CHAPITRE II
I)K LA MAMÈHE D'iNÏKKItOr.i:!! I.KS MALADES
En fait d'interrogation, le modns faciendi est d'une grande importance, et c'est un véritable talent que de bien savoir poser et varier les (jueslions que l'on adresse au malade, il est donc bon d'adoj)ter un ordre déterminé à l'avance, alin de ne pas s'exposer à de fastidieuses réjiétitions ou à de regrettables omissions. L'une des premières conditions pour le médecin est de se servir d'un langage exempt de termes trop teclmi(juesel (pii soit bien à la porté(» du nialade ; il faut toujours qu'il s'identifie av(H: le milieu dans lecjuel il se trouve, et, comme il passe? tantôt de l'échoppe d'un artisan à la demeure du riche, tantôt de celte dernière îui palais des princes, il doit toujours mettre son discours en rapport dii-ect avec l'éducation des personnes qui rentourent. Dans tous les cas, 1 «xamen clinique réclame la plus grande clarté de langage : c'c^sl se préparer des résultats inexacts que de vouloir parler à mots couverts ; c'est «également troubler son malade (jue de l'interroger avec une sévérité mêlée à de la brusquerie.
Il est un ordre de (juestions qu'il importe beaucoup de poser avec décence et ménagement: ainsi, lorsqu'on se renseigne auprès d'une jeune fille de l'état de la menstruation, du développement, de la durée, des troubles et des irrégularités de cette fonction ; auprès d'une femme mariée, de ses grossesses précédentes, des circonstances commémoratives de ses accouchements, de ses suites de couches, de l'âge critique et des fréquentes hémorrhagies utérines qu'il entraîne; auprès d'un jeune garçon, des habitudes d'onanisme qu'il peut avoir contractées; auprès d'un homme, des
DE LA MANIÈRE D'iNTERROGER LES MALADES. 1 1
excès vénériens auxquels il s'est livré, des accidents syphilitiques qui en ont été la conséquence, des traitements employés pour les combattre, etc. On peut établir en thèse générale qu'il ne convient jamais, lorsqu'il s'agit de maladies spécifiques des organes génitaux, de questionner un mari en présence de sa femme, ou une femme en présence de son mari. De cette manière, on évitera souvent d'apporter le trouble dans un ménage qui jusqu'alors avait vécu parfaitement heureux. On le voit, le médecin est dépositaire d'une infinité de secrets, tout voile tombe devant lui, et parfois il se trouve engagé dans de bien délicates transactions : mais jamais il ne doit perdre de vue que son but est de soulager et de guérir, et que, s'il interroge, ce n*est point pour satisfaire une indiscrète curiosité, mais pour acquérir une connaissance du passé qui lui est indispensable.
Lorsque le récit du malade est invraisemblable, lorsqu'il exagère ou qu'il atténue les renseignements qui lui sont demandés, et qu'il semble plutôt improviser des souffrances à sa façon que de rendre compte d'un état réel, le médecin doit redoubler d'attention, de réserve et de perspicacité. Il posera nettement ses questions, et, en en changeant plusieurs lois la forme, il observera si elles donnent lieu à des contradictions manifestes, à de l'embarras et à une expression de physionomie particulière; à l'aide de cette contre-épreuve, il pourra quelquefois reconnaître qu'on veut lui donner le change et qu'on a un intérêt quelconque à le tromper.
Dans quel ordre doit-on interroger? — En commençant par une série d'hypothèses, certains praticiens se demandent si le malade qui est sous leurs yeux n'est point affecté de telle ou telle maladie, et ils recherchent si les symptômes offerts à l'examen ne sont pas précisément ceux de l'état morbide présumé. Si la supposition est mal fondée, ils passent à autre chose, et, après beaucoup de tâtonnements de ce genre, ils arrivent à faire leur diagnostic. Cette méthode est la pire de toutes : elle est arbitraire, très longue, exige une attention soutenue et une mémoire des plus fidèles. Je n'en fais ici mention que dans le but de prémunir le lecteur contre un procédé d'investigation qui ne doit jamais être employé.
D'après Boerhaave, l'interrogation doit porter sur deux ordres de phénomènes: 1* les symptômes sensibles pour le médecin; !â* les symptômes sensibles pour le malade. — Bayle veut qu'on examine d'abord les symptômes physiques pour arriver ensuite aux symptômes vitaux. — Chomel passe la revue de toutes les fonctions dans Tordre suivant: 1* fonctions de relation; 2* fonctions assimilatrices; 3* fonctions génératrices. Ces méthodes sont défectueuses et glissent trop aisément sur l'étude de la fonction lésée. Or, c'est le fait important; il doit précéder et dominer tous les autres,, et ce n'est qu'après l'examen de l'organe malade qu'il est permis d'étudier ce qui est relatif à la sympathie, à l'hérédité, à l'hygiène, etc.
Après l'inspection muette de l'état extérieur dont il a été parlé plus haut, il but (aire l'étude du point douloureux, s'il en existe, et de la fonction troublée dans son exercice, de manière à examiner les principaux phénomènes morbides offerts par le malade.
Itî ORSERVATION I>ES MALADES.
("est seulemont apn>s avoir achevé déposer, sur la route de sou diagnostic, cet important jalon, qu'on doit explorer une à une toutes les autres fonctions, en conimencanl par celles qui lui paraissent le plus direclenieiit liées à la (onction lésée ou à l'orirane malade, et en glissant plus letrèrenient sur les antres, sans rien omettre cependant. Cette méthode éminemment rationnelle est importante à suivre, surtout pour les élèves qui commencent l'élude de la médecine et pour les jeunes déhutanls dans l'exercice de l'art do guérir. Mainleiuint il est d'un minime intérêt que la respiration soit étudiée avant la diireslion, et celle dernière avant ou après la circulation ; ressenliel, c'est (}u'aucune ne soit oubliée et que l'on ne revienne pas à celle qui a déjà clé inspectée, ce qui arriverait infailliblement si Ton n'avait [)resenl à l'espril un ordre conçu d'avance, destiné à servir de soupa[)e de sùrete dans rinlerroizaloire.
1/elude du [ïoint douloureux exige, de la part du médecin, deux questions d'une égale importance : la première, pour savoir ce qu'éprouve le malade et où ilsoutVre: Où arcz-rous mal:' la seconde, pour savoir depuis combien de temps il soulTre : Depuis quand sonffrcz-vous :^ ou Drjiui'i quand élcs-rous malade / Lorsqu'on s'approche du lit de la persoinic qui vous a mande, il ne tant jamais lui dire : Quavcz-vous'' parce qu'alors elle pourrait entrer dans de longs développements au sujet de l'elioloirie el de la marche de son mal, el établir ces mille théories absurdes donl il a été déjà parlé précédemment: il fiiut circonscrire >es questions el pri-T le malade d'indiquer, en y posant le doigt, le lieu exact el précis ou siège la douleur. .Mors, après avoir mis les muscles dans le relâchement, on louche, on palpe, on j>resse en diderenls sens, on délimite le point qui caase la souffrance, on dctoiuiine ses irra liations, el Von ol>stM've. selon la f.>rm'^ et la nature de Ki le>'.v'n signal. h\ s il v a au:::nenLilion ou diminuli-ui. eîif<«ncement ou Hiolv.::i(' auoiiiu\!e. crépitation. liueliialic>n, tVeiii:>sernenî, pulsations, eîe\alion ».:e truip^^ralure. emphysème, œdenio. girgoiiili.'meiit. rv">ugeiir, congestion, etc.
>".l h'n a ;■ M.: vi \:i.i.o;l :solcme:it doul-air-nix e: ^ae V>\i: :e <-.e':w sjit . • Il
aîTecte. ou qui: n ait «.us lrôub.e^ loncliounds avov* n.a aisos ^a!:^ .1 ';i!''ur vive, il l.iiil t Uhiier la tonne, le de^re cl rt'>i'è;c .lu l:-'.'îL»lt' io:\:\. '!i'î'jL ses ra;>K»"rt> avec i--s anl:e> l'oïKl.ons. en U'"a:i: coini'te d'- ly.A eo iiui s'ccarle àe i\ tat u Tinai.
La doiix.eir.e oiits'.ion : Il'i\ s :".:*:d s. ■'^'zz-i: < saNv'ir >. la ;:u;a.:.'^ »sl a-:ue oi: l 'i:. ::; i'^ . ::..:t:i::e •;! r r^'vv :i'.e. on n a ou'a c:.oi>;:' vians l-.s a\. l: :.s a -riir s. i*. Us ma adies -i^roiii^'ios qn a::eigiio::l .,:«.::.' !:;\la:. : 1 -; la 1 r n v » r Lv à t ^ se r .•v \ • : i ->' d e 'j u : s un ». . r : i '
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DE LA MAKlÈilB D'INTERROGER LES MALADES. 13
giques se présenlera à l'esprit. Cette demande n'est donc pas moins utile que la première, et» de plus, elle est sasceptible d'indiquer, dans des limites approximatives, à quelle période la maladie est parvenue.
Lorsque ces questions sont résolues, on essayera de remonter aux antécédents héréditaires et à i'étiologie, puis on s'informera des devoirs imposés par la profession et des conditions hygiéniques dans lesquelles vit babitoeUement le malade, et Ton prendra note de moyens curatlfs ou palliatifs qui auraient pu être précédemment mis en usage. Enfin, et en dernière analyse, on cherchera si raSection est locale ou générale, primitive ou secondaire, si le symptôme douleur a de Fimportance, s'il est épiphénomène ou complication.
Après avoir fait usage des divers modes d'exploration dont il sera bientôt parié, le médecin est alors fixé sur l'examen de la fonction lésée, et il procède, ainsi que cela a été dit, à l'interrogatoire de celle qui lui paraît le plus directement liée, ainsi qu'à l'inspection des autres.
Dans toutes les maladies de l'appareil de la respiration, et surtout après les hémorrhagies pubnonaires, il convient de faire parler le malade le oioins possible ; oq adresse dans ce but ses questions aux parents ou amis qui sont. présents à la visite; mais, toutes les fois que les renseignements peuvent être donnés sans inconvénient par la personne même qui souffre, il faut de préférence s'adresser à elle. Dans quelques occasions, en présence d'une phlegmasie cérébrale, par exemple, lorsque le malade est dans nn état d'abattement moral voisin du coma et que l'exercice actif des facultés de l'intelligence est empêché, il faut savoir allier les réponses qu'il vous a Eûtes à celles que vous recevez de la famille ou des garde-malades el de les compléter les unes par les autres.
La physionomie du médecin ne doit jamais refléter les impressions de son toe, car trop de personnes cherchent à y lire. Beaucoup de malades le considèrent d'un regard anxieux et avide, interprètent ses gestes les plus iosignifiants, donnent de l'importance aux inflexions de sa voix, etc. Il doit donc, autant que possible, être calme et impassible et ne jamais donner à ses questions une tournure capable de faire croire à l'imminence d'un grand danger et d'une terminaison funeste et prochaine.