TROISIÈME PARTIE
De tous les arts, la diction est certainement celui qui est le plus immédiatement subordonné '"ux mouvements psychiques et organiques auxquels tout être humain est sounûs. Entre les phénomènes internes et externes du mouvement, il^a une correspondance qui sg^produit naturellement quand nous parlo^..sûusl'empire d'une émotion ou d'une pensée qui nous obsède, et artistiquement quand notre parole se fait Tinterprète de sentiments que nous ne possédons qu'esthétiquement.
On peut dire d'une façon sommaire que la nature de la diction doit être adéquate à celle du sentiment au- ^ quel elle correspond. Pour trouver le genre de diction qui convient à l'expression de tel ou tel sentiment, il n'y a qu'à faire un simple transport d'épithètcs. A un < sentiment vif correspond une diction vive; à un senti-* ment enjoué une diction enjouée; à un sentiment som-
ti\ TRAITÉ DE DICTION. — III. L'EXPRESSION.
bre une diction sombre, etc. Mais la dîfGculté est précisément de donner tel ou tel caractère à notre diction, quand nous ne ressentons pas le sentiment qui la lui donnerait naturellement. La troisième partie de cet ouvrage a donc pour objet l'étude des moyens d'expression, par le secours desquels la diction fait supposer dans notre âme des sentiments, dont les images seules, si l'on peut s'exprimer ainsi, existent dans notre esprit.
Le premier moyen d'expression et le plus important que nous devions étudier est le mouvement. Or, le principe essentiel qu'il est nécessaire d'avoir toujours présent à l'esprit peut se formuler ainsi : Tout mouvement doit se transformer en effet utile. Les conséquences de ce principe sont nombreuses. En eRet, lorsque nous avons une lecture à faire, notre première préoccupation doit être la détermination du mouvement général. Supposons la lecture d'un mémoire de pbilosopbie devant une des sections de l'Institut. Le débit doit avoir une vitesse modérée'; car, d'une part, il faut être suivi et mériter l'attention d'auditeurs que tant d'autres préoccupations de travaux personnels sollicitent ; d'autre part, II faut que la valeur des idées, leur encbainement et leur rapport soient mis en évidence. Si la vitesse était trop grande, le mouvement se perdrait sans se transformer en effet utile. Un débit trop rapide pour l'objet qu'on se propose n'est donc qu'une dépense inutile de mouvement. Mais si, au contraire, la lecture était faite trop lentement, l'attention dès auditeurs s'échapperait à chaque instant et le but ne serait pas atteint par suite
de déperditions continuelles de mouvement. Le point précis est toujours difficile à fixer. Pour se déterminer soit à accélérer, soit à ralentir le mouvement, le lecteur ne peut que s'en rapporter à quelques signes physiologiques que doivent saisir ses yeux. Si les caractères ^ physionomic[ues de Tattention paraissent trop accentués", il faut ralentir le mouvement; si la mobilité des traits de l'auditeur et surtout ses yeux trahissent l'inattention, il est bon d'accélérer le mouvement et d'élever sensiblement le plan vocal.
Au lieu d'un ouvrage médité par l'auteur et destiné à l'êtrajmr l'auditoire, si nous supposons un ouvrage d'un genre léger, spirituel, mais précisément jouant avec les rapports apparents et superficiels des idées, . dans ce cas le détU doit être vif, alerte, de crainte que l'attention de l'auditeur n'ait le temps de s'attacher aux -^ rapports de dissimilitude.
A la scène, il arrive à chaque instant aux acteurs qui accumulent les temps vides, c'est-à-dire qui coupent - " leur récitation de pauses trop longues ou trop nombreuses, de laisser se perdre une grande quantité de mouvement. A la tribune, l'orateur qui parle trop vite n'est pas compris; celui qui parle trop lentement n'est pas écouté. Dans le premier cas, il n'y a pas transformation en effet utile ; dans le second, il y a déperdition de mouvement.
En dehors des convenances et (les circonstances oratoires, qui ont toutes une influence considérable sur les moyens d'expression, il est utile aux personnes qui sont destinées à parler ou à réciter en public de se
rendre un compte tant soit pea exact de la vitesse du langage. Pour cela, il est nécessaire d'instituer sur soimême une suite d'expériences et de se senîr à cet effet du métronome. On sait que cet instrument consiste en une tige métallique divisée, le long de laquelle glisse un curseur d'un certain poids. Un mouvement d'horlogerie règle les oscillations isochrones de la tige et les indique à l'oreille par un bruit semblable au tic tac d'un moulin. Le métronome atteint sa plus grande vitesse quand le curseur est placé à la dernière division inférieure marquée sur la tige, et sa plus petite vitesse quand il est placé à la dernière division supérieure. Aux divisions de la tige correspondent des nombres qui indiquent le nombre de battements exécutés pendant une minute. Quand le curseur est à la division 60, le métronome bat la seconde; quand il est à 120, le métronome bat la demi-seconde.
Pour tous les problèmes de diction, puisque nous n'apprécions pas, comme dans la musique, la durée des syllabes, c'est toujours la durée du temps qu'il faut regarder comme égale à celle d'une oscillation du métronome. Si donc nous désignons par m le nombre des 'battements exécutés dans une minute par le métronome, par n le nombre des temps écoulés pendant un certain temps t^
nous aurons l'équation : ^=^, qui nous permettra
de résoudre les différents problèmes relatifs à la diction.
Par exemple, un acteur a dît 72 temps dans l'espace de 30", un autre a dit 160 temps dans l'espace de 50";
on demande quelles sont les vitesses relatives de leur débit. Pour le premier, nous aurons : m = ^^ = 144;
pour le second, nous aurons : m =-— -^= 192. Ainsi
les nombres 144 et 192 du métronome seront représentatifs des vitesses relatives de leur débit. Si un acteur (je prends un autre exemple) voulait dire 72 temps avec une vitesse marquée par le nombre 160 du métronome, combien de temps emploierait-il? Le résultat
nous sera donné par Téquation : t = ^ = 27". Il emploiera donc 27 secondes. Si enfin un acteur, avec une vitesse marquée parle nombre 180 du métronome, a parlé pendant 50", on se demande combien de temps se sont écoulés, la réponse nous sera donnée par la formule :