‹ Traité de critique et de statistique comparée des institutions financières, systèmes d'impôts, et réformes fiscales des divers états au XIX siècle; Première Série; de nombreux tableaux son affectés aux impôts et aux finances de chaque étatChapitre 111 sur 377 · G6 LES ÉLECTIONS ANGLAISES EN · texte numérisé non relu

G6 LES ÉLECTIONS ANGLAISES EN

absolument la municipalisation du sol, mais ils ne seraient pas éloignés de voter les mesures nécessaires pour compléter la désagrégation, la mobilisation de la propriété foncière.

Les éléments d'une grande réforme fiscale, administrative et sociale, sont donc prêts en Angleterre. Cette réforme sera plus ou moins étendue, plus ou moins radicale, mais elle est arrivée à maturité ; elle était a la veille de s'accomplir d'après les élections de 1885.

§ 17. Les élections anglaises en 1885.

Dans ces conditions, le renouvellement du parlement anglais, a la fin de l'automne de 1885, devait présenter un très grand intérêt. Plusieurs autres questions très importantes s'y rattachaient. Toutefois, ces questions n'ayant pas trouvé place dans le programme radical, qui a été l'élément exclusif des plate-formes électorales, je nai pu encore les indiquer. Ce sont la liberté des échanges, la vente des boissons alcooliques et la prépondérance politique de l'Angleterre ou plutôt la sauvegarde de l'intégralité de l'empire anglais.

I. Free Trade. Dans le parti tory on compte encore bien des résistances a la liberté des échanges, 'a la libre importation des céréales et des animaux, surtout de la part des peuples qui repoussent les marchandises anglaises par des tarifs protecteurs. A diverses reprises, notamment dans un discours prononcé à Welshpool, en avril 1885, le marquis de Salisbury avait donné 'a entendre qu'il ne serait pas contraire a certains actes de réciprocité. 11 paraissait y avoir renoncé depuis son accession au pouvoir. Pendant la campagne électorale, il avait très catégoriquement déclaré quil était hostile a toute taxe d'importation sur les blés et les denrées alimentaires. Mais tous les torys, n'ont pas eu sa clairvoyance ; plusieurs ont arboré le drapeau du Fair Trade et de la réciprocité. Ils se méprenaient sur les dispositions des esprits. Le peuple anglais, qui doit acheter la moitié de sa subsistance annuelle, est resté profondément libre échangiste. Aussi les chefs du parti whig Lord llartington, sir Harcourt, lord Derby, M. Childers, M.

LE PREE TRA.de 167

filadstone ont, a diverses reprises, replacé la question du libre échange sur la plate forme électorale. Chaque fois, ils ont reconnu, avec une haute satisfaction, que le peuple anglais était toujours fidèle a la grande réforme de 1846 et qu'il désirait en poursuivre le développement.

Les torys et les Fair-Traders avaient espéré que les deux millions d'électeurs nouveaux, appartenant en majorité aux comités, voteraient en faveur des candidats favorables à la réaction protectionniste. Il s'est trouvé que c'est précisément parmi les habitants des comtés que cette réaction a rencontré ses plus fermes adversaires. Les nouveaux électeurs ont voté 'a la fois pour le Free-Trade des subsistances et le Free-Trade de la terre. C'est le fait décisif du grand mouvement électoral de 1885. Aussi l'un des correspondants du Times, rendant compte des travaux de la Chambre centrale d'Agriculture, écrivait-il h la date du '2 février 1880. « La grande masse des « propriétaires et des fermiers paraît se résigner a la situation « peu favorable du marché des céréales et se préparer 'a mo- « difier leurs systèmes de culture en développant leurs berce bages. Le libre-échange est devenu aussi populaire en An- « gleterre que la règle de trois » (1).

Si une réaction sérieuse doit avoir lieu en Angleterre contre le libre-échange absolu, elle sera conduite par les manufacturiers plutôt que par les agriculteurs. L\\ngleterre ne peut se passer des blés étrangers; elle est 'a même de se suffire à peu près pour tout le reste, du moins quant aux produits fabriqués. Elle pourrait singulièrement améliorer ses budgets et alléger ses taxes intérieures en levant sur les marchandises françaises, allemandes, russes, espagnoles, qui encombrent ses marchés, des taxes équivalentes a celles que ses propres produits sont tenus d'acquitter aux Douanes de presque tous les États

(1) M. Jenning-s ayant déposé sur le bureau de la Chambre des communes une proposition en vue d'établir des droits d'entrée sur les articles manufacturés des pays étrangers, afin de réduire les droits sur les thés et les cafés, la chambre a rejeté la proposition par acclamation (mai 1886). Il y a cependant un courant protectionniste en Angleterre (Voir iSinctcenth century, mai 1886, un article de lord Penzance) mais ce courant n'existe que dans les hautes classes.

168 l'impôt sur l'alcool

de l'Europe. Elle en souffrirait fort peu, tout en provoquant en Europe une crise redoutable, avertissement nécessaire pour les peuples qui prétendent vendre sans acheter.

Rien ne garantit que nous n'assistions a ce mouvement. La liberté commerciale serait alors défendue, en Angleterre, ar ses anciens adversaires ; ce seraient ses promoteurs qui l'abandonneraient.

II. Impôt sur ralrool. — La vente des boissons alcooliques se rattache a des questions d'ordre religieux, moral et scientifique. Le peuple anglais, sans être exempt de vices, est habitué à exercer sur lui-même ou à accepter un contrôle sévère. C'est la marque de sa puissance et de sa grandeur. Le climat, la nature des occupations, la tradition sont favorables à la consommation des spiritueux. Cette consommation est une source de dépenses très considérables. On ne l'estime pas, en moyenne, 'a moins de 150 millions de 1. s. par an, soit 3,250 millions. Cette dépense est lourde pour un grand nombre de familles. Elle appauvrit et elle démoralise en môme temps : souvent le père de famille conduit toute sa famille au Bar. De grands efforts ont été faits et sont poursuivis, depuis longtemps, par les sociétés dé tempérance, les associations religieuses afin de combattre les progrès de la cou sommation des alcools. Cette consommation a atteint son maximum en 1876 avec 171,650,000 gallons d'alcool. En 1883 elle avait été réduite a 148,500,000 gallons. Dans beaucoup d'États on considérerait cette diminution comme un malheur public. Il n'en est pas de môme en Angleterre. Au contraire, on voudrait la favoriser en fermant entièrement tous les bars, restaurants, débits pendant toute la journée du dimanche. Déjà plusieurs lois, notamment celles de 1872 et 1874 réglementent avec soin l'ouverture, la fermeture et rinslallation des débitants de boissons de tout genre (1). On désirerait rendre cette réglementation plus sévère, plus efficace. On ne serait môme pas éloigné d'élever les droits. Ce sont les radicaux et les whigs qui dirigent le mouvement ; les torys s'y opposent. Ils sont

(1) Voir iiitoxicating liquor licensing acts by James Paterson. 1883.

l'impôt sur L'aL<0()L 109

plus faciles parce qu'ils redoutent que le délicit des taxes sur los boissons ne soit cond)lé au moyen d'imj)ôts sur les successions ; c'est précisément la proposition (|ih) le cabinet de M. (Iladstone avait soumise au Parlement. Le Parlement ne l'ayant pas acceptée, le cabinet se retira.

Tous les gouvernements, succombant sous le fardeau de leurs dettes et de leurs dépenses militaires, demandent a l'alcool un concours de plus en plus excessif. Les sommes immenses que l'alcool procure aux budgets de la Hussie, des États-Unis et de l'Angleterre ont excilé l'imagination des liommes d'Etat et des financiers. Ils ont été secondés dans leurs plans par les médecins et les moralistes. Les hommes d'Etal n'ont pas demandé mieux que de moraliser les contribuables tout en vidant leurs bourses. Il était dès lors facile de leur suggérer l'idée de monopoliser la production et la vente de l'alcool comme certains États ont pu le faire pour le tabac. La Hussie l'a tenté et y a échoué. Cependant l'alcool verse à son budget plus de 800 millions de francs.

Le tabac n'étant pas monopolisé en Angleterre, il ne saurait y être question de monopoliser l'alcool. Les Anglais savent trop bien que si l'abus de l'alcool offre les plus grands dangers pour les alcooliques, l'alcool est îi la fois un agent industriel de premier ordre et une boisson alimentaire de première nécessité sous un climat humide, froid, triste, comme stimulant et comme fortiliant. Dans une étude très bien faite sur l'alcool et l'abstinence (I), M. Molt établit que la consommation moyenne par tète d'alcool, en Angleterre (pii était de 5 gallons en 1877 a été ramenée à i-lG en 1885. Il compare cette moyenne 'a la consommation habituelle de .M. Gladstone qui a l'âge de 77 ans, consomme encore 7 gallons par jour et gouverne l'empire britannique. Ce détail tranche la question de consommation et de nécessité. Pour prévenir les excès des alcooliques, que rien ne préviendra jamais, faut-il encore ne pas supprimer le nécessaire des bien portants. Telles sont également les conclusions de .M. Stanley Jevons

{[)yiituviali\e\'\ew. Mai 1884.

170 L'IMPOT SUE l'alcool

et de M. Léon Donnât. M. Stanley Jevons recommandait de s'abstenir de tout parti pris a l'égard des impôts sur l'alcool avant d'avoir institué des séries d'expériences auxquelles il se prête particulièrement (1). Ces expériences sont en cours. M. Léon Donnât en a rendu compte dans son livre .S^^rAqjo////^/?/^ ea'-pcrimentale ['2) . 11 établit deux faits : 1" que tous les moyens préventifs contre les alcooliques ont échoué, 2" que la consommation moyenne pour les divers peuples est la même, i à 5 gallons. Elle varie avec le climat, la nature du travail — mais elle a une base identique. Il n'y a pas en Europe de population plus sobre, plus énergique, plus économe que celle de l'Ecosse. L'Ecossais prend plus d'alcool pur que l'Anglais, que l'Irlandais.

Consommation dans le Royaume-Uni I88i :

Angleterre

Ecosse

Irlande

Alcool.

gallons

Bière.

Population.

Produits.

Bière L.

Alcool. L,

Dans ces conditions, l'impôt sur l'alcool est une charge sérieuse, d'autant plus que le procédé anglais j)Our calculer la force alcoolique est rigoureux. Il donne environ une surélévation de ii 0/0 du droit tel qu'il est calculé en France. On peut par suite considérer que le droit a atteint en Angleterre le maximum et que toute aggravation, sans limiter la consommation des alcooliques, amoindrirait celle des personnes qui, comme M. Gladstone, doivent prendre une certaine quantité d'alcool.

Sous ce rapport M. Molt fait remarquer que dans les 150 millionsde L. que représente la consommation annuelle de l'alcool en Angleterre 50 millions, c'est-a-dire 25 0/0, proviennent de l'impôt et 45 millions du prix de la marchandise ; 55 millions

[1) Contemponinj Review. Février 1880.

(2) Sur la question de l'alcool je renvoie à une étude que j'ai publiée dans la Uevue scientifique du 14 août 1886.

L'UNITft DE l'empire 171

constituent les hénéllces (Jerindnstrieetdii commerce, moins deux raillions pour les licences. Ces hénéllces sont partagés par 280.000 personnes: moyenne 1S9 L. ou 4.725 francs. Encore ce bénéfice est-il exagéré, car il faudrait en déduire les boissons achetées directement che/ les fabricants et consommées dans les familles.

Les torys sont donc fondés a résister aux sociétés de tempérance et aux associations religieuses. L'impôt sur Talcool ne peut être augmente en Angleterre. Il y donne tout ce qu'on peut lui demander. On ne le rendra pas plus moralisateur, mais plus excessif (l).

Mouvement de la consommation 18<)0 1885 en 1000 gallons d'alcool (proof).

Années

Spirituevix

Vins

Bières

Total

III. Vempire anglais. — La sauvegarde de l'empire anglais a toujour.- été le moyen que les classes aristocratiques ont employé pour fortifier ou pour défendre leurs privilèges. Elles ont, dans la dernière campagne électorale, redoublé d'efforts pour soutenir le prestige britannique dans TExtréme- Orient, en Egypte, dans l'.Vfghanistan, 'a Constantinople, dans l'Afrique australe. Rien ne menaçant l'empire anglais, les diverses parties de ce colossal empire étant indépendantes les unes des autres, le corps électoral n'a pas consenti 'a suivre les torys dans toutes les combinaisons de leur patriotisme. Les discussions ont été partout resserrées sur les réformes radicales. Les partisans du Fair Trade ont de même, dès les premiers jours, renoncé a soutenir la lutte. Tandis qu'en France une coalition de propriétaires sans clairvoyance impose aux classes les plus nombreuses et aux consommateurs, mal-

(i) La consomuiatioa par tète est passée dans le Koyaume-Uni de 1093 galions pour l'aicool à 1039 de 1852 à 1883; celle des vins de 231 à 401, celle du thé de 1 L. 90 L. 4,70. Livres, celle du café de 1,20 à 0,88.

l'îS l'unité de l'empire

gré le sulfrage universel, des droits exorbitants et injustes sur les denrées alimentaires et voudrait en arracher de plus oppressifs encore, les électeurs anglais, aussi bien dans la campagne que dans les villes, se sont |)rononcés contre toute taxe sur l'importation des subsistances. Le marquis de Salisbury a été oWigé de s'incliner lui-même, de faire des déclarations formelles. Le Fair Trade, a été dans les comtés, la cause du désastre des conservateurs.

Les résultats des scrutins ont confirmé les vues supérieures et les espérances de M. Hrigbt. Cet illustre survivant des luttes de 18i0 a 1840 a pris la part la i)lus active au mouvement de réformes de 1885. A Birmingham, comme a Street, il a déclaré accepter, sauf sur un seul point, la gratuité de l'éducation, le programme radical dans son entier. Mobilisation de la propriété foncière, désatîectation des biens de l'Eglise, municipalisation du sol, réforme des administrations locales, égalisation de l'impôt, taxes progressives sur les successions, restriction des substitutions et du droit de primogéniture, élévation des droits sur les boissons alcooliques, fermeture des débits de boissons, en un mot M. Bright pense que la seconde période des réformes économiques et sociales doit s'ouvrir sans retard.

Toutefois ce qui est a faire ne lui paraît ni plus difficile ni plus important que ce qui a été déjà accompli. La baisse des prix, obtenue grâce a la libre concurrence, est toujours ])our lui le plus grand bienfait de la Providence. C'est la théorie des économistes français, l'abondance et le bon marché des dons de Dieu (the gifts of God) sont, malgré les pessimistes, les traits qui caractériseront, selon lui, le xix'' siècle. Tous les progrès de l'humanité peuvent y être rapportés. Aux désespérances des sceptiques de notre époque, (jui vivent dans les débris des anciennes civilisations, il faut opposer les grandes vues de M. liright, comme celles de Fénelon, de Tnrgot et de Condorcet, sur l'évolution progressive de l'humanité, sur l'amélioration continue, et si extraordinaire en ce siècle, de sa condition.

L'Angleterre entre dans une seconde période de réformes

L'AUTOXO.\riK DE L'iItLANDK ] 7.'{

économi(]iies et sociales. Ces n'Iornios soiil (léja «NHiiiiiléos Le proij;ramnio a élé discute', devaul plus de (1 niillious délecteurs, devant le peuple anglais tout eu entier. Aucun autre programme n'a pu se produire. Hadicaux, Whigs, Torys, {"ont reconnu comme le seul élément de leurs discussions. C'est donc un programme nécessaire. I/accord est déjii lait sur trois |)()ints. Avec le temps, To'uvre entière s'achèvera. Dans cette (iMivre, l'égale répartition des clirirges sociales, eu égard aux besoins ou aux ressources, est le i)ut poursuivi, la réforme fiscale est le principal instrument pour l'atteindre.

De nouvelles expériences vont être faites, La liberté des échanges n'épouvante plus personne en Angleterre, Il en sera bientôt de même de l'impôt progressif. La rente anglaise sera soumise a l'impôt progressif, néanmoins les consolidés se coteront plus haut (jue le 5 0 0 français, affranchi de tout impôt.

Par compensation, la terre pourra être transmise sans que l'acquéreur soit accablé, a l'avance, de droits de toute sorte (pii, a chaque mutation, dévore le plus net du capital d'exl)loitation.

^ 18 — L'autonomie de l'Irlande.

C'est au cœur même de l'empire anglais (jue se trouve la cause de trouble la plus grave : la désaffection de l'Irlande,

L'Irlande, par sa situation géographique, a été l'asile suprême où se sont réfugiés les débris des Celtes et des Kymris, ex[)ulsés d'une partie de leurs territoires par les Romains, les Scandinaves et les Anglo-saxons, Une lutte inexorable s'est engagée dans l'Ile verte d'Erin entre les plus grands types de la race blanche. Cette lutte dure depuis plus de 20 siècles. Pendant 20 siècles, la race irlandaise, mélange des Celtes et des Kymris a résisté, avec une énergie sans exemple, à toutes les oppressions, dépossessions, émigrations et aux massacres. Sa longue histoire est l'un des plus terribles drames de l'histoire de l'humanité. L'Irlande a survécu par son inilexibilité et sa fécondité.

174 l'unité de l'empire

Mais l'Irlande n'a pas seulement servi de terrain a la lutte des races. A deux reprises, des religions différentes s'y sont rencontrées et y ont engagé un duel a mort. C'est en Irlande que la religion celtique a le plus longtemps conservé ses sanctuaires, ses traditions, sa langue et ses croyances. Dix siècles plus tard, c'est en Irlande que lEglise catholique a implanté un foyer inexpugnable de résistance (pii est devenu, tout en sauvegardant la race et la nationalité irlandaises, l'un des plus puissants instruments de la propagation du christianisme sur le globe. Les servantes irlandaises par leurs cotisations de deux sous ont construit à New-York la plus belle église des États-Unis et l'un des plus grands monuments des deux Amériques. La destinée de la race irlandaise n'est pas sans rapport avec celle de la race juive.

L'Irlande a perdu sa langue, inférieure a la langue anglaise, mais elle a conservé sa race et sa religion ; elle a, dans ce siècle, essaimé de tous côtés, plus de 5 millions d'Irlandais, restés inllexiblement tidèles au culte, aux souvenirs et aux traditions de leurs pères.

Quoique les siècles du moyen-âge, notamment le xv%xvi'' et le xvn" siècles n'aient présenté en Irlande, sauf quelques courtes périodes de répit, qu'une série de guerres, de spoliations et de massacres, l'époque la plus affreuse de l'histoire de l'Irlande a été le xviii'^ siècle. C'est au moment où la civilisation réalisait de si brillants progrès en France, en Angleterre, en Allemagne que l'aristocratie anglaise entreprenait la dépossession systématique des Irlandais de leur sol, l'asservissement de leur race, la proscription et la dégradation de leur religion.

Elle interdisait, à l'époque où vivaient Swift, Stern, Hume, Gibbon, Adam Smith, Watt, Cook, Chatham, le commerce, l'industrie, la bancjue, l'héritage a plusieurs millions d'hommes ; elle refusait de leur reconnaître aucun droit politique, aucune liberté religieuse, pas même le droit d'instruire leurs enfants. Les biens de l'Église catholique étaient transmis a l'Église anglicane, quoique les Irlandais d'origine fussent demeurés catholiques. La Russie n'a jamais été aussi oppressive

L'aUTONOMIL de L'IRLANDE 175

en Pologne. Les moyens (jue 1 aristocratie anglaise avait mis en {)ratique en Angleterre et en Ecosse, avec le conconrs des jnristes et dn Parlement, poin* accaparer la terre, Taf- Irancliir de toutes charges, constituer d'immenses latifundia transmis et conservés par le droit de primogéniture et de substitution, au moyen d'actes secrets, furent applifpiésa TIHande avec une |)ersistance, une rigueur, une habileté encore plus redoutables. En Angleterre, Taristocratie avait jugé nécessaire de compenser ses usurpations et ses monopoles par des services. Elle avait amélioré, ou renouvelé, ou déve!oi)[)é les rapports qui, de tout temps, avaient existé, a raison du climat et de la nature des cultures, entre les Landlords et les fermiers. Elle séjournait au milieu d'eux; elle les associait à ses vertus comme a ses plaisirs. La différence de race et de religion, les traditions séculaires des massacres et des proscriptions ne pouvaient ni susciter ni conserver un pareil état de choses en Irlande. Le Lan d lord, possédant en vertu de la force et de la conliscation, plein de mépris ou de crainte a l'égard d'une population inférieure et farouche, redoutait de vivre près d'elle ; il se tenait en Angleterre ou sur le continent, dépensant au loin ses revenus dont il conliail le recouvrement a des agents plus inexorables que lui.

La race irlandaise n'aurait-elle pas Uni par succomber sous cette jppression implacable ? Deux événements d'une portée supérieure l'ont sauvée : la guerre de l'Indépendance des Etats- Unis, la Révolution française. A leur iulluence, il faut ajouter celle de la pomme de terre. La pomme de terre a été, au xvni*^ siècle, la manne providentielle de l'Irlande.

L'asservissement de l'Irlande n'avait pu être complet. Il y avait en Irlande, surtout dans l'Ulster, un groupe protestant. Les protestants conservèrent leurs droits civils, religieux et politicpies; mais par la force même des choses, ils subirent l'oppression économique de l'Angleterre. L'interdiction d'ouvrir des banques, de commercer avec les colonies, d'élever des fabriques, d'importer en Angleterre du bétail, des lins et des laines, les accabla tout autant que les catholiques ; aussi l'oppression commune leur devint odieuse.

176 L'unité de l'empire

Un simulacre de parlement irlandais avait été conservé ; les prolestants seuls pouvaient en faire partie.

Les formes mêmes de la liberté i)rotéi;ent la liberté. La guerre de l'Indépendance soumit le gouvernement anglais a de pénibles épreuves. Dès 1775, Tillustre Grattan réclamait l'indépendance du parlement. Mais comment accorder la liberté politique aux protestants, formant la très grande minorité de la population, sans rendre aux catholiques la liberté civile, la liberté religieuse? C'est ce que comprit Grattan ; il réclama l'émancipation des catholiques. Lord North parvint à arracher à Georges III la liberté religieuse et la liberté civile.

Les catholiques purent acquérir des propriétés, louer des maisons, faire le commerce, ouvrir des écoles, avoir des armes. En 1785 le parlement anglais vota et (îeorges IIÏ accepta l'indépendance politique du parlement irlandais. Les catholiques en étaient exclus. Cet état de choses a duré jusqu'en 1800. L'Irlande a été libre et s'est librement administrée pendant 17 ans. Les catholiques devinrent électeurs en il^l.

Pitt avait voulu compléter ce pacte par l'émancipation complète des catholiques. Georges III s'y refusa. Pitt aurait triomphé de l'obstination de Georges III sans la Révolution française.

La Révolution française produisit en Irlande une commotion profonde. Elle fortilia chez les catholiques l'aversion contre leurs maîtres et l'espérance de s'en aflranchir. Ils réclamèrent avec violence leur émancipation politique. Ils comptaient sur le concours de la France. De 1G90 a 1765 ils avaient combattu à côté et sous les drapeaux de la France sur tous les champs de bataille de l'Europe ; 400,000 Irlandais avaient péri pour elle. Engagé dans une lutte à outrance contre la Révolution française, Pitt cessa d'être favorable a l'Irlande. Il refusa la demande d'émancipation. Les catholiques se soulevèrent pour la- première fois depuis un siècle. Le Directoire ne parvint pas a les soutenir avec eflicacité. Ils lurent vaincus. Pitt en prolita pour supprimer le [)arlemcnt protestant. Il acheta les voix des pairs et des députes. L'union fut ainsi faite.

l'autonomie de l'irlandk 177

Néanmoins la Révolution française a exercé une indiience décisive sur les destinées de llriande. Elle a relevé le moral de la race irlandaise ; elle lui a rendu Tespérance ; elle a répandu en Irlande de nouvelles idées. Les chefs de rinsui'rcction Fitz-Gérald, Emmel, exécutés par les Anglais, sont devenusdes héros populaires. Ce sont les prédécesseursd'0'Connell, de I3utt, de Davitt, de Parnell. Le projet d'émanciper les catholiques n'a plus été ahandonné. Les longues guerres de l'Empire l'ont rendu moins impopulaire. Pendant vingt-deux ans les soldats irlandais, tous catholiques, ont combattu dans les rangs de l'armée anglaise en Es[)agne et dans l'Inde. En appréciant la bravoure irlandaise, les Anglais se sont habitués à reconnaître les autres qualités des Irlandais, la sincérité, la solidité de leur foi. Séparée du continent pendant la guerre, maîtresse de la mer, l'Angleterre avait pu développer son industrie manufacturière avec rapidité ; sa population augmenta; les blés de l'Irlande devinrent nécessaires pour la nourrir. L'Irlande a i)articipé, de 1800 a 1815, a la prospérité de l'Angleterre ; l'oppression s'adoucit; les idées s'étaient modifiées. A la paix, l'Irlande était moins accablée et plus forte. Les agitations qui suivirent la paix en Angleterre ne pouvaient manquer de se répercuter en Irlande. John Keogh, survivant des luttes de 1798, témoin de la prospérité de l'Irlande libre, avait conservé les souvenirs de cette époque. C'est lui qui représente la transition entre l'Irlande ancienne et la nouvelle Irlande. Il mourut en 1826, confiant à O'Connell les destinées de l'Irlande. Mais Canning avait déjà repris les projets de Grattan. Robert Peel et le duc de Wellington les firent aboutir en 1829. Les Irlandais catholiques devinrent éligibles à la chambre des Communes.

A partir de 1829, l'histoire de l'Irlande se partage en trois périodes distinctes qu'il importe de bien marquer afin de se rendre compte des événements contemporains.

La première dure seize années de 1829 a 1847. C'est une époque relativement prospère pour l'Irlande. Grâce a la culture de la pomme de terre, la population de l'Irlande dépasse 9 millions d'habitants. C'est l'époque où O'Connell lutte pour

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