PLAINES, STEPPES ET DÉSERTS H
blanches dont l’Arabe est friand. Il ramasse aussi les orchis dont il fait sécher les tranches; bien mieux, d’après Peyssonnel dont nous avons pu vérifier l’assertion, il fait des récoltes de sauterelles qui, grillées et réduites en poudre, lui servent d’aliment; tout autant de faits qui prouvent que l’Arabe est à la piste de tout ce qui peut servira son alimentation, quelque singulière ou mesquine qu’elle puisse être. Eh bien, nous le demandons, pense-t-on que ces mêmes arabes fussent indifférents à ces bancs de lichen du Sersou, s’ils lui avaient reconnu des qualités nutritives, ou que ces qualités, si elles avaient existé, eussent pu échapper à son avidité pour tout ce qui est aliment? Aussi, quand il nous virent nous arrêter et ramasser avec empressement du lichen, ils ne revenaient pas de leur étonnement de nous voir avides de ce qu’ils appellent les excréments de la terre : oussek el trab. Nous interrogeâmes plusieurs chameliers et à la question : est-ce bon à manger, tous répondaient par le mot habituel d’une chose mauvaise : mammemiouch ! Ils ajoutaient même que pour certains animaux, comme le mouton c’était du poison. Ceci soit dit de sa valeur intrinsèque, passons à sa mystérieuse origine : En cheminant lentement sur les bandes terreuses, où sont les gisements de ce lichen, on trouve çà et là étalés sur le sol des disques blanchâtres de deux à trois centimètres de largeur, et qu’on supposait être de vieux lichens décomposés. En y regardant de plus près il nous fut facile de reconnaître, au contraire, que ce n’était là autre chose que les frondes, les thallus de lichens nouveaux, étalant leur surface blanchâtre rendue granuleuse par les aphtécions, et adhérant au sol par la surface inférieure. Ces disques se desséchant, se soulèvent, se séparent de la terre dans leur partie centrale, se racornissent, se roulent sur eux-mèmes; la face supérieure qui ressemble à de la peau de chagrin, restant externe, et la face inférieure étant partout en contact avec elle-même. Quand aux bords ils se plissent, se recroquevillent au centre, ce qui fait qu’on trouve toujours une dépression sorte de hile irrégulier à chaque morceau de lichen. En résupié, la prétendue manne du désert algérien n’est rien moins que d’origine céleste, pas plus que de nature alimentaire. Nous venons de constater son humble provenance et les caractères qui lui vaudrons une simple place parmi les cryptogames de l’Algérie, sous la dénomination de lichen du Sersou.
Du mirage. — Disons sur ce phénomène d’illusion d’optique ce que nous avons observé surtout dans le Sahara algérien. Quand le ciel est pur, quand le soleil inonde tout de lumière et de calorique, surtout alors qu’il est vers le milieu de sa course, on aperçoit la couche d’air qui est à fleur de terre, présentant, par suite de son échauffement, des tremblotements dans lesquels semblent s’agiter et se déformer les objets qui s’y trouvent. Ce phénomène progressant en raison de la dilatation de l’air, on finit par ne plus rien distinguer à la surface du sol, à une certaine distance, dans un cercle d’une étendue considérable. Dans les dépressions de terrain surtout on ne voit pli^ qu’une surface vaporeuse, imitant par sa transparence et scs ondulations la surface d’un étang agité par une légère brise.
GÉOLOGIE
L illusion est plus complète s’il se trouve en relief, au dernier plan de ce tableau négatif, un mamelon ou une chaîne de monticules dont le pied semble alors baigné parles ondes de ce lac vaporeux. Notons toutefois qu’il ne nous a pas été donné d’observer de ces images réfléchies de paysages plus ou moins éloignés. Nous ne renchérirons pas sur la séduisante théorie que Monge a donnée de ce phénomène en l’observant sur les sables d’Egypte, répondons seulement aux questions suivantes :
Pourquoi le mirage ne se produit-il que sur un certain cercle en avant de l’observateur? Parce que les rayons lumineux, réfléchis par la surface de ce cercle, sont seule dans les conditions voulues pour subir en traversant des couches d’air, de densité successivement différente, une réfraction telle qu’ils évitent l’œil de l’observateur. Or, l’étendue de ce cercle comprend tout le terrain à la superficie duquel, par suite de la dilatation inégale de l’air, les rayons lumineux ne font plus l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence. Pourquoi le mirage ne se produit il pas à partir du pied de l’observateur? Parce que dans les conditions du moins où nous l’avons vu, les objets à la surface du sol pour réfléchir des rayons subissant une réfraction suffisante pour éviter l’œil, devaient être à une distance de fiO à 80 mètres. Pourquoi au-delà de cet étang factice peut-on distinguer le sommet d’un monticule par exemple? Parce que les rayons partis de ce point suivent une. marche jusqu’à l’œil, qu’on peut considérer comme horizontale et qu’alors la réfraction est nulle ou du moins insuffisante. Pourquoi au même instant et sur le même point l’illusion peut-elle n’ètre pas égale pour tout le monde? Le voici : on est au milieu d’une longue journée de marche sans rencontrer un filet d’eau; il faut supporter la soif jusqu’au bivouac où peut-être ne trouvera-t-on qu’une mare bourbeuse, ou l’eau chaude et déjà corrompue des outres portées à dos de chameau. On fait une pause de quelques minutes et tel soldat haletant qui n’aura jamais entendu parler du mirage de s’écrier en quittant le rang : voilà de l’eau ! et s’obstinera, son bidon à la main, à courir pour en puiser à une nappe fuyant toujours. Qu’a-t-il donc pour être ainsi complètement dupe d’une illusion parfois incomplète chez vous? La surprise et la soif, son imagination est à l’eau, comme rêve à la fraîcheur, à la verdure ce pauvre matelot ou passager qui, sous les Tropiques, tourmenté parles ardeurs de la calenture, dans son délire saute par-dessus les bastingages et fait un plongeon dans la mer, croyant s’élancer dans une verte prairie. Celte influence de l’idée dominante sur la production de nos illusions s’observe fréquemment. Un exemple : en décembre 1845 nous nous trouvions avec une petite colonne expéditionnaire dans la plaine de la Mina. Un jour, retournant du bivae d’El-Birech au camp de Ilel-Ilaeel, en marchant dans la direction d’un beau soleil couchant qui illuminait toute la plaine que nous savions nue, soudain il nous parut voir des groupes considérables. Nous distinguions pour notre part des corps volumineux, haut montés sur jambes et nous n’avions pas le moindre doute que cene fussent les troupeaux de dromadaires des tribus voisines, que