‹ Traité de critique et de statistique comparée des institutions financières, systèmes d'impôts, et réformes fiscales des divers états au XIX siècle; Première Série; de nombreux tableaux son affectés aux impôts et aux finances de chaque étatChapitre 322 sur 377 · IMPOT FONCIER RURAL · texte numérisé non relu

IMPOT FONCIER RURAL

ration fiscale. Le principal de l'impôt sur les fonds non bâtis était en 1881 de 126,400,000 fr. ; le nombre des rôles de 5,299, 441 et le revenu brut de 4652 millions.

Pour les fonds bâtis le principal était, la même année, de 48,500,000 fr., d'après un revenu imposable de 588 millions, nombre des rôles, 2,479^324. Le nombre des propriétaires pour les deux fonds était de 2,276,635, la proportion est a peu près des 3/1 0^ Dix cotes donnent trois propriétaires.

En Italie, l'Etat ajoute 3/10* au principal, sans compter les taxes prinvinciales et communales (1).

3° L'impôt sur les fonds non bâtis. — Les autres réformes ont été beaucoup plus délicates ; elles ont été opérées ou préparées par deux grandes lois, la première du 14 juillet 1864 et la seconde du 4 mars 1886. La loi de 1864 est dite de péréquation parce qu'elle distribue le principal foncier (bâti et non bâti) entre les diverses parties de l'Italie ; cette péréquation a été complétée par diverses lois ou règlements postérieurs, notamment en ce qui concerne les provinces vénitiennes, Rome, le Piémont et la Ligurie. On peut comparer cette péréquation a celle faite, en 1791, par l'Assemblée constituante entre les diverses parties de la France. En Italie comme en France, la péréquation a eu pour conséquence de légaliser de grandes injustices et de provoquer une série d'expropriations qui ont été l'un des chefs d'accusation de M. de Laveleye. En effet, le nouveau gouvernement était a la fois besoigneux et rigoureux. Il n'était aimé que dans le nord de l'Italie. Partout ailleurs on le considérait comme un conquérant ; il ne se maintenait que par la force armée. Des lors les petits propriétaires, sommés de payer des taxes foncières écrasantes (je vais l'établir), abandonnèrent la terreau fisc, comme aux pîus mauvais jours de l'Empire romain. Il ne faudrait pas croire que l'œuvre de M. de Cavour n'a pas fait verser bien des larmes. En France, de 1791 à 1800,1e propriétaire n'a pas payé d'impôt ; il n'a pas eu affaire au fisc du gouvernement italien.

(t) Sachs, Vltalie de 1859 à iSSi, page 330. L'ouvrage de M. Sachs est ]e plus complet qui ait été publié en France sur les progrès de l'Italie.

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Voici les chiffres que donne a cet égard M. de Laveleye (1) : en 1876, 6,6 14 expropriations parle fisc ; en 1877, 6,644 ; de 4873 à 1878, 20,077 expropriations ont eu lieu en Sardaigne seule ; les choses en vinrent au point qu'il fallut aviser à ne pas persévérer longtemps dans de pareils excès. On cherche la cause des tendances à une révolution agraire en Italie. La cause est cependant bien claire. M. Seismit-Doda avait proposé d'exempter de l'impôt les cotes de 2 lires 43 pour les fonds bâtis, et celles de 1,50 pour les fonds non bâtis. M. Magliani a élevé les chiffres 'a 3,25 et a 2 lires. M. Sachs fait observer, à cet égard, que ces dispositions garantissent contre l'expropriation 1,499.696 propriétaires de terres et 649,242 propriétaires de constructions ; c'était toute une armée socialiste.

Constatons ici la preuve, par les faits, de la vérité de l'axiome de Montesquieu ; le nécessaire du pauvre ne doit pas d'impôt parce qu'il ne peut le supporter.

D'après un relevé rapporté par M. Sachs, avant la péréquation de 1861, la moyenne de l'impôt foncier dans les diverses parties de l'Italie prélevait: en Lombanlie, 0,199 par lire de revenus; 0,155 dans le duché de Parme ; 0,150 dans les Rousaques ; en Sardaigne, 0,143 ; dans le royaume de Naples, 0,138 ; duché de Modène, 0,134 ; en Piémont ; 0,106 en Sicile et 0,091 en Toscane. La différence moyenne était de 50 0/0 ; extrême plus de 100 0/0. La péréquation n'améliora pas la situation pour deux raisons ; le gouvernement fut obligé d'augmenter l'impôt foncier rural et de respecter le droit des provinces et des comniunes de l'augmenter également. En 1881, l'Etat levait 126,400,000 lires sur la propriété non bâtie ; les provinces et les communes levaient de leur côté sur cette même propriété seule 126,500,000 1. De 1871 'a 1881, la proportion d'accroissement avait été de 60 0/0 en moyenne pour les provinces et les communes ; ainsi cette moyenne ne

(1) Lettres sur l'Italie, 1880, page 161 ; Sachs, l'Italie, p. 325 ; Annales des sciences politiques, 1887 ; lascicuie de janvier, p. 125. Dans une période de 9 ans plus de 90,000 propriétaires auraient été expulsés ; Journal des Economistes, p. 350, février 1883.

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donne pas l'idée de rinégalité de l'impôt foncier local entre les provinces. A Rome, il représentait 82 0/0 de l'impôt foncier de l'Etat ; en Toscane, 157 0/0 ; dans les Romagues, 147 0 0.

J'emprunte a M. Sachs le tableau suivant (1) qui donne le revenu moyen par hectare d'après les estimations des divers cadastres en 1881, l'impôt moyen payé par hectare et la proportion de l'impôt perçu par 100 lires de revenus cadastral.

Froviaces. Revenu moven Impôt moyen luipôt par 100 Irres

par hectare. par hectare de revena.

Sardaisne 7.o5 1.38 18.76

Modènë.. 8.05 6.38 79.29

Etats de l'Église 8.54 4.25 49.80

Toscane 12.98 3.16 24.39

NapiPS 15. &6 4. 14 26.12

Lombard- Yénitien 16.^*9 5.29 108.

— ancien ». 15.98 16.90 31. fô

Parme » 21.40 5.41 25.26

Sicile 18.71 3.20 17.12

Moyennes 13.97 4. 35

Ce tableau n'est pas seulement curieux au point de vue de l'inégalité qui est extrême, puisqu'elle varie de 17, 12 lires à 79,29 par 100 lires. Il prouve encore l'ineyactitude flagrante et l'insuffisance du cadastre. Comment expliquer que dans le duché de Modène l'impôt équivaut aux 4/5 du revenu. Est-il possible que dans l'anc'en royaume lombard-vénitien il prélevât au-delà du revenu? Evidemment si l'impôt était connu, le revenu était inconnu. Cela est tellement palpable, que le nouveau cadastre du royaume lombard-vénitien rectifie complètetement l'ancien.

Inéaralités. inexactitudes, insuffisances créaient un état de choses inacceptable tant il était fondé sur l'injustice. La nécessité d'une réforme complète de l'impôt foncier sur les propriétés non bâties fut acceptée en principe. De nombreux travaux préparèrent cette réforme. La loi du 1^' mars 1886 [Riard inamen to délia imposta fondiaria) 1) l'a décrétée. Cette loi a été précédée d'un rapport des plus remarquables

(1) Sachs, L'Italie, p. 328.

(3) Relazione délia commissiones sul projetto di legge; Riûrdioamento deiia imposta fondiaria, 1884.

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de M. Messedaglia sur la situation de h {>ropriélc foncière rurale et sur l'historique de rim|iôt foncier rural en Italie, sur les divers cadastres italiens et européens, sur les conditions d'un nouveau cadastre et d'une péréquation nouvelle. La loi a été elle-même rédigée par M. Minghetti. Elle constitue un document Gscal de premier ordre. £l!e réalise, en effet, d'après des procédés scientifiques, les grandes théories des Pbysiocrates.

i* Le nouveau cadmlre. — La loi prescrit Fesécation immédiate d'un nouveau cadastre pour toute l'Italie, la délimitation, la description, l'arpentement et Pestimation des propriétés, ainsi que des parcelles, des bâtiments et des maisons, l'établissement des plans et cartes. L'évaluation a pour but de fixer le revenu imposable d'après des tarifs an moyen desquels nn même revenu est attribué dans toutes les communes à chaque nature de culture et à chaque classe. Il ne peut y avoir, sauf des exceptions faites par décret, qn'un seul plan et qu'un seul tarif par commune. Le revenu imposable est la fraction du produit total da fonds qoî reste an propriétaire après défalcation des frais et des pertes. Les fonds sont considérés comme livrés *a leur culture habituelle suivant les conditions et les usages locaux ; leur produit est déterminé en prenant pour base la moyenne des i2 années anlérienres à 1886. La valeur des produits doit être calculée d'après la moyenne des trois années où les prix auront été le plus bas entre 1874 et 1885, en tenant compte de la dépréciation du papier. Sont déduits : les frais de production, de conservation et de transport, les dépenses d'entretien et de rétablissement, une fraction des frais d'administration, nue fraction du produit pour sinistres de tous genres, les dépenses et contributions pour travaux permanents (assèchement, irrigation, plantation). Sont évalués, mais sans être imposés, les bâtiments affectés à l'habitation des travailleurs, an logement dn bétail, à la conservation et a la manipulation des récoltes ; les eaux d'irrigation sont évaluées et imposées; il en est de même des lacs et

(4) La loi a été traduite et iosérèe au BMdî» des FùumeeSfiDais 1886.

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étangs ; les mines, carrières, tourbières, salines ne sont pas évaluées. Les terrains soustraits, pour quelque cause que ce soit a l'agriculture, sont classés parmi les meilleures terres. Les estimations sont faites par des commissions spéciales avec le concours des conseils municipaux. Divers recours sont organisés. Les plans et tableaux censiers, registres des portions matricules des biens sont publiés et laissés a la disposition du public.

Des mesures sont indiquées pour la tenue au courant du cadastre. Les dépenses de la confection du cadastre sont mises, en certaines proportions, a la charge de l'Etat, des provinces et des communes. Les contingents régionaux ne pourront être augmentés (quant au principal de l'impôt foncier) avant 1906 ; après Fachèvement du cadastre, la contribution totale du Royaume sera (ixéea 7 0/0 du revenu imposable. Si le rendement dépasse 100 millions, elle sera réduite proportio inellement. L'Etat conserve le droit, jusqu'à l'achèvement du cadastre, de rechercher et de taxer les biens non imposés. Les provinces sont autorisées a prendre toutes mesures pour hâter la confection du cadastre. Les trois décimes supplémentaires, levés par l'Etat, sont abolis a partir de janvier 1886, juillet 1887, juillet 1888. La faculté pour les provinces et les communes de lever des centimes additionnels est limitée 'a 100 centimes par franc de l'impôt principal, sauf dérogation par des lois spéciales. Les centimes perçus au moment de la promulgation de la loi sont cependant maintenus dans les limites de la moyenne des budgets de 1884-1886, avec vérification du conseil d'Etat.

Il est établi un bureau général du cadastre.

Une loi ultérieure déterminera les effets juridiques du cadastre ainsi que les réformes à apporter dans la législation civile.

Ainsi cette loi, si impartante, se divise en deux parties. Dans la première, qui est de beaucoup la principale, les éléments et les conditions du cadastre et de l'établissement de l'impôt sont déterminés. L'impôt sera de quotité et cette quotité ne dépassera pas 7 0/0 du revenu. Le revenu est fixé

avec de grandes précautions. La loi est faite avec équité et ave«î intelligence; c'est une loi type, où sont appli(jués tous les principes discutés au siècle dernier. Dans la seconde partie des allégements immédiats et très précieux sont accordés à la propriété rurale. L'Etat abandonne trais décimes, il limite la faculté liscalc locale (1).

La loi renvoie a une seconde loi la détermination des effets juridiques et des réformes civiles auxquelles cette grande opération donnera lieu. Nul doute que les Italiens, si habiles pour tout ce qui concerne les opérations du crédit, si avancés quant à leurs banques, ne fassent de cette opération la base de changements considérables dans les moyens de transmettre la propriété rurale et de lui procurer le crédit. Le chapitre 28 du rapport de M. Messadaglia est consacré a ces diverses questions, réservées pour le moment, mais qui seront résolues de manière a être utilisées par les autres peupÎLîs.

5° La propriété foncière rurale en Italie. — Les revenus du sol sont encore la principale ressource de l'Italie. De là l'importance particulière des taxes qui portent directement sur ce revenu (2). D'après les plus récentes constatations, le sol cultivé de l'Italie comprendrait 8,465,694 hectares de terres en labours, 7,500,000 hectares en prés, 5,081,000 hectares de vignes, 1,591,248 hectares oliveraies et châtaigneraies, 4,156,400 hectares de bois et 5,600,000 hectares en landes et pâtures. L'ensemble des revenus serait de 4,700 millions bruts, grevés des intérêts d'une dette hypothécaire de 4.192 millions à 8 O/q d'intérêts au moins, soit 555 millions ; si on y ajoute 255 millions d'impôts on trouve qu'avant tout prélèvement pour les salaires, profits et rentes, il faut déduire 588

(1) Le budget de 1888 atnainienu le troisième décime.

(2) Consulter le rapport de .V. Lampertico, p. 17, le mémoire de M. Serojawacca, premier fascicule de VInstitiit international de statistique, page 95 et les deux grandes enquêtes faites par le gouvernement italien, la première en 1879 sur la condition de Tagriculteur en Italie et la seconde en 1884 sur la situation des classes agricoles. M. François Bernard a consacré deux articles fort intéressants au même sujet, /tiinvm^ des Économistes, novembre et décembre 1885 ; Bulletin du ministère des FinanceSf mars 1886, octobre 1882 et décembre 1885.

millions e 4,700 millions. 4,112 millions sont à partager entre les diffé'i entes classes qui possèdent ou qui exploitent le ^o\. Ces clasces comptent 8,400,000 personnes, sans les enfants au-desscus de 8 ans. La répartition par tête produit 470 lires ; or de la masse il faut retrancher la rente et le profit de l'exploitation, qu'on ne peut évaluer à moins de 1,800 millions : rente 4 O/q de la valeur (50 milliards d'après les dernières estimations) — exploitation moitié de la rente. — Il resterait 2,144 millions pour les salaires. Le nombre des propriétaires, pouvant se passer de travail et de salaire, n'est connu qu'imparfaitement; on ne peut le porter au-delà de 1,200,000, dont le revenu moyen serait de 1 ,000 fr. ; l'exploitation représenterait la moitié soit 1 ,000 lires, en moyenne, pour 600,000 exploitants. Le salaire, pour 6,600,000 personnes serait en moyenne de 550 francs — par an — (1). Ces résultats sont incertains, néanmoins ils correspondent exactement aux faits généraux : 1° le salaire agricole, en Italie, est encore inférieur à 1 fr. par jour ; 2" l'exploitant est moins gêné que le propriétaire. En effet, la propriété foncière en Italie est divisée en très grandes terres ou en très petits domaines de 5 à 2 hectares. Grands propriétaires et exploitants peuvent se tirer d'affaire. Petits propriétaires et ouvriers souffrent ; les ouvriers à raison de la modicité du salaire et de la concurrence du petit propriétaire, obligé d'offrir ses bras, les petits propriétaires à raison des charges de la propriété. La condition générale de la propriété foncière rurale en Italie est révélée par le fait que près de 1,500,000 propriétaires ont pu être menacés d'expropriation, faute de payer l'impôt.

Pour améliorer cette situation il n'y a que deux moyens ; favoriser la vente ou l'échange des parcelles, limiter le partage des héritages, encourager l'émigration. La petite propriété a joui parfois de beaux jours ; mais ils n'ont pas duré. C'est un fait général en Europe, appelé 'a se généraliser, sous l'influence du progrès de la culture sur le globe. Dans l'histoire de la

(1) Dans son rapport sur la révision douanière (Revisione della tarifa doganale), 1885. M. le sénateur Lamperlico a évalué le salaire agricole de l'homme à 300 lires et celui de la l'emme à 150, page 21.

propriété foncière en Italie, telle du moins que les documents liistori(iues permettent de la connaître, il y a déjà eu trois époques de prospérité pour la petite culture. La première a précédé la fondation de Home ; elle s'est prolongée jusqu'aux guerres puniques. La seconde a été contemporaine des républiques italiennes. La troisième a eu pour témoins Arthur Young et Sismondi. Sans doute les Latifundia, tels que Caton, Pline et Lenormant les ont décrits, a des époques si dilférentes, ont de sérieux inconvénients; néanmoins les grands domaines ont présenté jusqu'à présent, en Europe, plus de résistance que les petites exploitations aux révolutions économi(pies et sociales. Les grandes terres ont une histoire ; les parcelles ne comptent pas, elles tombent en poussière ; elles sont un obstacle a la production. Que sont devenus, que pouvaient devenir le champ de Virgile, le jardin d'Horace? Il y a en Chine des familles assises sur le même domaine depuis 40 siècles parce qu'il n'est pas partageable. Les États doivent varier les formes de la propriété d'après les conditions de la culture, ils doivent adapter leurs législations civiles et fiscales a ces conditions, plus mobiles en Europe, que sur les autres continents, à raison du climat, de la configuration territoriale, des influences géographiques et de la diversité d'origine des populations.

L'Italie a dû a ses éléments aristocratiques divers les trois belles périodes de son histoire. Toute aristocratie, quelle que soit sa constitution, quel que soit son mode de renouvellement, tout gouvernement libre et progressif sont incompatibles avec des propriétaires si fragiles qu'ils demeurent à la merci du fisc ou d'une gelée. L'histoire de la propriété foncière en Italie est un sujet inépuisable pour deux raisons. D'abord le climat est exceptionnel, la terre féconde et la culture très variée, nulle part le sol n'exerce une plus persistante attraction sur l'homme. Puis, trois civilisations se sont succédé sur le sol. Elles y ont toutes laissé d'impérissables souvenirs.

Mais il en résulte aussi qu'il faut compteren Italie avec les difficultés de la vie et parmi ces difficultés le mauvais air est la plus gravo.C'esl contre ce «2a;(i'«/8rt/;- qu'il faut lutter. Quoiqu'admirables les campagnes de l'Italie sont en partie désertes parce

qu'elles sont inhabitables. De la les petits domaines dans les cantons où l'homme peut habiter et les grands dans les lieux où il ne peut que passer; c'est une loi physique.

Cette loi physique explique pourquoi la société féodale a été impuissante à transformer Tltalie comme elle a transformé la France, l'Angleterre et une partie de l'Allemagne.

Aussi la crise agricole contemporaine a-t-elle été plus sensible pour l'Italie que pour la France ; néanmoins pour faire face a celte crise l'Italie a montré plus de clairvoyance économique que la France. Elle le doit a la forme de son gouvernement et a son aristocratie. La baisse des prix des denrées agricoles et celle des fermages n'ont pas été moins grandes en Italie qu'en France. Le gouvernement a même fait procéder a une enquête générale sur la crise des fermages. Toutefois il ne s'est pas produit en Italie, comme en France, un violent courant de réaction, assez impérieux pour frapper d'un droit de 5 francs par 100 kilog. l'importation des blés et pour grever d'une surcharge énorme l'alimentation des travailleurs. Le gouvernement, au lieu d'augmenter les impôts, s'est efforcé de les diminuer. La propriété foncière a été allégée de trois décimes, tandis qu'en France une bonne partie du droit de cinq francs retombe sur les agriculteurs mêmes (1). « La baisse des « prix, a pu dire M. Magliani sans être renversé, constitue pour « l'huînanité un bienfait d'autant plus appréciable pour les « classes laborieuses que les salaires, obéissant a une loi dif- « férenle, tendent a monter. 11 est vrai que les propriétaires « sont obligés de se résigner a la diminution des fermages, « conséquence de l'abaissement du revenu net. Mais n'avaient- « ils pas eu le bénéfice des augmentations qui avaient pré- « cédé? L'Etal ne peut demeurer indifférent à cette situation ; « mais il faut nous efforcer de ne pas obscurcir, pour cela, « les bases essentielles du principe social. Nous n'avons « pas le droit d'accroître le prix des substances nécessaires h « l'alinicntation du peuple pour augmenter le revenu des procc priétaires. Nous n'avons pas le droit de saigner la caisse des

(1) Dulleli7i du ministère des Finances, avril 1885.

« salaires pour enrichir la caisse du revenu foncier; ce n'est « point la (le la justice sociale ; ce n'est point la et ce ne « pourra jamais être l'idéal d'un peuple libre, d'une saine dé- « niocratie. » Voilà certes de belles et nobles paroles, que Montesquieu, ï;!rgot, Robert Peel auraient applaudies et qui honorent le ministre qui les a prononcées comme la nation qui les a comprises — mais, s'il faut en croire les sophistes qui charment nos assemblées républicaines, c'est au contraire le progrès des grandes démocraties de grever le pain du pauvre au profit de la rente du riche. Vérité en deçà des Alpes, erreur au delà! au mois de juin 1887 le pain était plus cher en France que dans tous les autres Etats de l'Europe. Les impôts de consommation rendent moins. Ce que le pauvre ouvrier consacre en plus pour assurer le pain a sa famille, il le retranche sur les maigres jouissances qui lui restent encore, mais qu'il est question de lui retrancher par des monopoles humanitaires (1).

L'enquête de 1884 a constaté, dans certaines parties de l'Italie, comme en Irlande, une misère profonde que des taxes indirectes sur le pain aurait exaspérée. Cette misère est le mobile principal de la grande émigration de l'Italie comme la cause des maladies qui poursuivent les populations, notamment la pellagre. Enchérir la Polenta de ces affamés est un acte sauvage.

L'impôt foncier n'est pas, d'ailleurs, la seule charge fiscale de la propriété rurale. Les métayers ou fermiers sont euxmêmes frappés par l'impôt du revenu. Les dîmes, les redevances fixes le sont également. En outre, l'impôt du sel, celui du timbre, incombent également au cultivateur.Le terrible Ao^/o ne le désole pas moins. Ce Lotto est une peste pour l'Italie, surtout pour le campagnard.

Ces observations s'appliquent non pas 'a toute l'Italie, mais à certaine portion de toutes les provinces de l'Italie, aussi bien 'a ia Vénétie qu'aux Romagnes, 'a la Sardaigne qu'à la

(1) Je renvoie pour ces si graves discussions au tome II de la Réforme de l'impôt, Théories fiscales an XIX^ siècle.

Sicile (1). Elles confirment les idées des économistes du siècle dernier sur la solidarité qui existe entre les questions fiscales et les questions sociales. La propagande socialiste n'a pas fait de progrès sérieux dans les villes italiennes. Les populations urbaines sont prospères, heureuses. Elles é[)argnent, elles deviennent capitalistes. Leurs banques populaires, caisses d'épargnes, sociétés de consommation, sociétés de secours mutuels le prouvent heureusement.

Il n'en est pas de même dans les campagnes. La misère engendre le mécontentement. M. de Laveleye en a recueilli les symptômes, mais en les amplifiant. Il représente les populations comme exaspérées, désespérées, en révolte contre leur antique religion et presque nihilistes (2). Les Italiens n'en sont pas la; mais ils soulïrent et il n'est que temps que le gouvernement, habile mais absolument citadin, intelligent mais impassible, qui dispose de tout depuis un quart de siècle, en ait conscience, car il est permis de se demander si les Italiens sont plus heureux qu'avant 1859. Ils sont plus libres et plus riches dans les villes mais le paysan de la Fouille ou de Sicile est plus pauvre et moins résigné (5).

(1) Réforme sociale, !''■■ février 1887. M. Spoto, avocat à Palerme, fait remarquer : lo qu'en Sicile comme dans toute l'Italie on ne rencontre que de très grandes terres et des parcelles ; 2o que la condition du petit propriétaire ne vaut pas mieux que celle du métayer ; 3o que la quantité de métayers disponibles les met à la merci des propriétaires ; 4» que le plus grand vice de cette situation c'est la concentration de tous les bras dans les villes, les campagnes n'étant pas habitées.

(2) Nouvelles lettres sur l'Italie, 1881t, pages 34, 76, 82.

(3) Les dépositions recueillies dans l'enquête font un tableau vraiment affligeant du sort des paysans. Ainsi, dans un rapport de la chambre de commerce de Pavie, il est dit qu'en pénétrant dans les habitations des paysans fie la contrée, on éprouve une pénible impression qui ne s'elface jamais. On y voit tous les membres d'une famille entassés dans une seule pièce pour laquelle egt payé un loyer relativement élevé et dans laquelle ils ne sont à l'abri d'aucune intempérie ; sous leurs pieds la terre nue, au-dessus d'eux une mauvaise toiture en tuiles à travers laquelle on aperçoit le ciel — et cela sous un climat inhospitalier où la neige l'hiver tombe pendant plusieurs mois, et où, le niveau des eaux des marais et des rizières étant plus élevé que celui du sol des habitations, les terrains sont toujours marécageux.

Daas celte pièce étroite et basse où vit la famille sont conservées les

Les conclusions pratiques a tirer de ces réflexions c'est (|ue la (jnestion liygiéni(|uc domine tontes les autres en Italie. Il

provisions pour louLi^ raiiiiéo ;làse préparent les aliinenls et se font toutes les opérations inénag-ères ; là s'étendent pour être séchés les haillons qui servent de vêtements à ces malheureux. Kn entrant dans un de ces trous infects, ajoute le rapporteur de la chambre de commerce, on est saisi à la gorge par une odeur nauséabonde ; on se croirait dans un pays lointain et sauvage. Les aliments sont en rapport avec le logement et les salaires ; aussi, par 1,000 habitants, comple-t-on 25 pellagreux à Lodi, 24 à Crémone, 60 à Vérone. La nourriture se compose presque exclusivement de la polenta faite avec du maïs avarié, et la seule eau à boire est grasse, bourbeuse, chargée de mati'^.res organiques en décomposition sous l'action des fillrations des rizières.

Prenons maintenant les paysans des provincee situées à l'autre extrémité de la péninsule. Voici où ils en sont dans les Fouilles, par exemple, d'après les téinoignages recueillis sur les lieux mêmes. Ils passent presque toute l'année dans les grandes propriétés à l'exploitation desquelles ils sont attachés, ne revenant à la ville que tous les quinze jours, ou même tous les vingt-deux jours, pour voir leurs femmes et leurs enfants. Aux champs, ils vivent dans une grande chambre au ras du sol, où ils dorment dans des niches creusées dans le mur tout autour de la pièce ; leur lit se compose uniquement de paille sur laquelle ils dorment tout habillés, on peut môme dire qu'ils ne se déshabillent jamais. Un massaio (métayer) commande dans celte chambrée : chaque jour, pour le compte du patron, il distribue à chaque paysan un pain noirâtre et aplati du poids d'un kilo ; ce pain s'appelle pan)'OX,x,o. Les paysans travaillent depuis l'aube jusqu'au coucher du soleil ; à dix heures du matin, ils se reposent une demi-heure et ils mangent un peu de leur pain. Le soir, le travail fini, le massaio place sur un grand foyer situé au fond de la chambre d'habitation une grande chaudière dans laquelle il fait bouillir de l'eau avec très peu de sel.

Les paysans se mettent à la file et ils viennent présenter leur écuellede bois, dans laquelle ils ont mis leur pain coupé par tranches, au massaio qui verse dessus un peu de cette eau salée, en y ajoutant quelques gouttes d'huile. C'est leur soupe d'un bout de l'année à l'autre, et ils l'appellent Yacquasale. Ils n'ont jamais d'autre nourriture qu'au temps de la moisson; pendant cette période ils reçoivent un supplément de un à deux litres et demi de petit vin. Et ces paysans, tous les jours, mettent de côté un morceau de leur kilo de pain pour leur famille, au soutien de laquelle ils consacrent leur salaire de cent trente-deux francs par an, comme aussi la demi charge de grain et la demi charge de fèves auxquelles ils ont droit si la récolle a été bonne.

Sur presque toute la surface de l'Italie, les propriétaires qui emploient des cultivateurs à la journée s'ingénient de toutes les façons possibles à rogner à ceux-ci leurs salaires. C'est là l'effet d'une fiscalité aveugle et brutale qui, suivant une expression italienne, veut traire la vache avant qu'elle ail mis bas et qui tue ainsi la vache et le veau. Les propriétaires sont écrasés de cliarges : charges fiscales d'une part, charges hypothécaires de l'autre.

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