LA PETITE PROPRIÉTÉ RURALE
L'expropriation pour cause d'utilité publique serait ainsi appliquée pour transférer une partie de la propriété foncière a une autre. La Prusse, l'Autriche, la Russie ont employé, depuis longtemps, les mêmes procédés. lien a été de même, en France, pendant la Révolution, mais avec des formes tyranniques et sans compensations immédiates. La Prusse paraît décidée 'a employer les mêmes moyens, à la (in du \\\° siècle, pour déposséder la noblesse polonaise.
Leur efficacité a toujours été problématique. Ils n'ont préservé des plus graves difficultés aucun des Etals qui s'en sont servis. Ils n'ont préservé ni les empires de Babylone et d'Assyrie, ni l'empire romain, ni l'Espagne des causes de décadence provenant de la différence et de la discorde des éléments sociaux.
Le morcellement de la terre, n'a pas eu lieu, en France, pendant la Révolution. Il lui est antérieur et le mouvement de division n'a repris que lorsque l'Empire et surtout la Restauration ont rendu à la France la sécurité et la prospérité. Loin de résulter de mesures de spoliation, il a été un fait volontaire, commercial, en rapport avec les idées, les mœurs et les besoins. Les bandes noires, les spéculateurs ont plus fait que les proscriptions (1).
Tout se prêtait, en France, au succès du morcellement. Le climat, la nature des produits agricoles, leur variété, le goûl séculaire des paysans français pour la terre, spécialement la culture de la vigne, des arbres à fruit, de la soie, des terres maraîchères, l'abandon de la vie rurale par une pa.'tie des hautes classes, l'excès des impôts.
Il n'en est pas de même en Angleterre. Le climat condamne une partie du territoire alix herbages, partout défavorables a la petite propriété et a la petite culture. Les classes riches vivent a la campagne et tiennent a leurs terres. Les autres classes préfèrent le commerce, l'industrie et les profits comme les habitudes des villes. La race laborieuse, parcimonieuse> te-
(1) Voir : Léonce de Lavprgne, L'agriculture en France et la préface au voyage d'Arthur Young ; de Foville, le Morcellement en France, 1886, P. Leroy-Beaulieu, ïlevue des Deux-Mondes, 15 février 1886.
nace des paysans français, cette amie lidùle de la vigne et du mûrier, ne se rencontre dans aucune partie des îles britanniques, non plus que celle des métayers du centre de la France et de l'Italie. Ces did'érences ont été expliquées, avec sa grande compétence, par M. J. Caird dans plusieurs mémoires auxquels les partisans les plus autorisés des réformes comme M. Sliaw Left'vre, M. G. Brodrick, M. Chamberlain n'ont pu opposer des arguments péremptoires (1).
Enfin il s'est produit en France, en Italie, en Autriche, dans la plupart des Etats a culture foncière morcelée, une réaction sérieuse contre la petite culture et même contre la petite propriété. Le morcellement a cessé. On a dû recourir, en Allemagne et en France, ii des lois spéciales pour diminuer le nombre des parcelles, pour constituer des syndicats de culture. Les paysans n'achètent plus. Les spéculations sur les terres sont devenues désastreuses. Nous sommes loin de l'époque où Sismondi publiait ses belles études sur les métayers de la Toscane ('2 1, et où le livre d'Hippolyte Passy sur les systèmes de culture jouissait d'une vogue incontestée. On rétablit les majorais en Prusse ; le droit de primogéniture y refleurit.
Il y a donc une part, probablement une grande part d'illusions, en ce qui concerne la propriété rurale, dans les espérances et les projets du parti radical anglais. C'est l'opinion de M. J. Caird, de lord ïollemacbe, de M. Brodrick et des publicistes les plus autorisés. Ils reprochent a tous ces plans de ne tenir compte ni de la constitution naturelle de l'agriculture anglaise, ni des traditions et des goûts du peuple anglais et
(1) Lettre de M. J. Caird au Times, en réponse à un discours de M. Shaw Lefevre (22 novembre 1882). M. J. Caird est demeuré fidèle à son opinion sur la culture du sol anglais en grandes terres affermées, mais il n'a cessé de réclamer toutes les garanties en faveur des fermiers et des ouvriers agricoles (voir surtout ses deux discours à la société de statistique de Londres 1880 et 1881). M. Siiaw Lefevre est plus favorable à la division des grandes terres ; quant à M. Brodrick. il se prononce, avant tout, en laveur d'une modification profonde dans la législation.
(2) Lady Verney a publié dans le yinetecnth de novembre 1885 un article très curieux sur cette réaction.