LE !\IAL DE MER
je l’île, nous sommes brusquement assaillis de tempête; on serre les voiles, on met à la cape, et on chauffe pour fuir le gros temps. La nuit fut rude, et nombreuses les indispositions causées par le mal de mer. Le ciel des îles Fortunées ne nous fut pas propice, bien que personnellement, rrràce à nos navigations déjà nombreuses, nous n’ayons pas eu à souffrir du mal que nous allons décrire.
Le mal de mer, nausea navigantium , est un état nauséeux, se déclarant /surtout chez ceux qui vont en [mer pour la première fois. Tant que le navire esta l’ancre, c’est-à-dire immobile dans un port abrité, on n’éprouve rien de particulier ^ce n’est donc ni le vaisseau, ni la mer qui impressionnent le nouveau venu, mais les mouvements de roulis et de tangage, lorsque le navire est en marche, et cela d’autant plus que la mer est plus agitée. En un mot, c’est sous rinfluence des mouvements, et surtout des balancements du navire, que se produit l’état nauséeux qui caractérise le mal de mer. Ces mouvements sont tellement confondus, précipités, saccadés par une mer houleuse, qu’il est d’abord impossible de s’en rendre compte, et c’est à déjouer l’adresse de l’équilibriste le plus exercé, pour ne point perdre le centre de gravité. De là les efforts considérables et inutiles que l’on fait, la contraction presque permanente de tous les muscles à la fois, surtout du tronc et de l’abdomen; de là le défaut de larges dilatations des parois de la poitrine, des inspirations incomplètes, une respiration saccadée et insuffisante pour une hématose convenable, l’accumulation du sang veineux dans les organes parenchymateux, les gros troncs veineux et les sinus; de là une pesanteur d’abord, puis un violent mal de tète. Notons de plus ce saisissement involontaire, cette contraction diaphragmatique, qui survient toutes les fois qu’on a sensation d’une chiite d’un lieu élevé, lorsque le navire, d’abord soulevé, retombe dans le profond sillon qui sépare deux lames. A cet état, qui n’est que prédisposant, il faut ajouter, par dessus tout, la perversion visuelle qui joue assurément le premier rôle. Lorsqu’on a cessé de pouvoir se rendre compte des mouvements combinés, auxquels on est soumis, qu’on est déroulé dans toutes ses allures, qu’on voit tantôt la mer, tantôt le ciel à travers les mats, les vergues et les cordages, le vaisseau plongeant alternativement par les côtés, par l’avant et par barrière, tout semble voltiger en l’air, au milieu d’un tournoiement général, et cette perturbation visuelle amène le vertige. A ce moment, on éprouve un intarissable ptyalisme, des nausées de plus en plus fortes, puis des vomissements qui accablent. La position horizontale est la seule qu’on puisse garder alors ; on se couche, on ferme les yeux pour ne pas voir redoubler les angoisses, dont on est torturé. On est dans un état qui n’a d’analogue que dans le narcotisme énervant, qui résulte de la fumigation inaccoutumée et abusive en tabac ; lia prostration, l’anéantissement sont au coudoie.
On a voulu placer la cause de ce singulier mal, dans un prétendu
GÉOGRAPHIE ORGANIQUE
chatouillement du diaphragme par les viscères, niais on doit être très réservé dans la supposition de variations accidentelles de nos organ.es et de nos fluides dans leurs positions respectives, le corps étant entraîné, comme un seul tout, dans ses divers mouvements. Si, du reste, la secousse imprimée au corps, produisait une succussion des organes succeptible de déterminer l’état nauséeux, qui donc y serait plus exposé que le postillon, lequel doit être en butte à toute sorte de secousses viscérales, ' s’exerçant alternativement de haut en bas et de bas en haut, par le trot du cheval !
Il s’est produit une autre opinion sur la cause du mal de mer : c’est que les troubles de l’encéphale, qui le caractérisent, seraient dus à la difficulté qu’aurait le jet artériel d’atteindre le cerveau, pendant le mouvement ascendant du navire, et le choc que cet organe recevrait du même jet, lors des mouvements d’abaissement. Pour s’arrêter à pareille idée, il faudrait admettre que le cœur, étant fixe, la tète s’en éloigne ou s’en rapproche d’une manière absolue. Or, est-il besoin de dire que la position relative des deux organes ne change pas, quels que soient les mouvements auxquels la totalité du corps soit soumise?
Qu’un de ces petits jets d’eau portatifs, ayant un jet de 50 centimètres, par exemple, soit placé sur le plateau d’une machine d’Atowd, et qu’on le fasse alternativement descendre ou monter, le jet n’en restera pas moins invariablement de 50 centimètres d’élévation, par rapport au tuyau d’où il sort. D’ailleurs, si par suite d’ascensions et d’abaissement alternatifs, s’effectuant sur une échelle d’une dizaine de mètres, les ondées artérielles subissaient les élongations et les refoulements qu’on a voulu supposer, que se passerait-il donc dans ces prodigieuses ascensions et descentes des aéronautes?
De même encore, s’il fallait attribuer de l’importance à une prétendue déviation. de la verticale, que subirait l’ondée sanguine par le roulis ou par le mouvement de progression, quelle déviation bien plus marquée ne se produirait pas sur un train de wagon, pouvant être lancé à une vitesse de quinze à trente lieues à l’heure?
Du reste, quand accoudé au parapet d’un pont, on prend le vertige, en regardant couler les eaux enflées d’une rivière torrentueuse, peut-on alléguer des déviations du trajet circulatoire du sang ? En vérité, on a lieu de s’étonner de toutes ces obscurités hypothétiques, donc on s’est plu à envelopper l’explication d’un phénomène, dont on a partout sous les yeux l’occasion de surprendre le mécanisme, Quand on valse pour la première fois, il est rare que, par suite du tournoiement apparent de tous les objets environnants, on ne prenne pas le vertige, au point de chanceler, et même de tomber, avec tendance à l’état nauséeux, c’estrà-dire provoquant, passagèrement, un malaise identique à celui qu’à bord la durée de la navigation, par une mauvaise mer, entretient plus longtemps. Pareil malaise survient encore, quand on monte et tourne sur des chevaux de bois de manège, ou qu’on se livre au va-et-vient de l’escarpolette. Pareil malaise