CHAPITRE PREIWIEÉ* Historique
Dès l'antiquité la plus reculée, les hommes se sont préoccupés de chasser et de neutraliser les mauvaises odeurs qu'ils considéraient comme la cause principale de la propagation des maladies. Les premières pratiques de désinfection consistèrent à brûler des plantes aromatiques et des bois résineux. Les fumées épaisses et odorantes qu'ils répandaient avaient la propriété, croyait-on, de purifier l'air corrompu des villes décimées par les épidémies.
Durant la peste d'Athènes, Hippocrate fit allumer dans tous les carrefours de la ville de grands feux d'herbes aromatiques. Il parvint, d'après l'Histoire, à mettre fin au fléau, et les Athéniens reconnaissants l'honorèrent d'une couronne d'or. Le philosophe Empédocle, d'Agrigente, lors d'une autre épidémie de peste, sauva, paraît-il, un grand nombre d'habitants au moyen de fumigations et de bûchers magiques. Ces bûchers se composaient de bois de sapin, de genévrier, de cyprès, de laurier, recouverts de branches de daplmé, de cyste et de myrte. Toutes ces pratiques
n'allaient point sans cérémonies religieuses : la médecine s'exerçait dans des temples, dont les médecins étaient les Prêtres. Les épidémies, avec leur début brusque, leur propagation rapide, n'étaient expliquées que par une intervention surnaturelle : elles paraissaient envoyées comme un châtiment par les dieux irrités.
La myrrhe, l'encens, la verveine, le cinname étaient les plantes sacrées que le prêtre brûlait sur l'autel où l'on sacrifiait l'élite des troupeaux et sur lequel s'offraient les fruits les plus savoureux pour apaiser la colère des divinités.
Cependant les Grecs n'ignoraient pas les propriétés désinfectantes du soufre ; ils s'en servaient en fumigations pour faire disparaître les mauvaises odeurs et accomplir les rites religieux. Homère appelait le soufre, le remède des maux. Dans l'Odyssée « Ulysse demande du soufre à Euryciée, sa fidèle nourrice ». Un ardent brasier est allumé dans la salle où viennent d'être exécutées les captives coupables. Euryciée présente le soufre et le feu, et « Ulysse répand la vapeur purifiante dans la salle, dans le palais, dans la cour ».
Galien et Empiricus traitaient les malades atteints d'affections pulmonaires, en leur faisant inhaler des vapeurs dégagées de la combustion du soufre ou des bourgeons de sapin. Les bergers de cette époque employaient le soufre pour blanchir la laine et purifier les moutons atteints de maladies contagieuses. (1)
Les Egyptiens connaissaient, dès les temps les plus anciens, les propriétés conservatrices et désinfectantes des produits de la distillation du bois, dont ils se servaient pour leurs embaumements. Le Cedrium était un liquide pyrogéné analogue à l'huile de cade et contenait comme celle-ci de la créosote. La créosote est un des meilleurs agents de conservation des matières animales ; et c'est à cette substance, bien plus qu'aux autres produits contenus dans le cedrium, qu'il faut attribuer l'action conservatrice de ce dernier. Les cadavres, destinés à être momifiés, étaient d'abord lavés avec des substances aromatiques et ensuite
(1) Vallin, Traité des désinfectants et de la désinfection.
bourrés de myrrhe, de casse, d'épices ou d'aromates pulvérisés.
Les Romains avaient recours à certaines pratiques religieuses, lorsqu'une épidémie menaçait leur ville. Ils interrogeaient, par exemple, les livres que la Sybille de Cumes avait cédés au roi Tarquin ; ils célébraient des cérémonies appelées Lactistemes, qui consistaient en des repas magnifiques, composés des mets les plus succulents et les plus délicats, que l'on offrait dans les rues à toutes les divinités. C'est 400 ans avant l'ère chrétienne que fut célébrée la première Lactisterne, afin de conjurer une épidémie qui ravageait le Latium. Tile-Live rapporte une coutume qui consistait à enfoncer un clou dans la muraille droite du temple de Jupiter Capitolin. Les Romains étaient persuadés que cette cérémonie devait mettre aussitôt fin à l'épidémie. Enfin, il faut citer encore, les processions solennelles, ambarvalia sacra, les lustrations, les postulations, les supplications, etc....
Les grandes épidémies qui décimèrent les populations du Moyen- Age et des premiers siècles de l'ère moderne, inspirèrent les pratiques les plus étranges. Nombreux et barbares étaient les remèdes employés pour se préserver des maladies ou obtenir leur guérison. On avait recours aux substances les plus propres à exciter le dégoût comme l'urine et les matières fécales. Le son des cloches, le bruit du canon, les feux allumés dans les rues et sur les places publiques étaient autant de moyens préconisés pour arrêter les progrès du mal. On conseillait de n'ouvrir ni portes, ni fenêtres, si ce n'était une heure ou deux après le lever du soleil et de les fermer au moins une heure avant la nuit.
Dans certaines contrées, les habitants répandaient dans les rues et les jardins, du fumier et des excréments qu'ils avaient grand soin de remuer matin et soir.
Dès que la théorie de la contagion des maladies épidémiques eût pris naissance, elle suggéra des mesures extrêmement rigoureuses. La peine de mort était prononcée contre tous ceux qui ne les observaient pas. Les villes contaminées étaient isolées par une double barrière de bois. Il était
défendu de recevoir, sans permission, des étrangers, même des proches parents, sous peine de voir brûler sa maison. Les étrangers devaient se faire raser la tête et tout le corps, puis être lavés trois fois avec du bon vinaigre. Après avoir changé de vêtements, ils étaient soumis à une quarantaine de dix jours. Dans chaque quartier de la ville, était installé un dépôt de vinaigre, de parfums et de chaux.
Dans le cinquième concile provincial, tenu à Milan en 1579, Saint Charles Borromée traça les règles à suivre, en temps de peste, pour conjurer l'épidémie. Les Actes de VEglise de Milan renferment des préceptes d'hygiène et des mesures pleines de sagesse, qui ne le cèdent en rien à celles de nos règlements sanitaires modernes. Les malades étaient isolés dans des baraquements, en pleine campagne, et là, divisés en plusieurs catégories : ceux qui étaient gravement atteints, ceux plus légèrement, et enfin les convalescents. Les voitures, destinées à leur transport, étaient construites en bois, afin de pouvoir être lavées à grande eau. On devait brûler de la paille dans les cabanes des pestiférés, avant d'y mettre de nouveaux malades. Il fallait déclarer les habitants frappés par la maladie, sous peine de commettre un grand péché. La plus grande propreté devait régner dans la ville. Les cadavres étaient inhumés douze heures au plus après la mort, et les fosses recouvertes de chaux vive.
C'est au milieu du 18e siècle que Pringle, l'auteur des <( Observations sur les maladies des armées » fit, un des premiers, des expériences avec les substances désinfectantes. Il les a relatées dans son Mémoire sur les substances septiques et antiseptiques (1750).
Pringle se servait de sel marin dans ses préparations. Il considérait les fleurs de camomille, soit en infusion, soit en poudre, comme un puissant antiseptique. Il saupoudrait des tranches de viande fraîche avec de la poudre de quinquina, de serpentaire de Virginie ou de camomille, et il constatait que la putréfaction était retardée ; la viande devenait sèche, dure, comme incorruptible, principalement sous l'action de la camomille.
A la fin du 18e siècle, Guyton de Morveau expérimenta et
préconisa, en France, les fumigations. Sa première observation date du 6 mars 1773, époque où il fut procédé à l'évacuation des caves sépulcrales de la principale église de Dijon. Pour purifier l'air de ces caves, Guyton eut recours à un dégagement abondant de gaz acide chlorhyclrique. A la fin de la même année, Guyton arrêta, par le même moyen, dit Chaptal, les progrès alarmants de la fièvre des prisons, qui sévissait dans celles de Dijon. En 1780, Smith, en Angleterre, obtint, paraît-il, les résultats les plus favorables des fumigations de vapeurs d'acide nitrique dans les hôpitaux de Winchester et sur plusieurs vaisseaux de l'escadre anglaise. Ces fumigations se faisaient en décomposant de l'azotate de potasse par l'acide sulfurique. On mêlait, dans une capsule de porcelaine ou de terre vernissée, 2 onces d'acide sulfurique à 66° Be et 1 once d'eau. On plaçait la capsule sur des cendres chaudes ; on y projetait peu à peu par pincées, 2 onces de nitre purifié, réduit en poudre, en ayant soin de n'en ajouter une nouvelle quantité que lorsque la première avait été décomposée et qu'il ne se dégageait plus de vapeurs.
Cruikshanks, en 1797, substitua l'emploi du chlore à celui de l'acide chlorhydrique. Le chlore fut ensuite adopté par Rollo, Fourcroy et enfin par Guyton de Morveau. Les fumigations de chlore s'obtenaient en décomposant par l'acide sulfurique du chlorure de sodium et du bioxyde de manganèse. On mêlait 9 à 10 onces de sel marin, 3 onces de bioxyde de manganèse, et 6 onces d'eau, dans une capsule de verre ou de terre, et l'on ajoutait ensuite 6 onces d'acide sulfurique à 66° Be.
En 1813, pendant l'épidémie de Dresde, caractérisée surtout par des symptômes gastro-intestinaux, et entretenue par la mauvaise alimentation, l'encombrement des troupes et l'insalubrité des cantonnements, on pratiqua des fumigations d'acide sulfureux. Par contre, Lassis, dans ses « Causes des maladies épidémiques » publiées en 1822, tente de démontrer l'inutilité des fumigations guytoniennes, ou du moins, leur peu d'efficacité, parce qu'il ne croit point à la contagion des maladies épidémiques appelées typhus. Ce
qu'il veut avant tout, c'est une habitation saine, aux nombreuses et larges ouvertures, où l'air pur puisse circuler librement, une rigoureuse propreté, et l'usage d'aliments et de boissons de bonne qualité. A cette même époque, Cattet et Gardet déclaraient que les fumigations ne réussissaient que dans le cas où il n'y avait ni encombrement, ni malpropreté, et lorsque l'air pouvait se renouveler aisément. Ils s'appuyaient sur les observations d'Odier de Genève, qui vit, dans les prisons de cette ville, l'épidémie continuer en dépit des fumigations. D'après cet auteur, le mal cessa dès que furent prises des mesures pour éviter l'encombrement, renouveler le plus longtemps possible l'air des locaux, et enlever toutes les matières capables de dégager des miasmes.
Les progrès de la chimie moderne ont permis de découvrir et d'expérimenter des substances désinfectantes donnant des résultats vraiment appréciables. Serullas découvre l'iodoforme en 1832, Runge l'acide phénique en 1834. Les propriétés antiputrides dû phénol ne furent utilisées que plus tard en médecine. Boinet (1839) préconise comme antiseptique la solution alcoolique d'iode ; vingt ans plus tard, Salleron se sert du perchlorure de fer pour combattre la pourriture d'hôpital et l'infection purulente. Le permanganate de potasse, employé d'abord en Angleterre et en Amérique, est introduit en France par Castex et Demarquay (1863). En 1852, Davaine découvre la bactéridie charbonneuse, puis publie, en 1873, ses recherches relatives à l'action de la chaleur sur le virus charbonneux, et à celle des substances antiseptiques sur le virus de la septicémie (1874).
11 fait connaître la même année, dans une étude approfondie, les propriétés désinfectantes du sublimé.
Jusqu'à cette époque, les différents agents de désinfection n'étaient employés que d'une manière empirique. Il faut arriver aux remarquables travaux de Pasteur et de ses élèves sur les microbes pathogènes, pour que la désinfection soit appliquée scientifiquement. Depuis on a eu recours à de nombreux produits chimiques d'origine minérale ou organique. Quelques-uns seulement ont fait leurs preuves
et sont utilisés de nos jours : Sels de cuivre, bichlorure de mercure, crésols, formaldéhyde, etc.
La chaleur, dont l'action sur les microorganismes était parfaitement connue dans les laboratoires, n'a pu entrer dans la pratique de la désinfection (1881), que lorsqu'on eut construit des appareils permettant de l'employer sous forme de vapeur à l'état humide et sous pression. On a également associé la chaleur à des agents chimiques, afin d'en exalter le pouvoir bactéricide.
Les connaissances acquises à l'heure actuelle et les perfectionnements apportés dans la construction des appareils par l'industrie de la désinfection permettent à l'hygiéniste de défendre l'individu et la collectivité contre les maladies transmissibles et d'empêcher leur propagation.