‹ Traité de climatologie geńeŕale du globeChapitre 133 sur 215 · M AL A DI ES C L I M A T É IUQUES · texte numérisé non relu

M AL A DI ES C L I M A T É IUQUES

sapèques (H. Par contre, nous trouvons un peu faible la moyenne d’un gramme, indiquée par un des rédacteurs de la Revue chinese ou repository , année 1857. Nous croyons être plus près de la vérité en adoptant, d’après la méthode expérimentale que nous avons suivie, la moyenne de 5 grammes par jour, soit, disons-nous, un kilog. par an.

Or l'importation en Chine par l’Inde anglaise, qui s’élevait, en 1854, à G 7, 000 caisses, est arrivée actuellement à 75,000 caisses d’opium. Chaque caisse pèse G0 kilogrammes, c’est donc un peu plus de 4 millions de kilogrammes d’opium qui sont importés en Chine, et consumés par 4 millions de fumeurs.

Voilà le chiffre auquel nous sommes arrivés par nos calculs personnels, basés sur la manière de fumer et la supputation du temps qu’on peut passer à cet usage. 11 diffère d’un quart du chiffre adopté par M. de Mas, qui évalue à 5 millions le nombre des fumeurs d’opium en Chine. Quoi qu’il en soit, qu’on admette qu’il y a 5 ou 4 millions de fumeurs sur 400 millions d’habitants, ce n’est jamais à peine que la proportion de un pour cent. Nous disons à peine, car cette évaluaiion de 1 p. 100 est trop forte encore, si l’on admet que le recensement de 1852 a constaté en Chine une population de 557 millions (-).

Il est vrai que dans les villes voisines du littoral, ouvertes aux Européens, surtout à Canton, Chang-Hai, Tien-Tsin, où se lait le commerce de l’opium, la proportion des fumeurs doit être plus forte, mais elle est moindre dans l intérieur, où l’importation de 1 opium est plus difficile et plus chère.

Arrivons à dire comment l’usage de fumer l’opium s’est répandu ou propagé. L’habitucle de fumer l’opium aurait été communiqué aux Chinois par un peuple voisin, les habitants du royaume d’Annam, chez lesquels cet usage existait depuis un temps immémorial. Les Annamites auraient eux-mêmes reçu cet usage des habitants de Java et de Ceylan. lesquels le tenaient de l’Inde, laquelle l’avait reçu de la Perse, la patrie mère du pavot.

Quant aux Chinois, ce furent d’abord les Portugais de Macao qui leur fournirent celte substance. On ne sait pas précisément à quelle époque cette colonie commença l’importation de l’opium en Chine, mais il est constant qu’en 17G7, dit M. de Mas, la consommation annuelle s y élevait déjà à 1 ,000 caisses.

Cette branche de commerce exploitée par les Portugais, ayant attiré 1 attention de la Compagnie anglaise des Indes, celle-ci envoya pour la première fois en 1775, à la cote de Chine un parti d opium. Il est donc Mai de reconnaître que lorsque les Anglais commencèrent a apporter de 1 opium aux Chinois, il y avait quarante et même cinquante ans que ceux-ci avaient spontanément, à l’exemple d’autres peuples d'Asie, contracté 1 ha-

(l)Sapèquc : la fraction monétaire la plus minime. A Saigon, une piastre (ù fr. ;>0) valait 3,000 sapèques.

(-2) Dictionnaire du commerce, arlicle Péking,

CLIMAT DE PE k INC.

bitude de le fumer. Eu 4800, la consommation avait atteint le chiffre de ,1,000 caisses ; alors l’empereur rendit un édit par lequel il défendait l’introduction de l’opium, disant que c’était une occasion de perte de temps, et que ses sujets échangeaient leur argent et leurs biens contre la vile ordure des étrangers. Cela semble indiquer que déjà à cette époque on avait commencé à s’apercevoir de la sortie de l’argent de Chine, ce qui amena une dépréciation de toutes choses. Le gouvernement ne tarda pas a reconnaître dans l’usage de l’opium une cause d’appauvrissement pour le pays; c’est ce qu’indique déjà le secret de prohibition de 1800, et bien que les décrets et édits postérieurs attribuent à l’opium des effets véné-

neux, et mettent en avant la sollicitude du gouvernement pour la santé publique, ils laissent apercevoir assez clairement le véritable motif, qui est d’empêcher l’exportation de l’argent, exportation qui a produit, en effet, de très fâcheux résultats.

Mais, dira-t-on, pourquoi le gouvernement chinois ne tire-t-il pas bon parti lui-même de l’usage de fumer l’opium, en en faisant faire !a culture (du moins du pupaver somniferum qui le produit), et en prélevant un impôt, comme cela se fait en France pour le tabac, par exemple? En effet, le pavot croit très bien depuis la ligne jusqu’à une latitude de 50 à 40 degrés, et il produit beaucoup à Java, aux Philippines, à Bornéo, en Egypte, etc., et jusque dans la Chine même, où depuis plusieurs années on en récolte quelques milliers de caisses qu’on introduit aussi, par contrebande, dans les provinces du Sud. Mais cette culture non autorisée ne saurait, d’ailleurs. recevoir une grande extension dans le Céleste-Empire, où la population est trop exubérante, trop compacte, malgré les guerres, les maladies, les émigrations; le sol, quoique partout cultivé où il peut l’être, ne suffit pas à la nourrir, et les famines y sont périodiques. Avant donc de permettre des cultures pour produits d’agrément ou de futiles passe-temps, il faut assurer la production alimentaire, celle du riz par-dessus tout, et celle d’autres grains et denrées.

Par sage mesure d’économie politique, le gouvernement a cru devoir interdire et prohiber l’opium, d’ailleurs peu utile et même nuisible, si on le fume à l’excès; mais ses agents s’enrichissent à le laisser passer en contrebande et le fument eux-mêmes. L’argent s’en va, le gouvernement se fâche contre les Européens : de là la pierre d’achoppement qui a valu et vaudra encore longtemps des tiraillements et des guerres.

Il est vrai que les Chinois trouvent de belles compensations dans l’ex-

aortalion des thés et des soies et autres produits qui, d’après M. de Mas, ie s’élèveraient pas à moins de 50 millions de piastres, soit 250 millions le Iran es .

Enfin, nous dirons que le gouvernement chinois aime si peu à changer, :e qui a été une fois édicté bien ou mal, que rien n’est si difficile à obtenir lo lui que ce qu’on appelle une réforme : c’est qu’il y va de la tête du pre- 'der qui oserait en parler.

Entrons actuellement dans le côté plus essentiellement physiologique

548 MALADIES CLIMATÉRIQUES

et médical de la question de la fumigation, et d’abord disons un mot de la combustion de cette substance narcotique.

Hc la combustibilité de l'opium et de la morphine. - MM. Descharmes (d'Amiens) et Bénard avaient adressé, en 1855, à l’Académie des sciences, une note sur des expériences faites pour savoir si, dans la combustion de l'opium ou de la morphine, cet alcaloïde se sublime et si l'on doit attribuer, à ce principe volatilisé ou entraîné d’une manière quelconque, les effets physiologiques observés sur les personnes qui fumaient Fopium. De ces expériences les auteurs concluaient qu’en effet, dans celte circonstance, la morphine n’est pas entièrement décomposée, puisqu’on en retrouve des traces très appréciables dans les produits gazeux de la combustion, soit de la matière première, soit de son alcaloïde. En 1 8G1 , M. Dcschaimes a repris ces mêmes expériences, mais sur une plus grande échelle. En variant les circonstances de la combustion et le traitement des produits, il est parvenu à mettre la morphine en telle évidence, dans de telles proportions, que le doute n’est plus possible.

De l’ensemble de ses nouvelles expériences, l’auteur conclut que dans la combustion de l’opium, soit indigène, soit exotique, ou de la morphine seule, provenant de l'un ou de l’autre sur celte base, se volatilise partiellement, tandis qu’une autre partie brûle et se décompose. Or, si l’on considère les phénomènes physiologiqnes observés parles personnes qui prennent habituellement de l’opium en nature ou qui le fument, on reconnaîtra une analogie frappante une similitude incontestable, eu égard aux doses, entre les effets narcotiques dans l’un et dans l’autre cas. Si d’un autre côté on remarque que les effets de la morphine sont de même nature que ceux de l’opium, on ne saurait se refuser à admettre que c’est à la morphine (peut-être à la morphine seule), qu’on doit attribuer les phénomènes qui résultent de l’emploi de l’opium en fumigation.

Nous avons actuellement toutes les données préalables pour parler des phénomènes physiologiques qu’on éprouve par l’usage de fumer l’opium. Aux premières aspirations la fumée d’opium donne une saveur douce et agréable au palais et à l’odorat.

Premier pointa l’avantage de l’opium sur le tabac, dont la fumée, par sa saveur acre, surprend désagréablement ceux qui jusque-là n’en connaissaient la fumée que par l’odorat. Autant, en effet, le voisinage d un fumeur de tabac du Levant, par exemple, est agréable pour les personnes qui ne fument pas, autant elles trouvent mauvaises les premières aspirations faites à un cigare ou à une pipe.

La fumée du tabac prend à la gorge, fait tousser ceux qui la respirent, tandis que la fumée d’opium se respire tout d’abord sans incommodité, nous dirons même agréablement.

Une autre différence notable, c’est que d’emblée on est fumeur d’opium dès les premiers essais, pourvu qu’on n’aille pas trop loin tout d’abord, tandis qu’il n’est pas un fumeur, quelque grand fumeur de tabac qui

CLIMAT DR PEKING. 549

soit, qui n’ait été incommodé, malade et très malade même, au début, du mal qui n’a d’analogie et de pire que dans celui du mal de mer.

Pour celui qui a senti une seule fois la fumée d’opium, il la reconnaîtra toujours comme on reconnaît celle du tabac, avec cette différence encore que l’odeur de la fumée d’opium est infiniment plus agréable, ou pour mieux dire, moins désagréable que celle du tabac.

Quand on a un peu trop fumé de tabac (pipe ou cigare), on éprouve ordinairement (nous parlons des habitués), une'céphalalgie plus ou moins marquée, la bouche est fatiguée, échauffée et empâtée, surtout au réveil.

La fumée d’opium est bien moins désagréable sous ce rapport. On fume deux ou trois pipes d’opium sans influence marquée.

Pour ceux qui fument l’opium d’habitude, il faut bien distinguer la disposition et l’attitude des fumeurs, pour faire la part de l’influence spéciale à l’opium.

Si les fumeurs ou les fumeuses, car les femmes fument également comme les hommes le tabac et l’opium, si les fumeurs, disons-nous, sont à la table de jeu, sorte de bouillote, lansquenet ou bakara, ils fument par intervalle la pipe d’opium et reprennent activement les cartons, les dés, les dames ouïes échecs. Ils ne manquent pas alors d’entrain, de verve et de loquacité. Il faut tenir compte tout à la fois de l’excitation du jeu jointe à l’excitation première de l’opium.

Si les fumeurs d’opium se livrent à cette délectation après un repas ou festin, comme sur les bal eaux de fleurs de Canton, par exemple, c’est alors que, repus de mets et de boissons, thé et sam-chou 0), ils préludent à d’autres voluptés, en s’allongeant nonchalamment sur les lits de camp disposés à cet effet, avec tapis, coussins, oreillers résistants, en forme de porte-manteau de cavalerie, et leur petite lampe allumée à côté d’eux. Ils sont alors tranquilles, et semblent rechercher les rêvasseries d’un mutisme indolent, entourés de leurs aimées ou de leurs mignons. Il peut bien se faire qu’ils se croient ainsi, par leur ébriété gastronomique et narcotique, transportés dans le ciel de Brahma ou de Bouddha, comme alors les Orientaux se croient dans le ciel de Mahomet; mais si l’opium est pour quelque chose dans cette illusion, il faut bien admettre aussi que la mise en scène y est pour beaucoup assurément.

Quant au fumeur passionné qui se prive de tout pour acheter de l’opium, qui n’a qu’une idée fixe, celle de se narcotiserce soir pour recommencer demain et jours suivants, pour se soustraire paresseusement à toutes les occupations et préoccupations de la vie, et se rayer ainsi du nombre des vivants, en se plongeant et se maintenant dans les limbes de l’abrutissement, celui-là est comme l’Anglais qui, par habitude invé-

(I) Le> Chinois n'ont pas de vin, mais ils oui diverses espèces d'oau-do-vie par la fermentation du sorgho figes.), et l’eau -dc-vie de grain (de riz et de millet). Khao- T.siou, eau-de-vie de sorgho; kau-lean, pan di!-vi.e de millet, fap-ls.iou, eau-de-vie de ri/,.

MALADIES CLIMATÉRIQUES

térée et irrésistible, se noie dans le gin. Celui-là ne s’occupe de rien ni de personne, pas môme de lui ; il ne boit ni ne mange pour ainsi dire, autant par innappétcnce que surtout pour mieux acheter de l’opium; négligé, sale, en guenilles ou haillons, il est inculte et repoussant. Voyez sa démarche chancelante, quand encore plongé dans la torpeur, il va le malin à la fumerie, d’un pas lent, irrégulier, titubant en zigzag, vous croiriez avoir affaire à un de ces individus atteints de l’ataxie locomotrice qui précède la paralysie générale, à laquelle il aboutira tôt ou tard infailliblement. Pâle, maigre, défait, les yeux ternes, les cheveux en désordre, qu’il laisse pousser comme s’il était en deuil; il va fumer pour se réveiller d’abord, et s’endormir ou plutôt s’anéantir ensuite. Indifférent à tout, dégoûté de la vie et de lui-même, entre le désespoir du passé et de l’avenir et la misère en perspective; demandez à celui-là les rêves qu’il fait : ils sont affreux, mais il s’accable à en perdre le souvenir.

Mais enfin, à propos de rêves, quels sont ceux d’un homme bien portant et qui fume modérément l’opium , pour étudier ses effets physiologiques, comme peut le faire le médecin, par exemple? Eh bien, voici ce qu'a éprouvé un observateur compétent ; nous écrivons sous sa dictée : Lors de ses premiers essais il fumait une, deux et même trois pipes d’opium dans la soirée, sans phénomènes bien marqués. Progressivement il arriva un peu au-delà, au point de doubler le nombre, soit cinq à six pipes, représentant une consommation d’extrait d’opium de 10 grains ou 5 décigrammes. Il se mettait au lit entre onze heures et minuit sans rien éprouver de particulier, sans excitation ni somnolence plus marquée que le besoin habituel de repos et de sommeil vers cette heure là ; ni soif ni gastralgie, dont on a trop parlé, car, répétons-lebien, on «’aru/epasla fumée, on la respire, gastralgie qui ne saurait se manifester qu’à la suite d’un long abus, et par réaction du cerveau sur l’estomac. Notre observateur, selon sa coutume, ne tardait pas à s’endormir, mais avec une plus grande facilité à rêver, ou du moins à conserver une plus vive impression de ses rêves. Et quels étaient ces rêves?

Le premier fut celui-ci : il rêva qu’ayant reçu l’hospitalité, étant en voyage, il dormait très péniblement, un poids énorme lui oppressait la poitrine et l’étouffait. Il se réveilla (en rêve toujours), et trouva couché en travers sur lui le cadavre sanglant de son hôte. Impossible à lui de se défaire de cet horrible fardeau ; ses gémissements et ses cris étouffes donnèrent l’éveil aux domestiques qui vinrent le dégager, tout en 1 accusant d’avoir commis un meurtre. Il se mit à fuir, mais on cria au secours, à l’assassin, et on l’arrêta malgré toutes ses protestations d’innocence. Mis en prison, son affaire fut bientôt instruite et on lui notifia le jour de 1 ouverture des assises. A ce mot les assises, scs cheveux se dressèrent sur sa tôle, et la saisissant à deux mains, il s’écria d’une voix lamentable • « O désespoir ! et dire que ce n’est pas un rêve, mais une affreuse réalité ! »

Cette forte contention d’esprit mit fin à cet horrible cauchemar, et le réveil fut assurément la plus grande joie qu’il ait jamais éprouvée, malgré

climat 1)E pekjng,

une céphalalgie assez marquée, de l’excilalion, de l’accélération du pouls avec chaleur el moiteur de la peau. Ce cauchemar avait duré de minuit à trois heures du matin, avec une foule d’incidents désagréables, hideux ou horribles. Deux heures d’agitation et d’insomnie succédèrent à ce réveil et un peu de sommeil, vers l’aube du jour, fil suivre d’un peu de calme l’agitation de la première partie de la nuit.

Notre observateur resta deux jours sans fumer l’opium el il eut deux fort bonnes nuits. A la troisième, il fit comme précédemment : nouveaux cauchemars, épouvantablementpénibles, se produisent sous diverses directions d’idées, dont il est inutile de reproduire les détails.

Même réveil, même état.

Après deux jours de repos encore et sans rêves fatigunls, nouvel essai de la fumée d’opium et répétition identique des mêmes faits.

Ainsi l’opium fait rêver, mais il porte aux rêves tellement fatigunls que ce sont d’effrayants cauchemars, au lieu de ces rêves suaves et extatiques dont on a tant parlé, et bien à tort, croyons-nous. D’ailleurs la fumée d’opium, loin de porter aux ardeurs érotiques, endort plutôt le sens génital, car les grands fumeurs d’opium sont indifférents aux femmes.

Mais, pourrait-on objecter, peut-être ce qu’a éprouvé un débutant dans l’art de fumer l’opium, pourrait bien n’être pas l’expression de la règle générale.

Il se peut que certaines idiosyncrasies se trouvent fort mal de la fumée d’opium.

Et, d’autre part, ne serait-il pas à croire que le régime des Européens put être contraire aux effets opialiques?

Les Européens ont un régime différent des Chinois : ils prennent surtout du café après leurs repas; or le café, qui est l’antidote de l’opium, ne Ferait-il pas que la fumée de l’opium leur fût de mauvais effet, au lieu du charme qu’en éprouvent les Chinois qui ne boivent que du thé et ne connussent pas l’usage du café ?

Celle objection que nous faisons nous-même, pourra être jugée à .sa valeur, sinon en France, du moins en Angleterre, où, comme en Chine.

>n boit du thé, et où l’usage de l’opium, soit en fumigation, soit en mastication, commence à prendre une grande extension, propagée surtout par ;cux qui reviennent des Indes.

En 1852, on a introduit à Londres plus de 250,000 livres d’opium.

lais jusqu’à preuve plus ample, nous maintenons ce que nous avons dit

les effets désagréables de l’opium, quand on pousse un peu loin sa liimi- [ation.

En délinltive, si l’habitude do fumer l’opium coûte cher aux Chinois, si 0 est loin procurer les jouissances factices dont on a parlé ; si même nussee à l'excès, 'elle peut aboutir à la ruine physique et morale, l abrutissement, à la consomption, à la paralysie générale et à la mort, ourqtioi y a-t-il tant de fumeurs en Chine? Parce que c'est une habitude 111 se gagne par imitation el sans peine d’abord, et qu’une fois prise on

MALADIES CLIMATÉRIQUES

garde el cultive en progressant toujours, comme il arrive d’ailleurs pour toutes les habitudes, celles surtout qualifiées de mauvaises par leur excès.

En effet, chez nous, par exemple, qu’y a-t-il donc de si agréable et de si joli à priser et à fumer? qu’y a-t-il de bon ou d’utile? Fort peu de chose assurément à côté des nombreux inconvénients. Et pourlant, quoi qu'en dise Aristote (*), l’habitude de fumer prend une tendance extraordinaire à se généraliser dans toutes les classes de la société, et cela quoiqu’il faille payer un dur tribut aux indispositions du début et aux malaises très marqués qu’on éprouve, si l’on fume trop ou si l’on change le mode de fumer. Le plus souvent, une pipe grise le fumeur de cigares, et réciproquement un fumeur de pipes est parfois incommodé par un cigare. Il y a des jours même où le fumeur est incommodé du mode de fumigation qui lui est d’ordinaire agréable, et c’est en Europe, comme en Chine, un mauvais signe de n’avoir pas envie de fumer quand on en a l’habitude. N’empêche qu’on ait formulé dans un langage dythirambique les délices de l’usage du tabac sous toutes formes, et surtout sous celle de la fumigation; jugez-en par ce passage de Y Hygiène du fumeur et du priseur, opuscule superficiel, mais très humouristique. Après avoir dit combien les débuts du fumeur sont pénibles, l'auteur (anonyme) continue : « Mais quand on a su, par une religieuse persévérance, surmonter les premiers obstacles, quand le cerveau est moins ébranlé par la fumée, alors s ouvre devant le jeune adepte un monde nouveau, monde indéfinissable, véritable fantasmagorie que la plume ne saurait dépeindre, et dont je voudrais pourtant donner une idée aux détracteurs, s’il en existe encore, de la précieuse plante dont nous nous sommes faits les apôtres. Un sentiment de bien-être, une ivresse voluptueuse, un je ne sais quoi de vaporeux s’empare de nos sens, nous ravit et nous transporte. Nos pensées se succèdent sans effort, et prennent une teinte mélancolique et suave qui réjouit l’àme et le cœur. Les doux souvenirs, les tendres émotions, les moments de bonheur, trop courts, hélas! que nous avons passés sur la terre, se représentent à notre esprit enchanté. Divine extase où viennent se confondre le passé, le présent, l'avenir, nos rêves, nos craintes, nos espérances... »

Ce qu’il y a déplus fantasmagorique dans tout cela, c’est l’exagération de langage qui ne le cède en rien à tout ce qu’on a débité sur les effets piétendus magiques de l’opium.

En résumé, qu’il s’agisse du tabac, du haschich ou de 1 opium, ce qu il y a de plus vrai dans tout cela, c’est le charme de l’habitude et du repos corrélatif. Prenez un Arabe, voyez-le chez le caouadji , il fume accroupi, ne parle pas, savoure sa tasse de café en fumant sa chibovque, et reste automatiquement posé comme une momie; il ne pense même pas, il fait

(I) Allusion à ce plaisant distique :

« Quoiqu’on dise Aristote ol 3» docte cabale,

Le tabac est fort bon il n'est rien qui l'égale.

Nous (Jouions qu’Arislote ail eu a censurer les Grecs do fumer el de priser.

CLIMAT DE PEK1NG

son kif. C’est-à-dire il jouit du repos, dans une inertie physique et morale, sur'Ia limite de la somnolence et du demi-réveil, libre de tout mouvement, de toute suite d’idées, de toute préoccupation, dans une passive torpeur.

Les fumeurs d’opium et de haschich font aussi leur kif d’une façon analogue, comme après le repas et le café, l’Européen fait son kif en fumant son cigare. Mais de là aux extases voluptueuses et aux rêves érotiques, il y a loin.

Du reste à quelque chose mal est bon, et pour l’usage de fumer l’opium en particulier, il y a un enseignement dont on peut tirer parti au point de vue thérapeutique.

De prime abord, la fumée de l’opium est fort agréable à l’odorat et a une saveur douce. On la respire largement sans fatigue, sans gêne, sans aucune sensation désagréable, bien qu’il reste un arrière-goût, une légère amertume. Une pipe fournissant, selon la manière de fumer, une vingtaine d aspirations, il y a, dans deux ou trois pipes, qu’un adulte peut fumer sans fatigue ni influence désagréable, de quoi faire des fumigations calmantes et médicatrices en divers cas.

Nous l’avons personnellement essayé pour une bronchite à sa troisième période ou nerveuse, c’est-à-dire lorsque après la période d’invasion et inflammatoire, et après les périodes de coction et d’expectoration, il reste cette toux nerveuse, disons-nous, fort incommode et tenace, par quintes sèches. A ce moment-là, une toux opiniâtre a été calmée et dissipée en deux jours, de fumigations d’opium à dose modérée et à divers intervalles. Nous n’avons pa^s eu la gorge sèche pour cela, ni ce sentiment de soif que l’on attribue à l’influence de l’opium, ni non plus d’envie de vomir, ni perte de l’appétit; mais il y a eu un calme bienfaisant avec chaleur et moiteur à la peau.

On peut procéder de même pour des cas d’asthme, d’emphysème pulmonaire, de bronchite chronique, de palpitations nerveuses du cœur, dans les névralgies faciales, dentaires, susorbilaires, la migraine. On pourrait en essayer encore dans certaines gastralgies, dans les insomnies, en un mot dans toutes les indispositions ou affections dans lesquelles l’élément douleur névralgique est prédominant, et contre lesquelles l’opium agit tout à la fois par ses propriétés calmantes et par son action sudorifique très marquée.

Le pavot blanc, le coquelicot, la chélidoine, la pomme épineuse, la belladone, la jusquiane sont employés en thérapeutique sous forme de fumigations. N’est-il pas logique d’employer de même l’extrait d’opium, dont on peut régler l’emploi progressif et sans danger immédiat ni ultérieur, quoiqu’on ait fait un épouvantail des excès de certains fumeurs.

Lest surtout en vue de son emploi thérapeutique, que nous avons insisté sur les divers détails nécessaires pour bien préciser la manière dont on doit s’y prendre, pour fumer l’opium.

El. maintenant, qu’en est-il en Chine de l’abus immodéré de la fumée

MALADIES C L 1 M A TÉ R I Q U ES

d’opium, quant aux affections diverses qui 's’observent chez les grands fumeurs?

Leur première impression en se mettant à fumer est d’abord un sentiment de satisfaction et de bien-être, qui réveille le fumeur habitué de sa torpeur du matin. Sa figure s’épanouit un peu, l’œil est plus vif, la pupille moins dilatée se contracte légèrement, il se réveille, en un mot, et lui, taciturne d’ordinaire, devient un peu plus communicatif.

Mais l’excitation ne va ni à la joie bruyante ni à la colère, encore moins à la fureur, et nous ne comprenons pas qu’on ait osé écrire qu’à Java, parexemple, il était permis de tuer les fumeurs d’opium comme des chiens enragés.

Tue-t-on en Europe les gens ivres? Que dirait-on pourtant des Indo- Chinois qui débiteraient pareille calomnie sur notre compte?

Le grand fumeur d’opium se narcotise, il est vrai avec sa pipe, mais il est inoffensif et tranquille pour arriver bientôt à être ivre-mort; car son sommeil léthargique est du coma. Le faciès est pâle, la bouche béante, parfois spumeuse, la pupille contractée (c’est au réveil qu’elle est dilatée); la peau est couverte d’une sueur froide, le pouls est petit et lent. Que se passe-t-il dans ce sommeil image de la mort? D’affreux cauchemars. Demandez plutôt à l’ivrogne à quoi il a rêvé? Et pourtant il recommence... pour noyer ou oublier ses chagrins, dit-il; voilà le pourquoi de l’habitude, qu’il s’agisse des buveurs d’Europe ou des fumeurs de l’Indo- Chine.

Le réveil, avons-nous dit, est lourd, la torpeur est grande, le faciès exprime l’hébétude, la marche est lente, chancelante. Il y a perte d’appétit et allanguissemenl des fonctions digestives. L’activité, la volonté, la mémoire vont progressivement en diminuant, et une fois sur cette pente on arrive aisément à la perte des facultés, avec tendance aux prodromes ou symptômes d’ataxie locomotrice précédant la paralysie générale. Le froid glacial qu’ils éprouvent leur fait ardemment désirer l’opium, dont l’usage les mine par les sueurs et la diarrhée, avec gastralgie ou gastrite chronique.

De là au marasme et à la mort la transition s’opère à la longue, mais il faut du temps et bien longtemps, et faire grand abus de l’opium pour en arriver là.

Quant aux conséquences héréditaires qu’on a voulu attribuer à l’usage de fumer l’opium, les conclusions adoptées nous paraissent bien risquées. Que les grands fumeurs d’opium en arrivent à une hébétude symptomatique de l’affaiblissement des facultés intellectuelles, et de là parfois à l’insanité et à la folie confirmée, cela se voit sans que ce soit pourtant la règle générale ; mais que leurs enfants en reçoivent une influence héréditaire, cela n’est pas ’e cas d’ordinaire; c’est l’adulte célibataire ou vivant en dehors des relations de famille qui s’abrutit à fumer l’opium. Les gens-là n’ont donc pas d’enfants, ou, s’ils en ont, ils étaient nés, ces enfants, avant que les pères eussent poussé à l’excès leur pernicieuse habitude.

CLIMAT DE PEKliNG.

Les enfants des fumeurs d’opium, s’ils sont élevés convenablement, et s’ils ne contractent pas eux-mêmes de mauvaises habitudes, notamment celle de fumer l’opium (et le triste exemple de leurs pères les en éloigne), jouissent tout comme les autres de la plénitude de leurs facultés physiques et morales.

Qu’il y en ait parfois de malingres, d’étiques, de scrofuleux, de rachitiques ou d’idiots, comme parmi tous les autres et dans une proportion analogue; il y a eu alors d’autres causes déterminantes que celle de la part des parents d’avoir fumé l’opium avec excès.

Signaler cette dernière influence comme la source principale des maux observés chez leurs enfants, c’est abuser du sophisme post hoc , ergo propter hoc.

Des fumeurs d'opium. — Disons un mot d’abord des effets physiologiques de l’opium; administré à très petite dose, il produit ordinairement un état de calme qui porte au sommeil. A doses plus fortes, il agit comme stimulant du système cérébro-spinal en exaltant les facultés intellectuelles, puis il détermine un profond sommeil, mais agité par des rêves pénibles avec chaleur à la peau et sueurs plus ou moins abondantes.

Les préparations d’opium longuement continuées diminuent l’appétit, produisent l’inertie des voies digestives, avec soif, troubles de la vision, contraction de la pupille, des tintements et des bourdonnements d’oreille, des hallucinations et une excitation nerveuse générale, avec tendance à l’agitation convulsive et désordonnée du système locomoteur, et conduisant progressivement au marasme.

Prisa haute dose, l’opium est un poison narcotique; mais il faut bien se garder de croire qu’on s’endorme alors quiétement dans le sommeil de la mort. L’agitation, l’excitation et l’exaltation sont extrêmes; les souffrances de l’estomac, du cerveau et de tout le système nerveux, avec soif, envies de vomir, vestiges de délire, sont horribles, avant d’arriver aux symptômes asphyxiques et apoplectiques qui se terminent par un coma mortel.

Ln 1845, à Alger, nous avons vu un cas d’empoisonnement produit par 14 de litre de laudanum, qu’un jeune sous-officier avait avalé d’un trait, et qu’il avait dérobé à l’infirmerie du corps auquel il appartenait.

Il était enfermé dans sa chambre, mais les souffrances remportèrent sur sa volonté pourtant énergique; ses gémissements et ses cris plaintifs attirèrent l’attention de ses camarades, qui accoururent en forçant là porte. Au milieu des tourments qu’il endurait, sa raison n’était point encore perdue. Il regrettait son acte pour son père, auquel il priait en grâce de taire la cause de sa mort. Malgré les tentatives pour le sauver, il mourut quelques heures après dans un coma apoplectique et asphyxique. La face injectée se couvrit de marbrures violacées; l’abdomen était ballonné et la fermentation intérieure de l’opium lit régurgiter longtemps encore, parla

MALADIES CLIMATÉRIQUES

5oG

bouche et les narines, une abondante écume qui se réduisait en liquide d’un brun noirâtre cl d’odeur vireuse. On le voit, il s’en faut donc bien que par l’opium la mort soit douce et tranquille, comme on le croit trop vulgairement.

Revenons aux mangeurs ou mâclieurs d’opium.

Les opiophages sont moins nombreux que les fumeurs d’opium; généralement on commence par .'être fumeur, et c’est à la longue, par nouvel excès ajouté au premier, que le fumeur achève ses séances aux fumeries, opium shops, en mâchant de l’opium pour mieux s’endormir, plus vite et plus profondément. Il en est même qui, â bout de ressources et ne pouvant plus satisfaire l’impérieux besoin de fumer, mettent fin à leur misérable existence en mangeant de l’opium jusqu’à empoisonnement, comme nous le verrons ci-après.

En Europe, il arrive qu’on rencontre aussi parfois des mangeurs d’opium, soit par aberration de goût, soit pour aller à la recherche des prétendues jouissances factices, banalement attribuées aux opiophiles orientaux, par ceux qui en ont trop souvent parlé en complète ignorance du sujet.

Au début de notre carrière nous avons eu un de nos camarades qui,

pendant ses gardes, dévalisait le laboratoire de la pharmacie de tout l’opium qui s’y trouvait. On s’aperçut de ses larcins, et l’on finit par savoir positivement qu’il mangeait dans la solitude quantité d’extrait d’opium. Qu’éprouvail-il dans cette habitude? il ne s’en est pas expliqué, mais a l’âge de 25 ans il avait le teint pâle, terne, l’œil hagard, il était taciturne

et distrait à être la risée de tous; il n’était pas à ce qu'on lui disait, il ne percevait pas; l’attention faisait défaut, et la mémoire était affaiblie au point qu’il était nul dans les épreuves des examens annuels.

Malgré les conseils amicaux et les reproches qu’il recevait pour le détourner de la pente funeste dans laquelle il s’engageait, il persista dans sa pernicieuse habitude, fut évincé et mourut â un âge peu avancé.

Personnellement nous ne connaissons l’usage de l’opium en extrait que pour en avoir parfois pris quelques pilules ou quelques grains, en les laissant fondre dans la bouche, comme on le fait pour l’extrait de réglisse; et nous comprenons (pie l’on prenne goût à sa saveur légèrement douceamère, â plus forte raison si â la longue il y a presque charme pour les effets physiologiques qui s’ensuivent. Nous n’en sommes pas arrivé la. Ici la solution d’opium va par déglutition dans l’estomac, il est absorbé par digestion, tandis qu’en fumée c’est par respiration. D’autres fois on devient mangeur d’opium par emploi thérapeutique répété et continué, lorsque certaines névralgies rebelles le font prendre en usage à dose progressivement élevée.

C’est le cas d’un autre de nos premiers camarades d’études (pii, pour cause de névralgie faciale, mâchait l’opium d’habitude, et pourtant, il faut le dire, il n’en était pas influencé d’une manière fâcheuse quant a ses facultés intellectuelles. Habile préparateur de chimie, il a écrit depuis sur

CLIMAT DR PEKING

cette science, et plus tard il est parvenu par ses recherches à faire une découverte importante de chimie appliquée.

A pics de trente ans de distance, nous l’avons retrouvé toujours très maigie et délabré comme il 1 était auparavant, mais toujours intelligent

et laborieux, bien qu il n ait pas cessé de prendre habituellement de l’opium (L).

Enfin nous citerons, comme cas plus extraordinaire encore, celui d’un de nos clients qui, pour des névralgies faciales rebelles datant de plus de vingt ans, en est arrivé à prendre, non plus de l’opium, mais de l’acétate de morphine, non par milligrammes ni centigrammes, mais par grammes. C’est-à-dire qu’il prend de ce poison actif, en vingt-quatre heures à lui seul parfois, de quoi tuer plusieurs personnes.

Les cas d’une tolérance aussi extraordinaire feraient moins douter de (.( lui de Mithiitade, si 1 histoire n avait pas oublie de dire a quels poisons ou plutôt à quelle espèce de poison il était devenu réfractaire parla longue habitude d’en prendre ; car il est impossible que le célèbre roi de Pont, quelque robuste qu’il fut, eût épuisé sur lui-même les effets de toute la série des substances toxiques connues de son temps.

Dans 1 Indo-Chine, bien que les opiophages purs soient plus rares que les fumeurs, il est facile d’observer les mangeurs d’opium dans les fumeries, cumulant les deux habitudes de la fumée et de la mastication. En effet, lorsque le fumeur passionné se lasse à aspirer par le tuyau de sa pipe à la flamme de la lampe, il arrive fréquemment alors que pour aller plus vite en besogne et obtenir le narcotisme qu’il désire, il achève de se soporifier en avalant de l’extrait aqueux d’opium à doses variables, selon le degré d’habitude auquel il est parvenu. En un mot, il finit par chic/uer de l’opium en avalant le produit de sa mastication.

Toutefois il s endort souvent trop bien, et soit par intempérance, soit par idée préméditée de suicide, il ne se réveille plus.

On tente alors de sauver ces empoisonnés en les faisant vomir; mais c est le plus souvent peine inutile, si pour mieux en finir le mangeur d opium a avalé la chair pilée d’un petit poisson rouge, ou si par malveillance on lui en a fait prendre à son insu.

Nous ne saurions mieux établir l’authenticité du fait qu’en transcrivant la lettre que la supérieure des dames de la Maison de Jésus-Enfant, à Nino--

P°, dérivait sur ce sujet, en date du 2 juillet 1801 , à M. le docteur Gerrier à Saigon :

«...Mais il est une chose que je regrette vivement d’avoir oublié de vous demander : elle concerne les empoisonnés que nous sommes si souvent appelés à soigner.

» Comme nous vous l’avons dit, lors de votre voyage à Ning-Po, nous sauvons assez souvent les gens qui s’empoisonnent avec de l’opium, en les faisant vomir avec de l’émétique. Mais pour ceux qui s’empoisonnent

d) Vorguin, invenlpurde la fuccine.

M A LADIES CLIMATÉRIQUES

avec une sorte de poisson, ou qui le prennent après avoir mangé l’opium, ces personnes-là, jamais nous n’avons pu réussira les faire vomir, et par conséquent nous n’avons pu trouver moyen de les sauver.

» Les poissons dont il s’agit sont ces petits poissons rouges que l’on nourrit dans des vases ou bocaux par curiosité. Ils les pilent tout frais, et, après avoir délayé ce poisson pilé avec de l’eau, ils boivent cette liqueur d’une nouvelle espèce et sont certains de mourir. Le plus souvent, cependant, c’est la personne qui veut la mort d’une autre, qui cherche à le lui faire prendre après qu’elle a mangé de l’opium. Elle lui fait ordinairement prendre ce nouveau breuvage sous prétexte de le sauver, lui alléguant que cela le fera vomir; mais c’est tout le contraire qui arrive. On dit aussi que ce poisson, mangé sans aucun autre, mélange, empoisonne sans qu’on puisse y apporter remède. C’est vous dire, monsieur le docteur, combien nous vous serions reconnaissantes si vous pouviez nous indiquer quelque remède capable de provoquer un fort vomissement, et par conséquent guérir ces sortes de personnes. J’ai fait dessécher un de ces poissons que je vous envoie ci-inclus. »

Le poisson rouge dont il est question est tout petit, ayant à peine de 4 à 5 centimètres de longueur sur 1 1/2 de largeur. Il nous a paru appartenir au genre cyprin de Chine, famille des malacoptérygiens.

Nous venons d’exposer bien plus les inconvénients de 1 usage de l’opium en fumée et en mastication, que les faibles avantages qu’on peut y trouver.

Mais en conclusion finale, nous dira le lecteur, comme médecin, que pensez-vous de cet usage ?

Nous répondrons que médicalement parlant et sagement employée, la fumée d’opium peut être très utile, très salutaire dans une foule de cas.

Rappelons que Sydenham déclarait qu’il aurait renoncé à l’exercice de la médecine, s’il eut dû renoncer à l’emploi de l’opium.

Or l’IIippocrate anglais eût assurément conseillé l’emploi de l’opium en fumée, s’il en avait connu l’usage.

Notre conviction, sur l’utilité de son emploi, s’est progressivement corroborée de nos expériences personnelles et des résultats de nos applications pratiques sur de nombreux clients, et nous avons traduit cette conviction dans les termes suivants, à l’Académie de médecine de Paris (0.

De Vemploi thérapeutique de la fumée d’opium. — Nous avons publié, en •1805, dans la Gazette médicale de Paris (nos 25, 29, 55, 54 et 50), une série de feuilletons sous ce titre : Des fumeurs et mangeurs d’opium dans l’Indo-Chine.

Nous ne reviendrons pas sur celle question de coutume populaire, touchant à l’économie politique et à l’hygiène publique ; nous ne voulons aujourd’hui qu’attirer l’attention du monde médical sur son côté thérapeutique.

(I) Académie de médecine, séance du 8 décembre 1RGR. Voir aussi : Annuaire scientifique de Figuier, 18G9.

CLIMAT DE PEK1NG

^0lls terminions, en effet, notre étude par ces réflexions : nous croyons que, médicalement parlant, la fumée d’opium peut être très utile, très salutaire dans une foule de cas. Rappelons que Sydenham déclarait qu’il auiait plutôt renoncé a I exercice de la médecine qu’à l’emploi de l’opium. Or, disons-nous, l'illustre médecin anglais eut assurément utilisé la fumée d opium à la mode chinoise s’il l’avait connue.

Eh bien! après plusieurs années d’expérimentation pendant lesquelles nous avons employé la fumée d’opium comme agent médicamenteux, nous ne voulons pas différer plus longtemps de donner communication de ce moyen facile, inoffensif et très fructueux, à diriger contre une série d affections chroniques et névralgiques, de la poitrine surtout.

Mais d’abord comment fume-t-on l’opium? C’est avec une pipe toute spéciale dont nous donnons la description. Le tuyau d’une pipe à opium ressemble à une flûte qui n’aurait pour toute ouverture latérale que celle de 1 embouchure. C’est donc un tuyau fermé par un bout, près duquel est percée latéralement une ouverture circulaire où s’adapte le col de la pipe. Cette pipe ne ressemble en rien à aucune autre pipe à tabac. Elle est en forme de pomme d’arrosoir, n’ayant qu’un très petit trou,

d’un millimètre à peine de diamètre, au milieu de sa surface légèrement convexe.

La pipe en terre cuite a de 6 à 7 centimètres de diamètre, sur 4 de profondeur; elle est creuse à l’intérieur, et se termine par un collet de 1 centimètre de diamètre. Ces dimensions de la pipe, de même que celles

du gros tuyau, long de 50 centimètres au moins, sont ainsi établies pour refroidir la fumée.

Pour charger la pipe, on prend un ou deux grains d’extrait d’opium, sur e ec d une aiguille en acier, dans le genre d’un stylet de trousse, effilée et tres-pointue par l’autre extrémité. On présente cette parcelle d’extrait i opium a la flamme d’une lampe, pour la mettre en ébullition et lui donner un degré de consistance assez prononcé pour qu’elle reste à l’état de boursoufflure.

On dépose délicatement alors cet opium préparé très près du petit trou central de la pipe, mais sans l’obstruer, ce dont on s’assure avec la pointe e 1 aiguille qu on tient toujours a la main. Cela fait, on expose la partie centrale de la pipe à la flamme d’une lampe ou d’une bougie; l’opium entre en ébullition, s’enflamme, et c’est Je moment d’en aspirer la fumée, Par une ample inspiration pulmonaire.

\ ous écartez la pipe de la flamme, vous gardez un instant la fumée hans les bronches, et vous la rendez par une expiration plus ou moins ménagée, soit par la bouche, soit par les narines.

Vous passez de nouveau la pointe de l’aiguille pour vous assurer de la inerte du trou central; vous remettez la pipe à la flamme et faites une nouvelle aspiration. Si par l’ébullition l’opium qui reste s’éloigne du cen- 10 en coulant, ce qui arrive s’il n’a pas été suffisamment flambé, le bec o aiguille sert à le ramener en place avant qu’il ne soit refroidi.

MALADIES CLIMATÉRIQUES

Lorsqu’on arrive à la quatrième ou à la cinquième aspiration, tout l’opium est brûlé ; on broie le résidu charbonné avec l’aiguille servant de ràcloir, et on le renouvelle si on veut continuer les aspirations, ou plutôt

les inspirations.

En effet, une simple aspiration buccale, comme pour les pipes à tabac, ne suffirait pas pour brûler l’opium, et c’est à peine s’il arriverait un peu de fumée dans, la bouche, ce qui ne servirait à peu près à rien.

La véritable manière des fumeurs habitués, c’est de faire une aspiration, non pas simplement buccale, mais pulmonaire; en un mot une forte inspiration aussi prolongée qu’on le peut, et remplissant les bronches d’air chargé de fumée d’opium; c’est donc respirer la fumée à pleins poumons, et c’est la condition indispensable, tant pour brûler l’opium que pour en tirer parti.

Il est bon de noter qu’il ne faut pas brûler l'opium à une flamme de lampe fumeuse. Ainsi nos lampes a huile a brûler ne valent lien, a cause de la suie dont elles encrassent l’opium et chargent sa fumée. La lampe à esprit-de-vin irrite la gorge et les bronches; le gaz hydrogène carboné de même que le pétrole sont méphitiques.

A Singhapour on n’emploie, dans les lampes à brûler l’opium, que l’huile vierge de coco. Par analogié, nous avons essayé l’huile demandes douces, mais elle est trop fumeuse encore, et nous en sommes arrivé à préférer tout simplement la flamme d’une bougie.

Entre autres effets physiologiques et thérapeutiques delà fumée d’opium, nous noierons les suivants : un homme bien portant qui fume l’opium, pour la première fois, trouve la fumée agréable et suave au goût et à l’odorat. Dès la première pipe on est fumeur ; et à moins de faire une inspiration trop forcée, jamais la fumée d’opium ne fait tousser. Ce fait est très important à noter au point de vue thérapeutique.

Maintenant combien de grains d’opium un fumeur adulte peut-il brûler sans être notablement influencé?

Nous avons, au début de nos essais personnels, étudié maintes fois ce point de la question, et nous pouvons affirmer qu’avant d’avoir brûlé 50 centigrammes d’opium (soit 10 grains), nous n’avons jamais été influencé d’une manière sensible. Au delà il y avait de la chaleur géné-

rale, et pendant le sommeil, disons- le bien, des rêves rien moins qu’agréables, mais avoisinant plutôt le cauchemar.

Sommes-nous pour cela devenu un fumivore d opium? Non assurément , la fumée d’opium, quoique agréable, n’a pas eu pour nous un irrésistible attrait, il ne nous vient peut-être pas, trois fois par an, 1 idée de fumer de l’opium, à moins que ce ne soit pour une démonstration.

Il n’y a donc pas danger à être entraîné au delà de ce qu’on veut et doit faire en fumant de l’opium. Sans disconvenir toutefois que l’excès ne puisse nuire, nous dirons qu’on a trop exagéré l’influence de la fumigation d’opium chez les grands fumeurs de 1 Indo-Chinc.

En se tenant dans de justes limites, c’est-à-dire de I à 10 grains a

CLIMAT DE PE K ING

brûler, dans les vingt-quatre heures, on obtient une action sédative et médicatrice très salutaire dans les cas ci-après :

En première ligne, les bronchites et les laryngites chroniques, sans exclure les cas de ces affections à l’état aign ; la coqueluche, chez les malades capables de fumer la pipe à opium ; dans les cas d’asthme, d’angine de poitrine et de palpitation nerveuses, de gastralgie et d’entéralgie;

En second lieu : les névralgies faciales, dentaires, sus-orbitaires et les migraines; les rhumatismes musculaires et articulaires; car il faut bien noter qu’outre l’action sédative de la fumée d’opium, il y a aussi, à haute dose, la calorification générale et la sudation ou diaphorèse que le praticien peut provoquer et employer, selon les indications cliniques. Nous allons procéder actuellement à la démonstration du modvs faciendi.

Nous achevons : nous n’avons, pour le moment, que quelques pipes à opium; nous en mettrons une ou deux à la disposition de confrères auxquels nous en avons déjà parlé. Après les avoir plus amplement initiés, nous verrons si leurs essais confirment les nôtres, et s’il y a lieu de vulgariser davantage, parmi les médecins, l’usage de la pipe à opium, qui devra toujours rester, entre leurs mains, un instrument à garder par devers soi, pour ne pas le laisser tomber dans la banalité et l’écueil de l’usage public.

Nous terminerons en répondant, d’avance, à une objection, ou plutôt à une observation que nous avons prévue :

Pourquoi, dira-t-on, ne pas suppléer à la pipe à opium par la cigarette opiacée? Un instant nous avons eu cette illusion, nous avons cherché et trouvé une substance douce à brûler, s’imprégnant facilement de solution aqueuse d’extrait d’opium, et permettant de faire des cigarettes opiacées ainsi composées :

Prenez : fleurs de tilleul pulvérisées, en quantité suffisante pour en faire vingt cigarettes.

Imprégner ces fleurs de tilleul d’une solution aqueuse de 1 gramme d extrait d’opium ; laisser sécher à l’air, modérément, et en faire vingt, cigarettes, avec un moule ad hoc. Attendre ensuite que ces cigarettes, contenant 1 grain (5 centigrammes d’extrait d’opium), arrivent à siccilé suffisante pour être brûlées à la bouche, à la manière ordinaire.

Eh bien! le résultat n’a pas répondu à notre attente ; quoique douce, la fumée de tilleul opacié, mêlée surtout à celle du papier, qui est toujours âcre et nuisible, ne permet pas de faire des aspirations pulmonaires.

Il faut se borner à de simples aspirations buccales, et c’est à peine si l’on perçoit le goût de la fumée d’opium, qui s’évapore en effet en grande partie, sinon en totalité, avant d’arriver dans la bouche.

Ce que nous disons de la cigarette à opium, nous pouvons le dire de toutes les cigarettes médicinales, et notre conviction est que toute substance médicamenteuse, à employer par fumée à respirer, devra être brûlée à l’état d'extrait, comme l’extrait d’opium, sur la pipe à opium, dont un jour, certainement, nous changerons le nom en celui de pipe à hrider les extraits médicamenteux .

M A L A D 1 liS C L I M AT ÉR1QUES.

Celte queslion sera ultérieurement, de notre part, l’objet d’un mémoire spécial.

Résumé de la question. — Manière de fumer la pipe à opium. — La pipe chinoise, spéciale à cet effet, est en terre cuite; elle a la forme d’une petite pomme d’arrosoir, percée, au centre de sa surface convexe, d’un trou unique, ayant à peine un millimètre de diamètre.

Cette pipe se visse, par le collet, avec quelques brins d’étoupe humectée, sur le godet de l’ouverture latérale d’un tuyau, gros et long comme une flûte.

On a, d’autre part, une forte aiguille en acier, pointue par une extrémité, et un peu aplatie et recourbée sur l’autre. Par la pointe on s’assure que le trou central de la pipe est libre, et par le bec opposé on prend une parcelle d’extrait aqueux d’opium, du poids de o centigrammes (un grain).

On flambe celte parcelle d’opium à la flamme d’une bougie. (La bougie en cire est préférable, parce qu’elle est moins fumeuse.)

Par ce flambage on dépouille l’opium d’une partie de l’eau qu’il contient, afin de lui donner le degré de consistance molle voulu, pour éviter le coulage sur la pipe ; à cet effet il faut le laisser arriver à un léger boursouflement, par des passes répétées sur la flamme qui ne doit point le brûler, mais ledessécher modérément. Cet opium ainsi flambé, doit donc rester suffisamment mou pour adhérer sur le bord et au-dessous du trou de la pipe que le fumeur incline, de gauche à droite, vers la flamme de la bougie. C’est à ce moment qu’on met la parcelle d’opium en contact avec la flamme : en quelques secondes l’opium brûle, et c’est alors qu’on aspire par le bout du tuyau bien appliqué aux lèvres, en faisant une ample inspiration pulmonaire. Une simple aspiration buccale ne suffirait pas, et manquerait le but qui est de faire arriver la fumée d’opium dans les bronches. Par un temps d’arrêt on écarte la pipe, et on rend la fumée, soit par les narines, soit par la bouche indifféremment.

On s’assure avec la pointe de l’aiguille que le trou central de la pipe n’est pas obstrué, et l’on rapproche de nouveau la parcelle d’opium de la flamme de la bougie. On fait ainsi, aisément, avec le même grain d’opium, quatre et cinq bouffées de fumée. Toutefois il faut à chaque inspiration rectifier la position de la parcelle d’opium, et concasser, à petits coups d’aiguille, la pellicule charbonnée qui recouvre la surface brûlée. Lorsque l’opium arrive à être complètement carbonisé, on le racle avec le bec de l’aiguille, et l’on s’en tient là quand on débute.

Comme limite de la quantité d’opium qu’un fumeur adulte et progressivement habitué ne doit pas dépasser, dans les vingt-quatre heures, sauf cas exceptionnel, c’est de s’en tenir à 50 centigrammes, soit 10 grains.

Les affections pour lesquelles la fumée d’opium convient plus particulièrement, en tant que moyen de médication sédative ou calmante, sont surtout :

1" Les maladies aiguës ou chroniques des organes des voies respira-

Page 1