PYLADE
Hé quoi ! vous l'ignoriez?
Larive, dans son cours de déclamation (c'est un détail qui me revient à la mémoire), dit que : elle meurt! doit être dit d'un ton anéanti, tandis que : Dieux! qu'entends-je ! doit être prononcé avec la plus vive douleur.
Il serait impossible de donner aux jeunes gens qui se destinent à la scène de plus faux et de plus funestes conseils. Elle meurt! doit être jeté rapidement en montant du grave à Taigu : c'est le cri d*un homme qu'atteint une blessure soudaine et inattendue. Dieux I qu'entends-i'e! se terminera par une longue cadence et doit être, au contraire, prononcé en descendant la voix successivement et en la conformant aux timbres sourds de qu'entends-je ! Surtout, il faut éviter d'y mettre l'expression d'une vive douleur; car celte seconde exclamation exprime l'abattement et le trouble de l'homme qui doute de ce qu'il vient d'entendre, et qui, anéanti, le regard fixe, semble attendre la confirmation du malheur qui le frappe. C'est pour cela qu'il se lait et qu'il laisse à Pylade le temps de lui faire le récit de la mort d'Hermione.
Par les exemples qui précèdent, le lecteur voit par quelle méthode d'analyse il est nécessaire de déterminer le caractère des exclamations. Tant qu'on n'a pas découvert les raisons psychologiques et physiologiques qui, dans une exclamation, doivent nous porter à monter la voix vers l'aigu ou à la descendre vers le grave, on ne se décide «qu'au hasard, et la déclamation cesse d'être un art puisqu'elle ne dépend plus que de l'instinct. Dans le langage spontané, nous ne sommes jamais embarrassés, puisque c'est le sentiment qui nous possède qui détermine la forme mélodique de nos phrases ; mais, dans la lecture et dans l'interprétation des œuvres dramatiques, c'est précisément le sentiment réel du personnage qui fait défaut au lecteur ou à l'acteur, et l'art
consiste à parler comme si nous étions sous l'empire de ce sentiment.
Pour trouver le sens réel d'une exclamation et par conséquent la forme mélodique particulière qui lui convient, il est souvent nécessaire de remonter du vers à la scène et de la scène au développement général de Taclion. Un acteur qui ne possède que son rôle manque souvent de motifs suffisants de détermination, et Ton pourrait citer des cas où une exclamation n'a qu'une faible valeur par rapport au personnage qui doit la prononcer, mais a une influence directe sur la diction d'un autre personnage. En voici un exemple tiré de la dernière scène ^Andromaqne, Ce qu'on appelle les fureurs dOreste est un morceau de trente-deux vers, que l'acteur doit commencer avec une rage sourde et concentrée. On sent l'hallucination commencée au vers neuf : OU sont ces deux amants, La voix doit s'élever du grave au médium et devenir plus forte. Puis, baissant de nouveau le ton au vers : Mais quelle épaisse nuit, la voix, devenue inquiète, incertaine, haletante, remonte soudain du grave à l'aigu en disant le vers :
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi I
Ce vers doit s'achever dans les hautes régions de la voix. A ce moment, Pyladô intervient, et cherchant à rappeler Oreste à la réalité, en se présentant à lui et en lui adressant la parole, s'écrie : Ah! seigneur! Mais Oreste, dans sa folie furieuse, prend son ami pour Pyrrhus, ets'élançant sur lui s'écrie d'une voix de rage et de vengeance : Quoi ! Pyrrhus, je te rencontre en-
coref Entre les deux vers dits par Ôresle, il y a un abaissement brusque du ton. Outre qu'il fallait fournir un motif visible à l'hallucination d'Oreste, Racine a senti que cette modulation rapide devait être appuyée, et en quelque sorte protégée, par l'intervention de Pylade. Celui-ci joue, dans cette scène, un rôle analogue à celui d'un instrument de l'orchestre qui serait chargé de faciliter à un chanteur le passage à un ton très éloigné. Ce n'est donc pas ici dans le sentiment seul de Pylade qu'il faut chercher la hauteur mélodique de son exclamation. Sans doute son sentiment le porte à apaiser Oreste par l'intonation plus calme et plus grave de sa voix; mais surtout l'acteur chargé du rôle de Pylade doit prononcer son exclamation : Ak ! seigneur! dans une tonalité qui s'accorde avec le plan vocal que devra choisir Oreste. Il dépendra donc de lui de faciliter la modulation d'Oreste ou de l'exposer à un faux départ, qui serait de nature à faire manquer à Oreste la dernière partie du morceau. En effet, si Pylade prononce ce : ^A/ seigneur l en montant, il est certain qu'Oreste sera exposé à commencer sur un ton trop élevé ; tandis que ^\\ Ahl seigneur! est dit en descendant, Oreste sera ramené à une tonique située dans le grave, ce qui lui facilitera la récitation des vers suivants, dans lesquels sa voix, avant de s'éteindre dans l'épuisement final, doit exécuter plusieurs modulations vers l'aigu.
L'exclamation est ainsi une des plus grandes difficultés de l'art de bien dire, non pas quand on la rencontre dans la suite d'un discours, où la voix, déjà établie dans un ton, peut avec une rapidité relative éle-
ver ou abaisser le plan vocal, mais lorsque, isolée, elle demande à être attaquée avec justesse dans le ton convenable. Nous venons de voir comment la diction d'un premier rôle dépend souvent de celle d'un rôle secondaire ; nous allons voir comment dans une seule exclamation se résume souvent tout un caractère, toute une situation ; mais bien plus encore, comment dans une suite d'exclamations, renfermées dans un seul vers, se peignent lès caractères divers des personnages d'une œuvre tragique, et comment elles contiennent en germe les péripéties du dénouement. Comme toujours c'est à l'incomparable Racine que je demanderai cet exemple. Au troisième acte ^Iphigénie^ au moment où Achille va conduire Iphigénie à l'autel, où, croit-il, leur hymen va être célébré, Arcas dévoile la vérité, et s'.écrie en s'adressant à Achille et à Clytemnestre :
Vous êtes son amant, et vous êtes sa mère :
Gardez-vous d'envoyer la princesse à son père.