LETTRE-CIRCULAIRE DE M. DE BISMARCK
Cette lettre posait, en principe, que les tarifs de douane doivent être établis plutôt au point de vue des intérêts de la patrie, qu'en vue d'idées générales à priori, humanitaires ou autres; que la France en surélevant ses droits de douane avait amoindri les résultats de sa défaite, qu'elle faisait payer aux étrangers la surcharge d'impôts qu'elle avait dû suhir ; qu'elle était ainsi rentrée, même aux dépens de l'Allemagne, dans les cinq milliards, coût de sa rançon; que cet exemple attestait la supériorité des impôts indirects, spécialem.ent des taxes de consommation, sur tous les autres ; qu'en Allemagne et surtout en Prusse, l'impôt direct était accablant ; que l'impôt des classes devait être revisé, car on ne comptait en Prusse que 48,085 contribuables ayant un revenu de 6,000 m. et que 119,224 possédant un revenu de 5,000 à 6,000 m.; que les taxes de consommation rétabliraient l'équilibre ; que les droits de douane étaient de beaucoup la meilleure application de ces droits, puisqu'enfin de compte ils retombaient sur les étrangers ; que les impôts indirects avaient l'avantage d'être volontaires, de n'atteindre définitivement personne et de se retrouver dans les prix ou dans les salaires ; que des réformes fiscales ne devaient être que la préparation aux réformes sociales dont l'Empereur avait constaté la justice et l'urgence.
Le retentissement de cette lettre fut immense. L'argument de l'incidence des droits de douane avait obtenu les suffrages ou soulevé les critiques des Economistes du siècle dernier. Turgot, Condillac l'avaient discuté. Il était en grand honneur aux Etats-Unis. Les protectionnistes allemands se l'approprièrent sur le champ. Depuis il a repris pied en France, avec le sophisme que l'impôt indirect ne retombe sur personne, parce qu'il se fixe dans les prix.
La lettre annonçait, en outre, une réforme fiscale générale en vue de changements d'une portée plus étendue. L'impôt serait remanié non seulement pour dégrever les classes les plus nombreuses, mais pour faciliter l'établissement d'institutions sociales destinées h améliorer leur condition.
Cette lettre a été le point de départ de toutes les réformes
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fiscales ou sociales entreprises en Allemagne dans ces dernières années. Elle fut suivie de modifications diverses dans les tarifs douaniers, notamment a riinj)orlation des céréales el du bétail. Les blés furent frappés d'un droit de 1 marc, les fontes de iO marcs, les vins, les confections, les soieries, les tissus de laine el de coton, tous les articles de Paris furent grevés de taxes élevées. Cependant le tarif allemand demeurait encore un des moins exagérés de l'Europe. Les autres Etats ayant relevé leurs tarifs, l'Empire allemand a cru devoir surbausser les siens par la loi du 22 mars 1885. Les dentelles de 111 ont été taxées à 800 0/0, celles de coton à 350 0/0, les vêtements de soie 1,200 0/0, les crêpes 1,000 0/0. demi-soie 675 0/0, les fleurs artificielles et plumes 900 0/0, les boutons 100 0/0, les toiles fines 150 0/0, les eaux-de-vie et vins mousseux 80 0/0 ; les blés 4 marcs — les seigles, dito ; — les bœufs 30 m.; les cbevaux 20 m.; les porcs 6 m. En général, le tarif de 1885 a pris un caractère anti-français. Tous les produits français ont été grevés de droits prohibitifs. Les droits prohibitifs peuvent justifier des représailles ; les représailles douanières deviennent, quand on le désire, des causes ou des prétextes de guerre.
Sous ce régime excessif, la condition économique de l'Allemagne ne s'est pas améliorée. Il était tout naturel que l'Allemagne prit sa place dans le monde, qu'elle exerçât une influence proportionnelle à ses forces, qu'elle eut des colonies puisqu'elle dispose d'une magnifique émigration, qu'elle subventionnât des lignes de steamers, qu'elle protégeât ses nationaux.
Mais, négligeant les prédictions de Turgot sur la suprématie en Europe, elle y a aspiré. Les succès militaires de 1866 et 1 870 ont surexcité les esprits. Les Allemands se sont considérés comme les Rois du jour, comme les maîtres du monde. Ils ont affirmé que l'hégémonie devait leur appartenir aussi bien dans les affaires commerciales que dans les afliiires militaires. Ils ont appliqué au commerce international les théories de Darwin sur la sélection naturelle et la concurrence vitale. Les relations pacifiques du commerce ont été transformées en
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champs de bataille : la lutte à o'.ilrance entre armateurs, né£;ociants, influstriels a été indiquée comme la loi de la production tout aussi bien que celle de la vie des individus, des peuples et des espèces. Le commis-voyageur allemand s'est mis à arpenter TEurope, portant ses échantillons sous le bras, offrant toujours des prix en baisse, copiant ou escamotant les modèles sans scrupules, confiant dans l'étoile germanique ; cette étoile a pâli. Tous les peuples sont aujourd'hui armés jusqu'aux dents ; les surprises de 1866 et 1870 sont impossibles ; la France et la Russie peuvent lever, en huit jours, 4 millions d"hommes; tous les peuples expédient des commisvoyageurs, fondent des chambres de commerce à l'étranger; tous sont saturés de journaux ou de livres sur la concurrence vitale ; de toutes parts on refoule les produits allemands, les commis-voyageurs allemands, les principes allemands. C'est une réaction universelle. Le mouvement commercial de l'Allemagne avait été en 1882 de 6,400 millions m. et en 1883 de 6,580 millions m. Il n'a pas atteint 6 milliards en 1885, ni en 1886. Et sur ces masses les profits sont modiques. L'industrie allemande se contente de bénéfices insuffisants ; elle fait aux autres industries une concurrence funeste a ellemême, parfois peu loyale ; elle n'a pas les riches clientèles. La France, malgré les attaques prussiennes, est encore l'une de ses meilleures clientes. (1)
L'industrie allemande a réalisé, il est vrai, des progrès réels, surtout dans la branche métallurgique et pour les textiles.
De 1879 'a 1885, la production de la fonte est passée de 2,257 millions t. a 5,572. C'est un grand pas ; mais les armements y ont une trop forte part, ainsi que les encouragements exagérés de l'Etat.
La formation du Zollverein avait été pour toute l'Allemagne un grand bienfait, même pour les peuples qui l'entourent. C'est ce qui explique les espérances et les projets d'association irréalisables qu'il a suscités. Comme le prévoyait, il
(I) On trouvera le mouvement commercial de l'Allemagne analysé dans le BuUetiu des Finances. Juillet 1887.— Ensemble 1885 : 5,804,6 m. — 1886, 5,877,8.