DR TOULOUSE AUX CANARIES
ayant quitté le port par un ciel brumeux à moucherolles de neige, avec un vent de nord-ouest, faisant descendre le thermomètre à -f- 5° centigrades, nous traversons la Méditerranée par un temps calme et une belle mer; un beau soleil éclaire les côtes d’Espagne, et fait monter le thermomètre à 16°, pendant que le baromètre marque beau temps. Les cimes neigeuses de la Sierra-Nevada venaient de disparaître derrière nous, quand, le 9 décembre, la Dryade se présenta vent arrière à l’entrée du détroit de Gibraltar. Nous franchissons les colonnes d’Hercule,en doublant le cap Sparlel, et débouchons à pleines voiles sur les vagues déferlantes du grand Océan.
Les goélands, ces colombes de la mer, qui viennent au loin au devant des navires et qui les suivent très loin aussi, nous accompagnent pendant ([ue des cormorans, revenant de la pècbe, gagnent à tire d’aile les côtes ouest de l’Afrique qui disparaissent. Nous retrouverons les frères de ces cormorans dans la mer jaune, pêchant, en esclaves dociles, à la baguette des Chinois, comme les faucons du Sahara chassent au vol, pour l’Arabe.
Notre dernière visiteuse de la journée fut une fauvette, qui vînt se poser sur le canot d’arrière, au moment où une poule noire échappée des cages du bord tombait à la mer. Elle resta sur l’eau comme une macreuse sacrifiée a Neptune; la fauvette partit de son côté et nous les perdîmes de vue dans le sillage écumeux et verdâtre. Dans la nuit du 9 décembre, la brise, qui nous faisait filer près de 10 nœuds à l’heure, tomba peu à peu, et le lendemain nous étions au calme, par un fort beau temps. C’était le commencement de la zone dite des calmes du tropique du Cancer; le thermomètre étant à 18° monta, au soleil, à 28° ; aussi les vêtements d’été furentils adoptés dès ce moment.
Le jour suivant une hirondelle, pressentant l’orage qui se formait, et tombant de lassitude, vint nous demander l’hospitalité. Nous la recueillimes avec empressement, mais malgré tous nos soins, elle était morte
d’épuisement l’oiseau qui vole trop loin de son pays s’expose à n’y
pas revenir Mais pas de présages ; ce ne fut pas pour nous un oiseau
de mauvais augure.
La nuit est sombre et orageuse, des souffleurs suivent le bâtiment, en faisant jaillir des jets-d’cau intermittents avec leurs bruissements caractéristiques. Il fait, dans les cabines, une chajeur étouffante ; le thermomètre est à 22"; le baromètre baisse, et l’air est chargé d’électricité. Heureusement que cette tension cède, par une bonne pluie le 15 au matin. Cela vaut sur le pont un spectacle nouveau : on bouche les égouttoirs, et l’eau de pluie s’amasse par bâbord et tribord. On étend des voiles et des piélarts pour la recueillir dans des seaux, et les hommes nu-pieds et les manches retroussées, s’empressent de laver leur linge, c’est une lessive générale. Besoin n’est de dire que l’eau de mer impotable, n’est pas bonne à laver : elle ne dissout pas le savon, et le linge humecté par l’eau salée ne sèche pas. Aussi l’eau douce est-elle beaucoup ménagée à bord, chacun
GÉOGRAPHIE ORGANIQUE
est rationné petitement : les officiers n’en avaient qu’une carafe pour leur usage journalier.
Nous étions alors par le travers de l’archipel de Madère, où la viticulture fait place, chaque jour davantage, à la culture des nopaleries pour la récolte de la cochenille.
La nuit du lô lut très noire et orageuse; la pluie mêlée d’éclairs et de tonnerres fouettait par rafales. 11 est à noter qu’en mer, faute d’échos, le tonnerre est peu bruyant. Le 14 décembre, temps calme, ciel nuageux, vent de S. S. O, thermomètre à 22”, baromètre variable. Il bruine le matin. La nuit est étoilée. Calme et grand roulis. On commence à apercevoir un peu de phosphorescence, à l’arrière du navire et dans le sillage. Le 1 ’j décembre, temps couvert; pluie à dix heures, bonne brise, baromètre variable, le thermomètre à l’air libre marque 17°, pendant que la température de la mer est à 19°. Des goélands viennent voltiger autour du bâtiment, c’est signe de voisinage des côtes. En effet, après une nuit de gros temps, on signale, le 16 au matin, le pic de Ténériffe, à travers les brumes d’un ciel pluvieux. Dans l’après-midi il y a une embellie, et chacun de braquer sa longue vue sur ce gigantesque cratère, dont le sommet forme un cône parfait, dominant, d’une hauteur voisine de 4000 mètres, l’archipel groupé à ses pieds. C’est le fameux volcan de Teyde, dont la dernière éruption eut lieu en 1798.
L’île de Ténériffe, Nivalia ou Pluvalia des anciens, est la plus grande des Canaries appartenant aux Espagnols. Le climat y est très doux, le sol d’une fertilité rare et d’une végétation des plus variées. Il y a d’excellents vignobles dont le Malvoisie rivalise avec celui de Madère. On y cultive aussi la canne à sucre, sacchurum Teneriffœ. La nuit est sombre, grand vent. Orage avec pluie, éclairs et tonnerres. La matinée est brumeuse; pluie mêlée de grésil, par un fort vent d’ouest.
Dans l’après-midi, un arc-en-ciel magnifique paraît devant nous, comme un arceau sous lequel nous aurions à passer. Dans ces parages le commandant fait jeter, à la mer, une bouteille cachetée renfermant une note de la latitude et de la longitude, aArec la date et ces mots : « Dryade, portant 4000 hommes du 102r de ligne; tout va bien à bord. » Ce n’esî pas là assurément une manière d’écrire à nos parents, c’était l’exécution d’une convention entre les marines, pour fournir des jalons, devant servir à compléter l’élude si intéressante, si importante des courants de l’Océan, d’après les objets flottants et transportés d’un point à un autre, dans un temps donné. .
Dimanche 18 décembre, nous longeons la côte de l’ile de Gomera, qui nous abrite un peu du gros temps. On voit des habitations et des cultures verdoyantes, sur les pentes ravinées des montagnes aux crêtes édentées. De petits briks bateaux-postes circulent dans l’archipel, et des nuées de goélands viennent nous visiter, se disputant toutes parcelles de nouriture tombées du bord et emportées par le sillage.
Nous avons un calme trompeur, car au déboucher de l’extrême pointe