DES CHANGEMENTS DE TON. — CAUSES OBJECTIVES
Les causes des modifications de sentiments qui se traduisent par un changement dans la hauteur du plan vocal ne sont pas toujours subjectives ; mais, à la scène comme à la tribune, elles sont souvent objectives. Dans le passage i'Andromaque, cité dans le chapitre précér dent, le silence que garde Pyrrhus est une de ces causes objectives. Il en est de même dans BHtannicus de la froideur imposée à Junie par Néron ; de la nouvelle du retour de Mithridate dans la tragédie de ce nom ; du changement qui s'opère dans Phèdre, lorsqu'elle apprend Tamour d'Hippolyte pour Aricie; et, dans cette même tragédie, de la mort de Thésée, confirmée et démentie tour à tour.
Parfois une modification de sentiment dans un personnage a pour cause objective une modification dans les sentiments d'un autre personnage. Il y en a un bel exemple dans Bérénice, quand- Antiochus (scène iv de Tacte Y^) dit à Bérénice triomphante de Tamour de Titus :
Et je viens donc vous dire un éternel adieu.
En môme temps il change de visage, et son trouble
se répercute immédiatement dans l'âme de Bérénice, dont rémolion se traduit dans les deux vers qu'elle prononce :
Que dites-vous? Ah! ciel! quel adieu! quel langage! Prince, vous vous troublez et changez de visage !
Il est remarquable que Témotion qui a pour effet d'abaisser le plan vocal chez Bérénice ne lui est point personnelle; elle n'est en quelque sorte que l'émotion réflexe de celle que ressent Antiochus et qui se peint sur ses traits.
La cause objective est très souvent un objet réel et matériel tel qu'une lettre. On peut citer, comme un exemple digne de remarque, la lettre de Bajazet qui, lue' par Atalide et ensuite parRoxâne, produit chez chacune d'elles des effets différents. Le grand nombre de pièces où une lettre joue un rôle important nous engage à donner un moment d'attention à cette cause particulière. Le changement de ton s'impose, mais le choix du plan vocal dépend du rôle direct ou indirect que joue la lettre. Dans la première scène du quatrième acte de Bajazet, Atalide doit lire la lettre de Bajazet en abaissant le ton, puisqu'elle n'en connaît pas la teneur et qu'elle ignore si cette lettre lui doit apporter l'espérance ou la crainte. Quand elle reprend, après la lecture de la lettre, elle doit élever le ton, puisque c'est alors que l'effet qu'elle redoute de cette lettre lui appaj'aît. Lorsque, dans le même acte, Roxane lit cette lettre, elle en parcourt d'abord des yeux la plus grande partie, puis elle choisit un plan vocal élevé pour en achever la
lecture à haute voix. Ici TelTet de la lettre est direct; le ton de Roxane doit être aigu comme le sentiment qu'elle éprouve ; etquand, après cette lecture elle reprend, c'est en abaissant le plan vocal, puisqu'elle passe à l'examen de la situation qui lui est faite, et délibère avant de résoudre la mort de Bajazet.
Au cinquième acte du Misanthrope, la lettre de Célimène doit être lue par Acaste sur un ton plus élevé que celui qu'il prend quand il y entremêle ses réflexions. Cette lettre, c'est l'esprit de Célimène qui a pris en quelque sorte corps et voix, et qui fait sentir à chacun son ] aiguillon. Nous ajouterons un dernier exemple pris i dans le théâtre contemporain. Au cinquième acte de Ruy Blas, la reine entre précipitamment dans la chambre de Ruy Blas; mais tout le monde connaît la situation et il me suffit de transcrire le passage :