LA GRISE DE L'EMPIRE ANGLAIS
gleterre s'était élevée à 31 millions et celle de rirlande était descendue ii 5 millions, soit 10 0/0. Si on ajoute à cette comparaison, celle des forces militaires, navales, productives, financières, on est forcé de reconnaître que l'argument est sans valeur.
M. Gladstone a porté le débat encore plus haut en demandant à son pays de réparer le mal (ju'il avait fait, en le conjurant de faire acte de justice envers l'Irlande. « Pourquoi l'An- « gleterre a-t-elle à s'embarrasser des griefs de l'Irlande? <( Est-elle tenue d'en faire son affaire ? Serait-ce une obliga- (( tion politique, un devoir d'honneur? Oui, certes, l'Angle- <( terre est responsable, catégoriquement responsable à l'en- « droit de ces griefs. Nous sommes participes criminis. » Ces paroles sévères honoreront toujours la mémoire de M. Gladstone. Elles raijpellent que les nations sont, comme les individus, responsables et que la justice leur impose le devoir strict de réparer leurs fautes et leurs crimes. Aussi M. Gladstone ajoutait : « Je vous recommande ces mesures (celles relatives 'a c( l'achat des terres des landlords) i^vec la plus grande énerc( gie comme le complément de notre politique, comme im- « posées par le sentiment de l'honneur et du devoir : je les « recommande à votre plus sérieux, i)lus jaloux et plus ferme « examen, car j'ai la certitude que vous reconnaîtrez leur né- (( cessité au point de vue de la politique, de l'honneur et du « devoir ». Et dans son manifeste aux électeurs du Mid- Lothian du 12 juin M. Gladstone disait encore « Il faut que je « me sente animé d'un sentiment bien profond pour faire ap- « pel aux électeurs sur la question de l'Irlande, après avoir <( siégé dans 15 parlements... mais c'est une question de (( première nécessité, d'ordre social. »
La justice est la base de l'ordre social. C'est la doctrine du christianisme. La justice préside aux rapports des peuples comme a ceux des individus (1).
(1) Le Timcs (lu lOjuilIeL 18(80 a publié un extrait du Paris, rendant compte d'une entrevue d'un de ses reporters avec M. Gladstone : « Je combats, lui a dit M. Gladstone, pour l'idée de la justice et pour le bien de mon pays. Je suis vieux, fatigué; néanmoins, je n'abandonnerai pas le champ de bataille. »
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El (huis 1111 empire aussi éleiidii, aussi dispersé, composé d'éléments aussi dissemhlahles que Tenjpire anglais, quel autre principe que la justice pour en assurer la conservation et la prospérité! « Je crois ([iie telles sont les conditions de la « législature britannique pour la prospérité d'une partie inté- <( grante de l'empire » (l ;.
M. (îladslonc est tombé, comme Robert Peel, en défendant la cause de la justice et du devoir. Robert Peel réclamait et obtint une plus équitable répartition des charges sociales, M Gladstone a demandé et n'a pas obtenu une condition meilleure pour l'Irlande et la réparation de l'injustice.
Mais il a posé, dans le monde politique, un principe qui, jusqu'à présent, n'y a été connu qu'a l'état théori(pie. C'est le premier linancier de son temps, le plus habile lord de la Trésorerie qu'ait eu l'Angleterre qui, a la lin de sa longue carrière, et devant tous les peuples, déclare que les nations doivent compte de leurs injustices.
Les embarras du gouvernement anglais et de l'empire restent extrêmes. Le parti tory, auquel la Reine a dû remettre le pouvoir, n'a pas la majorité par lui-même. Cette majorité lui est procurée par le marquis d'Hartington, M. Chamberlain, M. Jesse Collings,tes directeurs du mouvement de réformes de 1885. M. Chamberlain et le marquis d'Hartington n'appartiennent eux-mêmes ni aux mêmes partis, ni aux mêmes idées. Toutes les réformes, discutées en 1885, deviennent impraticables. Et cependant elles ne sauraient être longtemps différées. Ainsi s'accomplit déjà la prédiction de M. Gladstone : (( la rédemption de l'honneur de l'Angleterre du stigmate im- « primé sur elle, d'après l'opinion de tous les peuples civili- « ses du globe par sa conduite en Irlande, est la condition du « relèvement de la dignité et de l'autorité de son parlement « et du progrès régulier des affaires de l'empire (2). »
(1) Séance du 16 avril 1886. 11 semble que dans toute cette discussion M. Gladstone se soil inspiré des idées développées, avec tant d'éloquence, par Thucydide sur la justice politique à propos des rapports d'Athènes avec ses alliés (Livre V, p. 85-112).
(2) Manifeste du 12 juin. Irish question, août 1886.
212 RÉSULTATS DE l'aUTONOMIE DE L'IRLANDE
L'autonomie de l'Irlande, autonomie politique, autonomie agraire, autonomie fmancière est donc inévitable.
Les Anglais et les Irlandais s'exagèrent également les conséquences politiques de l'autonomie de l'Irlande. Ce n'est pas que cette autonomie ne doive être considérée comme un changement important, soit dans les éléments de l'empire anglais, soit en Europe. Après avoir opprimé par tous les moyens, depuis près de 500 ans, la race irlandaise, l'Angleterre sera tenue de compter avec elle : elle y est contrainte, au surplus, depuis l'exode de 1847. Mais tout se modifie dans les conditions politiques des Etats. Les races les plus puissantes et les gouvernements les plus habiles doivent, comme les particuliers, apprendre 'a se résigner. L'Angleterre ne pourra plus exploiter l'Irlande, elle ne pourra plus traiter llrlande comme une terre habitée par des sauvages.
Pendant les premiers siècles du moyen-âge, l'Irlande a occupé une place importante dans le mouvement de la civilisation européenne. Rien ne s'oppose a ce qu'elle reprenne cette place. Si l'Irlande a souffert de la tyrannie anglaise dans ses intérêts politi(pies et économiques, elle en a souffert davantage dans ses intérêts relig^ieux et sa culture intellectuelle. Son autonomie politique est, a cet égard, la condition de son relèvement, car aucun peuple n'a plus soufîert de l'implacable exploitation d'une race par une autre.
Quant aux intérêts politiques et économiques de l'Irlande, ils sont liés pour longtemps à ceux de l'Angleterre. C'est le résultat de la force des choses. Si l'Irlande a été accablée, jusqu'il présent, par l'occupation anglaise, elle sera à même désormais de profiter des avantages d'une association fructueuse avec une nation supérieure. Elle en profite déjà. Le marquis de Salisbury, dans une circonstance récente, a développé cette pensée, en montrant que toute la partie commerciale, industrielle de l'Irlande, les banques, les armateurs, les manufacturiers, les capitalistes étaient, en général, des serviteurs fidèles de la reine.
L'autonomie de son territoire ne replacera la race irlandaise dans la situation qu'elle a perdue qu'en tenant compte des
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cliangoments que les siècles vont apportés. Réciproquement, cette autonomie ne sera pas, comme redoutent beaucoup d'hommes d'État et de publicités anglais, une cause fatale et permanente de guerre entre l'Irlande et l'Angleterre. Si les deux races celtique et anglo-saxonne sont encore séparées par des différences fondamentales, prescjue irréductibles, elles ont appris a se mieux connaître, a se tolérer. L'autonomie est le seul remède a une situation qui ne j)eut se prolonger. De 1800 à 1835, la loi martiale a été appli(piée h l'Irlande pendant dix-sept ans. Il a fallu y recourir plusieurs fois depuis 1835. C'est l'unique moyen que lesTorys tiennent en réserve. Il est même devenu ineflicace pour garantir le paiement des fermages et la sécurité individuelle. L'Angleterre ne peut avoir recours aux mêmes moyens que la Russie pour lutter contre les nationalités différentes qui composent son empire. Sa civilisation, ses institutions, son territoire même ne le lui permettent pas.
Cette situation a été établie par M. Gladstone avec une telle abondance de preuves qu'elle est acceptée comme acquise. Tout appel a la force par l'Angleterre provoquerait, non-seulement en Irlande, mais a Londres même des représailles immédiates et terribles. Les Irlandais se défendront partout et par tous les moyens ; c'est leur droit, c'est leur devoir. Ils ne sont pas, comme les Polonais, enserrés entre les polices de trois grands Etats confédérés. La mer les protège, comme elle concourt a l'indépendance et 'a l'inlluence de la France, de l'Angleterre, de l'Espagne et de lltalie. La mer est leur refuge comme le trait d'union avec la Grande Irlande, l'Irlande américaine.
Un congrès important a été tenu au mois d'août 1880 a Chicago. Toutes les sociétés irlandaises américaines y ont envoyé ('es délégués (1). Les résolutions de ce congrès ne laissent au-
(1) Dès 1882, il exislait 940 sociétés irlandaises américaines affiliées à IviLund Lcaiiue d'ivlunde. Le? dipnimilards et les inuiijcibtes n'y exercent qu'une jntluence restreinte. La majorité accepte la direction de .MM. Parnell, Michael Davitt et O'Brieu. Ces sociétés sont reliées entre elles par un comité général ; Irak nationcU Lcague, présidé par M. Egan. Le père