M A LA DI KS G L 1 M A T K RIQUES
ici tout est calme et suave, tout respire le dévouement et l’amour. Partout c’est l’amitié qui soulage, c’est la sollicitude qui triomphe. On ne voit pas de cadavres jetés à la voirie, des rues, des places encombrées de morts ou de mourants, et des chiens qui s’y disputent une pâture humaine. Malgré ses six et sept cents morts par jour, et un bien plus grand nombre de pestiférés, le Caire ne présentait point l’aspect d’une ville désolée; elle était loin de nous offrir le tableau effrayant des pestes de Venise, de Milan, de Marseille. Les habits de deuil étant inconnus en Orient, les ravages exercés par la maladie restaient ignorés, seulement on voyait partout des convois funèbres que, selon l’usage, les femmes escortaient en agitant leurs mouchoirs, et faisant retentir l’air de leurs cris. Si les musulmans sont sans crainte en présence de la peste, et forment un contraste si frappant avec les Européens, c’est qu’ils ne croient pas, et ne veulent pas croire à la contagionabilité, c’est qu’ils sont persuadés de cette vérité que le contact est insuffisant pour produire l’alïection, et non pas, comme on le prétend à tort, parce qu’ils sont sous l’influence d’un fanatisme outré. Chaque être à l’instinct de sa conservation, et il répugne de croire qu’un peuple entier y ait manqué de tout temps ; car de tout temps les Orientaux, comme le prouvent les écrits qu’ils nous ont laissés, ont eu les mêmes idées sur la non contagion de la peste. S’ils avaient reconnu le caractère contagieux à la maladie ils auraient fui devant elle comme ils fuient devant le fleuve qui déborde, devant l’incendie prêt à les atteindre.
Nous avons touché des pestiférés, disent les musulmans, nous avons assisté nos pères, nos enfants et nos frères, nous avons couché dans leurs lits, et nous n’avons pas contracté la maladie. Pourquoi, si la peste est véritablement contagieuse, fait-elle périr tant de Francs qui font quarantaine. On voit que toutes les lumières de la raison ne viennent pas des nations occidentales, et que ces peuples, que la civilisation n’a point encore polis, sont exempts de beaucoup de nos préjugés.
Et maintenant, nous le demandons, si pour la peste les lazarets, les cordons, dits sanitaires, les quarantaines, l’isolement, la séquestration, constituent une prophylaxie irrationnelle, impuissante, étroite, très onéreuse et souvent calamiteuse aux yeux des hommes les plus compétents, parmi lesquels nous plaçons avec distinction le médecin français Clot-Bey, à plus forte raison les mêmes moyens ne sont pas à discuter pour le choléra, la fièvre jaune ou le typhus. Car enfin, serait-il vrai que toutes ces maladies fussent incontestablement contagieuses, qu’il faudrait encore et quand même agir comme si elles ne l’étaient pas : il faudrait proclamer la non-contagion pour rassurer les esprits, maintenir le calme et l’ordre partout, notamment dans le fonctionnement de toutes les administrations civiles et militaires, dans le clergé comme dans la magistrature, pour que le bon exemple donné partout d’en haut, retienne chacun à son poste. Lisbonne en offrit naguère la preuve, par l’initiative d’un courageux et auguste exemple. Que la panique au contraire fut survenue par la désertion générale, tout serait tombé en désarroi dans cette capitale, et elle eut peut-être offert le triste
spectacle d’abandon et de désolation, qu’offrit Marseille, lors de la peste de 1720, quand la barbarie de la peur, ayant mis en fuite la partie la plus nécessaire de la population, la ville ne fut plus qu’un charnier pour les malheureux, qui y avaient été abandonnés, parqués, internés et séquestrés. La croyance a la contagion est anti-véridique, anti-scientifique, elle est grosse de désastres inévitables.
La proclamation de la non-contagion est aussi salutaire que l’autre est pernicieuse.
En effet, en temps d’épidémie, en maintenant ou ramenant le calme dans les esprits, en multipliant les secours et les soins tant à domicile que dans les hôpitaux, en assurant tous les services administratifs, le fléau, quel qu’il puisse être, produira moins de ravages, il disparaîtra même promptement, par les efforts réunis de tous à tous. Sans doute qu’en pareil cas, il y aura des victimes de leur devoir et de leur courageux dévouement, parmi les individus remplissant les laborieuses fonctions de leur ministère, exposés a subir d’autant plus les influences pathogénésiques communes, qu’ils se prodiguent davantage; mais c’est là une loi sociale qui a toujours été; l’intérêt général prime tout intérêt particulier, dut-on dire parfois : Dura lex — sed J ex !
Du typhus en Crimée. — Bien que le typhus soit moins une maladie climatérique qu’une affection grave, due à la misère et à l’encombrement dans les armées surtout, il est opportun de dire ici ce qu’elle a été notamment en Crimée, où tout était réuni pour en produire le développement. Immenses agglomérations de troupes, souffrances physiques et morales, encombrement d’hommes et d’animaux sur des terrains infectés de détritus de toutes sortes, immondices, issues d’abattoirs, bêtes mortes gisant partout, monceaux de cadavres à peine enfouis, entassement de malades dans des barraques à aération insuffisante, comme les tentes transformées en huttes hermétiquement fermées, surtout dans les temps rigoureux; nourriture insuffisante et de mauvaise nature, tout était accumulé sur les plateaux de la Chersonèse Taurique, pour plonger l’organisme dans une perturbation générale de toutes les fonctions, faute d’hématose et de réparation, faute de repos sous l’action déprimante des fatigues, des privations, des dangers, des souffrances physiques et morales, et du froid humide en temps de pluie et de neige, et surtout des froids intenses de deux rigoureux hivers (0.
C’est à partir de janvier 1856 que le typhus, qui l’année précédente avait commencé à poindre, prit de grands développements. Son caractère fut l’irrégularité, par suite du mélange de tant d’autres maladies désastreuses, les fièvres, la diarrhée, la dyssenterie, le choléra, le scorbut, la pourriture d’hôpital. Le typhus débuta généralement par un frisson initial avec état catarrhal des muqueuses oculaire, nasale, bronchique, avec céphalalgie intense, délire, stupeur, prostration, soif intense, état suburral. Peau brû.
.MALADIES CLIMATERIQUES.
lante se couvrant après deux ou trois jours d’une éruption exanthématique pétéchiale, taches rouges, pâles ou brillantes, livides parfois ; apparition de parotides, pouvant, comme les bubons de la peste, passer à la suppuration et à la gangrène.
« La continuité de la fièvre, dit Baudens, avec pouls de 100 à 150 pulsations, a été souvent interrompue par un et plus rarement par deux paroxysmes réguliers en 24 heures, assez semblables à des accès de fièvre rémittente, et qui ont donné au typhus de Crimée un caractère particulier . »
La sueur se produisait rarement, mais alors elle était profuse. La constipation était fréquente quand la dyssenterie n’avait pas précédé le typhus. Malgré les états mixtes, les formes dominantes étaient : cérébrale, pectorale, abdominale. En cinq ou six jours, quelquefois plus tôt, survenait la période ataxique avec délire, mouvements convulsifs, soubresauts des tendons, puis survenait l’adynamie. Dans les cas se terminant par la mort, il y avait toujours quelques complications organiques dans les cavités splanchniques.
Dans les cas de retour à la santé du 10 au loc ou 20e jour, le passage de la maladie à la convalescence était brusque, comme l’avait été l’invasion.
Traitement. — Les saignées ont été généralement nuisibles; les vomitifs peu fructueux, excepté dans des cas de complications pulmonaires; les laxatifs plus avantageux pour l’état abdominal, vu la fréquence de la constipation; les révulsifs d’une utilité généralement reconnue. Mais de tous les moyens, non seulement les moins incertains, mais les plus efficaces, administrés au début, sont l’extrait de quinquina et surtout le sulfate de quinine. Mais nous insistons sur ce point, ne pas attendre si l’on veut éviter les complications organiques et les insuccès. « Quand, dès le début, dit Baudens, connue dans le typhus de Crimée, il y a quelques paroxysmes
rémittents, les couper par des doses de sulfate de quinine la fièvre
tombe alors d’elle-même après quelques jours, quand elle n’est pas entretenue par une lésion organique accidentelle. »
Lorsqu’on est maître de la situation on seconde les heureux effets du sulfate de quinine par l’extrait et le vin de quinquina, puis les vins sucrés, les bouillons, les potages, les vins de Porto et de Malaga (quand on peut en avoir), favorisent la convalescence.
En Crimée, M. Cazalas (0 fut l’un des premiers à préconiser l’emploi du sulfate de quinine et son conseil fut bon à suivre.
Plus tard, au retour de l’expédition en France, à 1 hôpital du lazaret du Frioul à Marseille, M. Billot termine ainsi ses réflexions sur le traitement qu’il a employé : « les émissions sanguines sont toujours funestes dans le
typhus donnez hardiment la décoction de quinquina, l’extrait de cette
substance; donnez le sulfate de quinine, il agit comme tonique et comme antiseptique, »
(I) Médecin-inspecteur.
Du mode de transmission du typhus. — Ce n’est pas le contact des typliisés qui donne le typhus, mais plutôt le séjour permanent au milieu d’eux.
On peut donc dire que le typhus n’est pas contagieux, mais qu’il se transmet par voie d’infection; c’est ainsi qu’à Constantinople un certain nombre d’employés des hôpitaux contractèrent la maladie, en soignant les typhiques venus de Crimée, mais ceux qui les soignèrent ne prirent certainement pas tous la maladie.
Il s’est produit en Crimée un fait bien considérable et dont on ne saurait trop méditer la portée : pendant que notre armée était décimée par le typhus, les Anglais, qui pourtant étaient tous les jours en contact plus ou moins multiplié avec nous, ne l’avaient pas. Nous avons attribué cette immunité au bien-être, au confortable de toute nature, qu’une administration judicieuse et libérale leur a largement prodigués. Voilà la barrière sanitaire que les Anglais ont su trouver, à nous de les imiter.
D’autre part, nos typhiques évacués sur Constantinople ont constitué par leur agglomération, des milieux infectieux, avons nous dit, dans lesquels une portion du personnel des hôpitaux a contracté le typhus. C’est vrai, mais la ville de Constantinople, c’est-à-dire sa population n’a pas été envahie parle typhus, comme cela aurait eu lieu nécessairement si contagion il y avait, car les rapports ont été assez multipliés de toutes façons, entre un très grand nombre de Byzantins et nos malades, surtout pour les débarquements et le transport des typhisés dans les ambulances et les hôpitaux.
Enfin, quand on rapatria les débris maladifs de l’armée de Crimée, le typhus a bien pu se déclarer dans divers points de concentration de malades, comme au lazaret du Frioul, mais le nombre qui est passé par le Frioul pour la forme , n’est rien à côté du nombre qui est entré directement en France, et qui a été disséminé à travers nos populations et dans nos hôpitaux, depuis Toulon, Marseille, Montpellier, Port-Vendres, où nous avons débarqué un convoi de convalescents et malades , jusqu’à Lyon et Paris.
Ah ! voilà le mot et le fait : on a effectué la dissémination, et la maladie s’est éteinte parce qu’on n’en a pas eu peur!
Ces faits sont l’éclatante condamnation des lazarets, des cordons dits sanitaires, séquestrations qui auraient fait périr impitoyablement ceux qu’on y aurait entassés. Et puis allez donc séquestrer des centaines de mille hommes! Nécessité fait loi! quand bien même la science ne le voudrait pas.
Fièvres de Crimée. — La progression des fièvres était en Crimée comme en Afrique, comme en Italie, comme en Grèce, en raison de la progression des chaleurs. Nous avons établi cette loi par des chiffres, et dans Y Algérie médicale , et dans nos Études étiologiques des fièvres en Algérie et dans
MALADIES CLIMATEHIQUES.
ï Italie centrale , nous trouvons pour la Crimée un état (n° 8), de M. Scr démontrant péremptoirement le même fait :
ive,
Nombre de cas de fièvres rémittentes en 1855, l'effectif moyen de l'année étant de 4 20,000 hommes :
Mai . .
Juin Juillet .
Août .
Octobre
Novembre
Décembre.
On le voit : pour les quatre mois de chaleurs . .
cas de fièvres;
Pour les autres mois • • •
Excédant pour la saison chaude 42 oo
C’est-à-dire qu’en Crimée encore le nombre des cas de fièvres, pendant les chaleurs, l’emporte de près des deux tiers.
Les fièvres intermittentes et rémittentes ont été le grand pivot, sur lequel sont venues se grouper toutes les affections graves qui ont sévi sur l’armée de Crimée. Nous ne saurions mieux dire à cet endroit que notre ami Je D1 Barudel, qui résume ainsi le tableau pathologique qui s’est déroulé dans le cours de cette trop mémorable guerre d’Orient.
1° Les pyrexies intermittentes, qui s’associèrent souvent avec tous leurs types quotidiens, tierces quartes, au scorbut le mieux caractérisé, à la cholérine, au choléra, aux entéro-colites ou dyssenteries les plus tranchées, aux rhumatismes, aux névralgies.
2° Les fièvres rémittentes qui marchèrent au milieu d’un fonds commun d’asthénie avec les diarrhées, les dyssenteries, le scorbut; qui s allièrent aussi aux congestions hépatiques, et au typhus sur une si forte proportion ; c’est cette union qui produisit ces typhus à forme rémittente, contre lequel on employait avantageusement le sulfate de quinine.
5n Les fièvres pernicieuses qui frappaient au printemps et en été des individus atteints d’érysipèles, de scorbut, de rhumatisme musculaire ou nerveux, ou d’autres états morbides, ayant entre-eux assez d’analogie pour qu’on puisse les considérer comme les membres d’une même famille : ils étaient en effet provoqués, suscités par les mêmes causes, et avaient une même origine, les influences climatériques et les misères de la Crimée.
4° Les fièvres typhoïdes qui parurent escortées de parotidites gangréneuses, de broncho-pneumonies, et qui frappèrent les malheureux scorbutiques en si grand nombre. C’était un spectacle des plus navrants que la gravité des symptômes : stupeur, délire, prostration générale et 1 intensité des souffrances des malades atteints de scorbut, chez lesquels la
fièvre typhoïde se surajoutait avec sa marche. et ses périodes régulières, et
sa terminaison si souvent mortelle.
5° Les dyssenteries, les entéro-colites avec les bronchites, les pneumonies, les
aiguës, unies dans leur marche pleurésies, les fièvres intermit-
tentes, maladies qui marchaient ensemble, au milieu d’un fonds commun d’asthénie.
0° Le scorbut, qui dans ce sombre tableau pathologique occupe avec le typhus une si large place, fut de toutes les maladies celle, avec laquelle toutes les autres affections eurent le plus de tendance à s’allier. Dans cette maladie générale très grave, l’accès était ouvert par tous les appareils, toutes les fonctions, aux affections intercurrentes : diarrhées, bronchites, pneumonies, diphtérites, œdèmes laryngés, stomatites gangréneuses, paralysies partielles des membres, de la langue, rétractions des tendons, suite de l’engorgement musculaire, gène respiratoire, contractions, hémorrhagies pulmonaires et gastro-intestinales, épanchements séro-sanguinolents des plèvres du péricarde du péritoine.
7° Le typhus, le dernier dans l’ordre des maladies, ayant frappé les armées alliées, qui interrompit par ses invasions la marche de toutes les autres maladies et les convalescences les mieux établies, qui disparaissait parfois en quatre ou cinq jours sans laisser trace de son passage, tandis que d’autres fois il causait rapidement la mort.
Le typhus n’effaçait jamais complètement les caractères essentiels de la maladie à laquelle il venait s’adjoindre; il s’entremêla, il sauta brusquement d’un malade à un autre, d’un diarrhéique à un scorbutique, d’un rhumatisant à un vénérien, à un blessé, sans distinction de formes morbides, qui presque toujours reprenaient leur physionomie, leurs caractères, leurs allures après son passage, à moins qu’elles ne fussent soudainement aggravées par le nouvel élément, qui alors amenait rapidement à une terminaison funeste.
Le typhus se développa avec une extrême fréquence chez les scorbutiques, et le choléra d’autre part fondit souvent sur des typhisés.
Dans l’union du choléra avec le typhus, le choléra avait la prédominance sous le rapport du péril qu’il faisait courir aux malades. Les rougeoles et les varioles venaient parfois à leur tour compliquer le désolant mélange de toutes ces graves pyrexies.
Le choléra en Crimée. — Dans sa relation de l’épidémie-cholérique, dont la lrR division de l’armée d’Orient fut frappée dans la Dobrutscha, en juillet et août 1854, M. Cazalas, médecin en chef de l’ambulance, s’exprima ainsi quant aux causes du fléau : « Ce n’est pas ici le lieu de rechercher la cause essentielle de l’épidémie. Le génie cholérique a évidemment pour véhicule l’atmosphère, et consiste dans une altération particulière et jusqu’ici inconnue des qualités sensibles de l’air. Cette année (1854) il s’est, presque universellement répandu, et si l’on se donne la peine d’en étudier, sans idée préconçue, la marche et la propagation, on verra qu’il n’a pas plus été importé de la France en Orient que de l’Orient en France, qu’il s'est développé spontanément partout , et que s’il a exercé sur certains points habités des ravages plus considérables que dans d’autres, cela doit être attribué à la différence de son degré de puissance, et surtout aux con-