DEPLACEMENTS PAR ALTITUDE
Toutefois pareilles migrations n’étant pas toujours à la convenance, ou à la portée des convalescents, pouvant même être impossibles, outre le déplacement par latitude dans le même climat, il reste surtout le déplacement par altitude. Sans aller, en effet, à grande distance, on peut aisément trouver un séjour plus favorable, en allant temporairement habiter un lieu plus élevé que celui où on a pris la fièvre. Dans le langage de l’intoxication, on dit que ce déplacement est utile pour s’éloigner des foyers paludéens, on appelle cela fuir les miasmes. Nous ne reviendrons pas sur toutes les impossibilités de pareille manière de voir, disons seulement que pour soutenir que le déplacement n’est utile que parce qu’il éloigne des marais, il faudrait au moins qu’il y eût des marais partout où l’on prend la lièvre, or nous avons vu surabondamment le contraire avoir lieu. Bien plus, il est des contrées où l’on va à la recherche des bénéfices de ce déplacement, même en se rapprochant des marais. L’un des points les plus remarquables sous ce rapport, c’est Albano, où les fébricitants de Rome vont souvent passer leur convalescence. Or, Albano est de six lieues plus rapproché des marais Ponlins, sous leurs vents, sur le plan incliné même à la surface duquel ces courants doivent glisser, pour passer dans la campagne de Rome. Donc, si, comme on aime à le supposer, les marais Pontins projetaient des avalanches de miasmes sur Rome, Alhano qui est interposé en recevrait au passage la plus large part, et loin de s’y rétablir on devrait y contracter la fièvre bien plus facilement qu’à Rome, ce qui n’est pas. Mais Albano est au pied des monts Albains, à la partie relevée du plan incliné qui descend vers la mer, au-dessus du niveau de laquelle Albano est ainsi à une altitude de trois cents mètres, et cette altitude suffit pour y rendre l’état hygrométrique de l’atmosphère bien moins prononcé que dans le bassin Pontin, ou sur le littoral et à la partie basse de la campagne, pour y atténuer la chaleur, pour y entretenir une aération plus vive. En un mot, cette altitude suffit pour y procurer tous les bénéfices que nous savons être attachés à la diminution de l’intensité des phénomènes thermo-électro-hygrométriques, mais ne suffirait pas assurément pour garantir de l’infection, dans l’hypothèse delà translation de miasmes jusque sur Rome, le simple examen topographique des lieux ne laisserait aucun doute à cet égard, à l’intoxicationniste le plus fervent, et nous tenons ce cas comme une des nombreuses preuves que la doctrine de l’intoxication a, dans la topographie, un de ses plus grands écueils. Cet écueil, les inloxicationnisles eux-mêmes en ont senti tellement
le danger pour l’hypothèse qui sert de frêle esquif à leur théorie, qu’ils font à l’envi des efforts pouf le tourner, ne s’aperçevant pas qu’ils tombent de Charybde en Scylla.
Ce que nous avons dit pour Albano, sert à expliquer la différence de salubrité relative des lieux d’altitude différente. C’est toujours en vertu
ÉTUDES CLIMATÉRIQUES ET MÉDICALES
de ce fait que l’intensité et la variabilité d’aclion des phénomènes thermoélectro-hygrométriques de l’atmosphère, décroissent en raison directe de l’altitude et selon l’exposition, que, par exemple, en Afrique, dans la plaine de laMitidja , B1 idali est préférable à Bouffarick, que dans lazone montagneuse, Môdéali est préférable à Milianah,qui est en position mixte; que Milianah vaut cependantmieux qu’Orléanville au centre de la zone intérieure; que Sétifet Conslantine ont dans leurs massifs montagneux une aération meilleure qu’à Boue et à Bougie, de même que le séjour de Mascara vaut mieux que celui de Misserghin. Tout cela soit dit en thèse générale, au point de vue de l’altitude, indépendamment des conditions particulières, faisant varier les bénéfices des sites, selon le degré de protection qu’on y trouve contre les influences du climat.
De même en Italie, nous avons vu que le classement des contrées, quant à la salubrité, se fait en raison de l’altitude. Pour notre part encore, nous avons eu double bénéfice, à la suite de nos récidives de fièvre, à y faire un déplacement par latitude et par altitude. De Rome, dont le sol n’a guère, au bord du Tibre, qu’une dizaine de mètres, au dessus de la mer, nous sommes passés au nord du Cimino, nous rapprochant des Apennins, à une altitude de 400 mètres (P.
Toutefois encore dans les changements de séjour de ce genre, bien que la différence ne soit pasaussi tranchée qu’en passant dans un climat éloigné, il n’est pas rare que les premières impressions d’une aération plus vive, déterminent l'apparition de quelques accès fébriles. Mais ces accès qu’ont quelquefois les convalescents, s’ils ne redoublent pas d’attention dans leurs précautions hygiéniques, en arrivant dans les lieux réputés plus salubres que ceux qu’ils viennent de quitter, ne se prolongent pas longtemps, ils sont le plus ordinairement éphémères, et cessent aussitôt que les premières impressions passées, l’organisme reçoit une salutaire réactivité dans toutes ses fonctions, d’ou dérive bientôt le retour des forces et de la santé.
Les bénéfices de l’altitude se sont manifestés d’une façon très notable dans un cas de déplacement collectif, sur un des points du territoire de la province de Viterbe. Dans l’intérieur môme du cratère du lac de Bolsène, dont nous avons parlé, dans une anfractuosité, sur les bords même du lac, se trouvait, peu distant de Bolsène, le village de San-Lorenzo Vecchio, dont la population dépérissait, en proie à la cachéxie fébrile. Pie VII fit transporter les débris de cette misérable bourgade sur la crête du cratère, à une altitude qui peut être évaluée à 200 mètres, par rapport au niveau du lac, et San-Lorenzo-Nuovo jouit d’un état sanitaire, quoique ayant encore des
(1) Les bénéfices de l’ail itude sont sensibles clans tous les pays chauds ; d'après les données statistiques, rapportées par Boudin, dans les Mémoires de médecine, Mrc (T. 64) : à la Jamaïque la mortalité qui, au niveau de la mer, s’élève souvent à bOO décès sur iOuO hommes d’effectif, s’abaisseà 20 décès sur 1000 hommes, sous la seule influence d’un campement à une altitude de moins de 700 mètres.
CLIMAT DE ROME
fièvres à la saison chaude, du tout au tout meilleur que n’était celui de San-Lorenzo Vecchio, et bien supérieur à celui de Bolsène, qui est dans l’intérieur du volcan. C’est que dans l’intérieur du cratère la concentration de la chaleur diurne, l’abondante évaporation qu’elle y produit, les condensations nocturnes en brumes souvent très épaisses, entretiennent dans le fond de ce vaste entonnoir, les phénomènes thermo-électro-hygrométriques à un haut degré d’intensité, tandis que sur les crêtes, qui forment supérieurement le bord évasé du cratère, par suite de l’altitude et d’une exposition plus favorable, les phénomènes thermo-électro-hygrométriques .y sont moindres, il y a peu d’humidité, la chaleur y est tempérée et rendue plus uniforme par une aération plus marquée, plus vive, plus tonique.
L’organisation s’y trouve, sous tous les rapports, placé dans des conditions physiologiques relativement meilleures, notamment pour l’ hématose, dont un certain degré d’activité est si essentiellement nécessaire à la synergie de toutes les fonctions.
C’est par des conditions analogues, à degrés variables d’altitude, que sur le bourrelet même qui sépare la mer du centre des marais Pontins, le séjour du cap de Circé, où se trouve, San-Félice est préférable au séjour des plages de Nettuno et de Porto-d’Anzo ; que Terracine à l’extrémité sud des marais Pontins, est préférable encore par son altitude à Torre-de-Tréponti, qui est au centre de la partie basse; que Piperne Seze, Sermonette, Velletry, Genzano l’emportent sur Cisterne, Pralica, Ardée. Et, dans les temps anciens, c’est pareillement pour aller à la recherche de conditions météorologiques meilleures, pour jouir d’une aération plus vivifiante, que Cicéron avait choisi pour sa résidence d’été, les hauteurs de Tusculum, dominant la campagne de Rome. C’est pour les bénéfices d’une altitude, analogue à celle de Tusculum, qu’Horace avait établi sa villa d’été à Tibur (Tivoli), et c’est au pied des mêmes collines, qu’Adrien fit construire cette célèbre villa qui, outre son palais, le théâtre, la bibliothèque, les thermes, les temples, avait aussi une imitation du lycée, de l’académie, du prytanée et du pœcile d’Athènes, du canope d’Égypte, de la vallée de Tempé, arrosée par le Pénée, et jusque au simulacre de l’Elysée et du Tartare, labyrinthe dont il ne reste que des vestiges.
C’est encore pour une aéraiion meilleure que Pompée avait eu sa villa sur les hauteurs d’Albano, non loin des cinq pyramides, qui indiquent la tombe commune des cinq héros qui succombèrent dans le mémorable et triple duel des Jloraces et des Curiaces, c’est pour une aération plus favorable que Nerva, Caligula, Othon, avaient choisi leur séjour de plaisance sur le sommet de la colline de Velitrœ (Velletri), et c’est encore aux monts Albains, dans le cratère d’un ancien volcan, à moitié rempli d’eau, le lac de Nemi, que par un caprice caractéristique de son humeur, Tibère, avait fait construire sa villa flottante qui sombra dans les flots, comme a disparu, dans le flot des siècles, le météore que l’histoire a appelé la puissance romaine.
MALADIES CUMATÉMQUES.
4 il)
.MALADIES CLIMATÉRIOUES.
Rapprochements de pathologie et de thérapeutique.
Similitude des fièviies du temps d’Hippochate et de nos jours. — Hippocrate nous a laissé des observations de fièvres rémittentes, en tous semblables à celles de l’Algérie et de la campagne de Rome. M. Littré insiste sur. ce point important, dans sa dernière traduction des œuvres du fondateur de la médecine étiologique, basée sur l’étude des influences climatériques.
« Dans ses épidémies, Hippocrate a placé des remarques intéressantes, sur les intermissions qui surviennent souvent dans les fièvres qu’il a décrites, comme dans toutes les fièvres des pays chauds, et sur les rechutes qui les suivent; il donne une énumération très succinte des fièvres continues et intermittentes, et il pose en fait que les fièvres continues, ont la même marche et la même constitution que les fièvres intermittentes. Les observations du 5e livre se rapportent aux fièvres rémittentes et continues des pays chauds. L’observation de Philiscus par Hippocrate, révèle bien une maladie pareille à celle de De Vos, relatée par M. Maillot. C’est bien d’une fièvre pernicieuse que ce dernier veut parler, bien qu’il se serve du terme de gastro-céphalites pour signaler les symptômes prédominants qui se manifestent du côté de la tête et de l’estomac. Les fièvres des contrées chaudes, ne sont séparées que par des nuances, elles portent l’empreinte d’un caractère commun, et ce caractère essentiel est la possibilité du changement entre l’intermittence, la rémittence et la continuité. Il est marqué dans les fièvres du Bengale, il l’est dans celles de l’Algérie, il ne l’est pas moins dans celles de la Grèce, et les fièvres décrites par Hippocrate, sont encore les fièvres qui ont fait tant souffrir l’armée française, dans l’expédition de Morée, et cela prouve que les conditions climatologiques n’y ont pas essentiellement changé, depuis vingt-deux siècles, car l’homme qui en est un des réactifs les plus sensibles, y donne aujourd’hui comme alors la même réaction. »
C’est encore à une fièvre de même nature qu’ Alexandre aurait succombé à Babylone. Voici, d’après ses historiographes Eumène et Diodole, la version de M. Littré (H. « Alexandre but chez Médius, où il joua, puis il se leva de table, prit un bain et dormit; ensuite il fit le repas du soir chez Menius, et il but de nouveau très avant dans la nuit. C’était le 17 du mois de Dœsius. Étant sorti de là, c’était le 18, il prit un bain; après le bain il mangea un peu et dormit dans le lieu même, parce qu’il avait déjà la fièvre. 11 se fit transporter sur un lit pour faire le sacrifice, et sacrifia chaque jour, suivant les rites. Après le sacrifice, il resta couché dans
(I) Gaz. hebdum., n° 8, Paris, 1853.
1 appartement des hommes, jusqu’à la nuit; là, il donna des ordres aux officiers, pour 1 expédition par terre, et pour la navigation; il enjoignit à ceux qui devaient partir par terre, de se tenir prêts pour le quatrième jour, a ceux qui se devaient embarquer avec lui, de se tenir prêts pour le cinquième. Delà il se lit transporter sur un lit, jusqu’au fleuve, s’embarqua sur un bateau, et se rendit dans le jardin royal, situé sur l’autre rive; là, il prit de nouveau un bain et il se reposa. Le lendemain, il prit de nouveau un bain et lit le sacrifice ordonné. Étant allé dans sa chambre, il y resta couché et joua toute la journée aux dés, avec Médius. Il commanda aux officiers de venir le trouver le lendemain malin de très bonne heure; puis le soir, il prit un bain, fil le sacrifice aux Dieux, mangea quelque peu, se fit reporter dans sa chambre, et déjà il eut la fièvre toute la nuit sans interruption. Le jour suivant, il prit un bain, et après le bain il fit un sacrifice; couché dans la salle des bains, il passa le temps avec les officiers lit ÎNéarque, écoutant ce quils disaient de la navigation et de la grande mer. Le jour suivant, il prit de nouveau un bain, il fit les sacrifices ordonnée; il ne cessa plus d avoir la fièvre, et la chaleur fébrile fut plus grande. Cependant, il fit venir les officiers, et leur recommanda de se tenir tous prêts pour le départ de l’expédition par eau; il prit un bain sur le soir, et après le bain son état se trouva déjà fâcheux, la nuit fut pénible. Le jour suivant, il fut transporté dans la maison située près du grand bassin; il fit, il est vrai, le sacrifice ordinaire, mais il avait beaucoup de fièvre; il iesta couché; néanmoins avec ses généraux, il parla des corps qui étaient privés de chefs, et leur recommanda d’y pourvoir. Le jour suivant, il fut poilé a\ec peine au lieu du sacrifice qu’il fit cependant; il ne donna plus aucun ordre sur la navigation à ses généraux. Le jour suivant, avant beaucoup de fièvre, il se leva pour le sacrifice, qu'il fit; il ordonna aux principaux de ses généraux, de passer la nuit dans la cour, aux officiers supérieurs de la passer dehors devant les portes. Le jour suivant, il fut transporté du jardin royal dans le palais, il dormit un peu, mais la fièvre n’eut pas de relâche; les généraux étant entrés, il les reconnut, mais ne leur parla plus : il avait perdu la parole, et il eut une fièvre violente la nuit. Le jour suivant et la nuit, grande fièvre : les Macédoniens le crurent mort; ils vinrent en poussant de grands cris jusqu’aux portes, et par leurs menaces, ils forcèrent les hétères de les leur ouvrir : les portes ayant été ouvertes, ils passèrent tous en simple tunique devant
le lit. Le jour suivant, même état, et le lendemain, le roi mourut vers le soir.
Voilà le récit authentique, est-il possible de l’interpréter médicalement ? D’abord remarquons que tout le cours de ce récit, il n’est question que de l’état fébrile du roi, et qu’on ne mentionne aucun autre symptôme que la fièvre. Dn ne parle ni de douleur en un point du corps, ni de la gêne de la respi- •ahon, ni de toux, ni de rien en un mot qui puisse indiquer une inflammation locale. Il y a, dans la descriplion^que nous venons de citer, assez de aits conservés pour qu’on puisse diagnostiquer, même rétrospectivement,
MALADIES CLIMATÉRIQUES
quelle fut la maladie qui emporta le roi. Ce qui est caractéristique, ce sont les apyrexies du commencement ; une fièvre qui dure onze jours, qui offre à son début des intermissions, et qui finit par devenir continue, est une de ces fièvres qui sont communes dans les pays chauds, et que plusieurs médecins de l’Algérie ont désignés sous le nom de pseudo-continues. Ainsi Alexandre est mort d’une de ces fièvres qui sont si communes en Algérie, en Grèce, dans l’Inde, et qui certainement régnent encore sur les bords de l’Euphrate.
Sous le nom de fièvres continues, Hippocrate a compris toutes les fièvres qui n’ont pas d’intermission régulièrement caractérisée. Dans un autre ouvrage, Hippocrate réunit le lethargus au causas et à la plirenitis. Le causas est une variété des fièvres rémittentes continues, de même que la phrenitis.
Galien confirme cette communauté entre le causas et la phrenilis , en disant dans son commentaire : « la pléthore bilieuse se portant sur le foie et l’estomac, engendre les causas , se portant sur la tète engendre la phrenilis. »
La phrenilis s’aggravant (délire aigu, avec fièvre intense, carphologie, pouls petit et serré), devient le letliargus , dit Cœlius Aurelianus. Cette possibilité qu’une même fièvre soit tantôt continue, tantôt rémittente, est un des traits les plus caractéristiques de la physionomie des fièvres des pays chauds.
M. Meli dit, dans la préface de son livre, sur les fièvres bilieuses : « Nous pouvons prendre dans les épidémies d’Hippocrate une juste idée des fièvres bilieuses, et même reconnaître les variétés dont on peut étudier l’une ou l’autre, dans les quarante-deux histoires que ce livre renferme (f).
De son côté M. Johnson (2) dit : « Les effluves fébrifiques des marais paraissent avoir échappé à la connaissance d'Hippocrate; cela est d’autant plus étonnant que plusieurs des fièvres qu’il décrit sont visiblement des fièvres rémittentes bilieuses de notre temps. »
L’auteur anglais nous permettra de lui dire qu’il trouvera une réponse très catégorique à son étonnement, dans le n =pi «oxtx/jç ixrpacnç : « Nul, dit Hippocrate, n’est autorisé à placer la médecine sur une hypothèse, car la médecine a des faits positifs desquels il faut partir de préférence à toute supposition (3). » Avis à M. Johnson et consorts, croyant à 1 hypothèse de l’intoxication miasmatique paludéenne, qu’on peut a bon droit, ce nous semble, classer dans les suppositions et de la grosse espèce !
Dans la voie expérimentale et positive, appliquée à la médecine, Hippocrate avait devancé Bacon. — Hippocrate savait fort bien que les climats chauds, par leur action complexe sur l’organisme, déterminaient les troubles fonctionnels, groupées sous le nom générique de fièvres climatériques, dont la fréquence et la gravité étaient en raison des chaleurs.
(1) TraUato delle febre biliose. Milano, 1837 .
(5) The influence of tropical cliinales. London, 18-1 •
(3) Littré. Traduction.
Le tact médical (ju il possédait, à un si haut degré, lui permettait d’entoureï ses léhiicitanls de toutes les ressources de la médecine hygiénique. Les données manquent pour apprécier les résultats de sa politique, comparativement à celle des médecins d’aujourd’hui ; probablement si une statistique pouvait être dressée sur ce point, il se pourrait qu’elle fut en l’avantage de ces derniers, depuis qu’ils emploient l’écorce du Pérou, mais nul doute assurément, que la prudente réserve d’Hippocrate ne l’ait emporté de beaucoup, sur les téméraires partisans de la méthode, si barbarement qualifiée de jugulante à notre époque. L’instinct de conservation semble avoir révélé aux populations même les plus dénuées des pays chauds, l’horreur de toute agression brutale des forces, par la lancette, dans les fièvres rémittentes de toute forme.
En Afrique, nous en avons eu de nombreux exemples, citons-en un : Passant à Blidah, dans la saison chaude en 1847, nous eûmes occasion de voir un Mahonnais jeune et dans la force de l’âge, en proie à un violent accès de fièvre rémittente. Sur notre observation qu’il était urgent de le faire entrer à l’hôpital, on répondit qu’à l’hôpital on lui tirerait du sang, et qu’on préférait le garder et cela étendu qu’il était sur une natte de joncs, dans une galerie -de maison mauresque. Notre offre de traiter alors le malade sans le déplacer, ne fut pas acceptée non plus ; on voulut le soumettre à une médication, usuelle en pareil cas aux îles Baléares, à Malte, sur les côtes d’Espagne, en Algérie. On exprima des citrons dans un bol, on broya du sucre dans le jus, jusqu’à saturation, et le malade fut tenu exclusivement à ce breuvage aigre-doux, et à la diète absolue de toute autre boisson ou aliment. Pendant trois jours, il resta plongé dans une espèce de subdélirium ; au quatrième il y avait amendement notable de 1 état fébrile ; mais la constipation était opiniâtre, on lui donna comme
purgatif une poignée de sel marin, fondu dans une pinte d’eau : la convalescence, se dessina, et le malade se rétablit assez rapidement. Voilà de 1 empirisme sans doute! combien perd-on de malades, combien en sauvet-on par ce moyen? Nous l’ignorons, mais enfin il produit d’assez bons effets, pour être devenu d’un usage vulgaire, généralisé dans tout le bassin méditerranéen. Au reste, examinons : le jus de citron fournit une boisson tempérante, que nous prescrivons tous les jours, et la physiologie enseigne que les acides végétaux opèrent une action plastique, favorable sur le sang, qui a de la tendance à la diflluence. La preuve en est dans les avantages qu’on retire du jus de citron, spécialement tant comme moyen prophylactique que comme moyen curatif du scorbut. D’autre part on a cru reconnaître au chlorure de sodium une action fébrifuge assez prononcée pour le proposer comme un des succédanés du quinquina. Il est vrai qu’on l’emploie plutôt comme purgatif, mais enfin on le donne. Donc une pratique empirique, (pii a pour effet de tenir le malade à l’abri de l’insolation , en lieu aéré, au repos, à la diète, à l’usage d’une boisson tempérante; de ménager les forces de l’organisme, par l’abstention des déplétions sanguines trop souvent funestes; de combattre une complication
MALADIES CLIMATÉUiyiES.
habituelle des lièvres par un purgatif, préconisé aussi comme fébrifuge,
est en dernière analyse une pratique, qui a pour elle d’être en concordance avec la saine médecine. Nous croyons même qu’il serait fructueux d’aller à la recherche de pratiques semblables, et d’en étudier la valeur thérapeutique. Par exemple, outre le suc de citron, sucré ou mêlé à du café, les infusions vineuses de petite centaurée, se sont vulgarisées parmi les ouvriers de l’Algérie, qui vont même, dans leur engouement pour cette boisson fébrifuge, jusqu’à la préférer aux préparations de quinquina. On vante beaucoup aussi l’infusion de sommités d’olivier, l’extrait de laurier-
rose (1), le café salé, le poivre noir, la décoction de saule, le vinaigre salé, etc. Bien plus, M. Serres adressa à l’Académie de médecine (2), un mémoire sur un nouveau fébrifuge, qui guérirait plus sûrement que le sulfate de quinine , non seulement les fièvres intermittentes, mais encore les fièvres continues et même les lièvres symptomatiques. Abstraction faite de l’enthousiasme pyrénéen du médecin de Dax, ce succédané du quinquina serait le charbon végétal.
Toutes les données de l’étiologie que nous avons exposées, toutes celles de la symptomatologie, notamment l’intermittence, comme toutes les indications et surtout les résultats de la thérapeutique, concourent donc a faire considérer les troubles fonctionnels du système nerveux, qui constituent primordial ement la fièvre, comme dépendants dune névropathie s’accompagnant d’une symptomatologie qui, parfois à masque inflammatoire, n’en est pas moins de nature asthénique. Les recherches à faire pour trouver des succédanés au quinquina, doivent donc être dirigées vers les nervins sthéniques et les toniques.
Gastro-céphalite. — On a importé en Algérie, une dénomination nosologique, parfaitement justifiée par les symptômes qu’elle exprime, mais des plus dangereuses si l’on s'en sert pour préjuger la nature de 1 affection et le traitement qu’elle réclame. Nous voulons parler de la gastro-céphalite, désignant les fièvres rémittentes, avec prédominance des symptômes cérébraux et gastriques. Assurément ces mots gastro-céphalite expriment les symptômes dominants, la céphalalgie excessive et les vomissements le plus souvent bilieux qui caractérisent la maladie. Mais si allant plus loin, on infère de cet appareil symptomatologique, qu’on a affaire à un état inflammatoire, et si par suite, on emploie un traitement largement antiphlogistique, on arrive aux plus déplorables résultats. Si concurremment, on emploie l’anti-périodique à haute dose, on prévient déjà de nombreux revers pour le présent, tout en préparant un avenir gros de complications consécutives. Enfin, si, en s’abstenant des antiphlogistiques, on fait prédominer presque exclusivement le traitement quinique, on obtient des résultats aussi heureux que rapides et nombreux. « Si, dit
(I) Mëm. de mèd . milil. Dr France (un de ceux que nous avons laissés en (:>) Séance du 19 avril lNo3,
Chine).
PATHOLOGIE ET THERAPEUTIQUE.
Uli
M. Worms, la répétition déjà fréquente, et le rapprochement qui s’opère entre les accès, coïncidant avec l’élévation de la température et l’accroissement d’intensité de l’épidémie, font craindre que la période de chaleur, au lieu de finir promptement par les crises, ne se termine point ainsi, et se prolonge de manière à simuler ou à devenir ce qu’on appelle généralement gastro-céphalite, au fort même de l’appareil inflammatoire, quand la céphalalgie approche du délire, ou a déjà atteint ce degré, je fais prendre 16 à 20 grains de sulfate de quinine, dans trois onces d’eau, et de huit en huit heures répéter cette dose, jusqu’à la chute de la fièvre, mais en aucune circonstance, je ne crois utile, et toujours je considère comme nuisible, le recours aux évacuations sanguines générales ou locales, que sembleraient devoir indiquer les phénomènes apparents de la congestion. Quelle que soit la marche de l’accès, qu’il soit de courte durée ou que se prolongeant pendant deux ou trois jours, il révète la forme à laquelle on a donné le nom de gastro-céphalite, traité comme je viens de l’indiquer, on le verra finir heureusement. Si, et cela arrive quelquefois, la fièvre ou la gastro-céphalite ayant disparu, on voyait persister une céphalalgie plus ou moins intense, il faudrait bien se garder d’appliquer, comme je le faisais dans les premiers temps, des sangsues ou de faire même une petite saignée du bras; on ferait se prolonger d’avantage, ou s’accroître, cette douleur qui cède ordinairement d’elle-même, en ne résiste pas à l’administration d’une nouvelle dose de sulfate de quinine. En parlant des épidémies de fièvres àBone,M. Worms écrivait encore sur la gastro-céphalite: «Du nom découlait l’indication thérapeutique, et à l’aide d’énormes déplétions sanguines locales et générales, on avait bientôt imposé silence à ces phénomènes inflammatoires de la lutte; mais, du même coup, on faisait taire aussi la vie qui ne tardait pas à s’éteindre dans la forme algide, délirante ou comateuse (î). »
« Et moi aussi, dit M. Maillot (2), j’ai traité ces affections (fièvres pseudocontinues avec gastro-céphalite), comme des fièvres continues; je leur ai opposé, dans toute son extension, le traitement antiphlogistique, et c’est parce que j’ai vu combien ce traitement était inefficace que j’ai dû l’abandonner.
C’est ici le lieu de faire un rapprochement de la plus grande importance. Il est plusieurs villes de France où les garnisons sont accablantes pour le soldat : ce sont les grandes villes, souvent assises sur des fleuves, qui ont leurs casernes, les champs de manœuvre, les magasins, les hôpitaux, en un mot, tous les points de réunion et d’action, à des distances considérables, occasionnent des fatigues excessives, et par suite de fréquents refroidissements, le corps étant en sueur, le soldat revenant de courses ordinairement très longues pour rentrer parfois sous les voûtes de froides casemates, d’autant plus mauvaises qu’elles sont plus récemment
(1) Cas. tnèd., 1831
(2) Traité des fièvres, p. 384.