise à fleur de terre où le thermomètre dépasse parfois les trois quarts de son échelle, il périra d’asphyxie pendant que d'autres, on en a de trop nombreux exemples, dirigeront contre eux-mêmes un suprême effort, et mettront fin par le suicide à une horrible torture. On en a eu de nombreux exemples. « C’est ainsi, dit M. GuyonO), que dans les deux
(y) Mém. de méd. mil., t. XLIV.
ÉTUDES CLIMATÉRIQUES ET MÉDICALES
expéditions du général Bugeaud, en 1856, dans la province d’Oran, pendant les plus fortes chaleurs de l’été, on en compte jusqu’à onze. »
Les cas d asphyxie par les chaleurs ont été nombreux en Afrique, dans toutes les expéditions qui se sont faites plus ou moins avant dans l’été. M. Jacquot en constata sept cas en 1845 dans le défilé de la chaire, entre Rio-Salado et Aïn-Temouchen, sur la route d’Oran à Tlemcen. En 1846, le 1 5 juillet, un bataillon du 22" de ligne, parti d’Alger pour aller travailler a la route* d’Aumale, traversait la plaine de la Mitidja, lorsque le sirocco vint embraser 1 atmosphère; à la deuxième journée on trouva taries les fontaines du bivouac. On dut faire trois lieues de marche de plus, pendant lesquelles 13 hommes périrent d’asphyxie. Voilà le cas où nous comprenons qu’une armée privée d’eau, deux ou trois journées, puisse périr tout entière, comptât-elle 50,000 hommes comme celle de Cambyse, sur les plages de la grande Syrte, non point, comme on a voulu le dire, ensevelie
sous des tourbillons de sable, mais asphyxiée tout à la fois par la chaleur, le manque d’air et d’eau.
Vous avons vu que les zones du Tell offraient des différences pour les autres phénomènes météorologiques, il n’en est rien pour le sirocco, il passe partout son niveau égalitaire, il roule avec la même impétuosité ses ondes embrasées, au sommet comme au pied des montagnes, vomissant parfois sur le Tell des avalanches de sauterelles (0, qui dévastent toutes les cultures.
Il souffle ordinairement deux ou trois jours, quelquefois cinq, six et sept consécutivement; mais ces derniers cas sont bien rares. On peut évaluer en tout, de vingt à vingt-cinq le nombre de journées de sirocco, pendant toute la saison chaude.
Les premières bouffées ne se font guère sentir qu’à la fin de mai. En juin, juillet, août et septembre, il porte à une limite extrême la température déjà si élevée; en octobre il se fait encore sentir par intervalles; puis ses dernières ardeurs s’éteignent sous les premières ondées de
S’éteignent, c’est le mot, car par une particularité remarquable, si le vent qui d habitude est à l’ouest par la saison des pluies, vient à passer au sud, on ressent à peine ses tièdes haleines qui, dans nos climats, en février surtout, viennent fondre les neiges et les glaçons. Serait-ce que, pendant 1 hiver, le Sahara, couvert de neige en plusieurs points, se refroidirait autant qu’il s’échauffe en été, et soufflerait-il ainsi alternativement sur l’Algérie le froid et le chaud? Nous ne le pensons pas, car si les hauts plateaux, si le grand Atlas peuvent être plus froids, vu leur altitude supérieure au Tell, assurément le centre de l’Afrique par sa latitude, a une température plus élevée que celle de l’Algérie. Comment alors expliquer que le vent du sud paraisse, pendant l’hiver, plus chaud en France qu'en Algérie? Par une erreur de sensation, le thermomètre, nous le
(1) Des genres acrydium peregrinum, œdepoda migratoria , porthelis clephas.