‹ Traité de diction et de lecture à haute voix. Le rhythme--l'intonation--l'expressionChapitre 27 sur 34 · JUNIE · texte numérisé non relu

JUNIE

II a su me toucher, Seigneur; et je n'ai point prétendu m'en cacher. Cette sincérité sans doute est peu discrète ; Mais toujours de mon cœur ma bouche est Tinterprèie : Absente de la cour, je n'ai pas du penser.

Seigneur, qu'en Fart de feindre il fallût m'exercer. J'aime Britannicus. Je lui fus destinée Quand l'empire devait suivre son hyménée ; Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté, Ses honneurs abolis, son palais déserté, La fuite d'une cour que sa chute a bannie.

Sont autant de liens qui retiennent Junie.

Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs : Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs, L'empire en est pour vous l'inépuisable source ; Ou si quelque chagrin en interrompt la course. Tout Tunivers, soigneux de les entretenir.

S'empresse à l'effacer de votre souvenir.

Britannicus est seul : quelque ennui qui le presse, Il ne voit dans son sort que moi qui m'intéresse. Et n'a pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.

Junie met ici en regard la situation de Néron, aux désirs duquel tout conspire , et celle de Britannicus , qui s'écoule sans honneurs, dans un palais déserté. Son âme délicate cherche la justification de son .amour dans le souvenir des malheurs qui ont frappé Britannicus et qui l'ont dépouillé, au profit de Néron, du rang suprême qui lui était destiné. Elle obéira donc à unsen-

timcnt naturel en retenant le mouviement dans tous les passages où lïmage du prince qu'elle aime reparaît à ses yeux. Le charme de cet amour est tout à la fois dans les malheurs de Britannicus et dans les consolations que Junie lui a prodiguées avec ses pleurs. Tremblante devant Tempereur, et cependant désireuse de justifier le choix de son cœur, elle doit dire les dix-huit premiers vers qui contiennent un parallèle enire Néron et Britannicus d*un mouvement un peu plus vif que celui d'un andante et qui sera suffisamment accéléré si nous prenons pour la valeur du temps \1Q du métronome, niais les quatre derniers vers, où Timage seule du jeune prince est présente à ses yeux, et dans lesquels elle se complaît, les larmes dans la voix, à rappeler les rares moments oii Britannicus a près d'elle oublié ses malheurs, doivent être dits d'un mouvement sensiblement ralenti, et marqués par le nombre 100 du métronome. Ilélas I la malheureuse Junie, peu exercée dans l'art de feindre, perd son amant en voulant le justifier, car l'image de cet amour si ingénu et si pur fait précisément le tourment de Néron, qui lui répond avec amertume :

Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie.

On voit que, dans la marche du drame, le ralentissement du mouvement des quatre derniers vers est imposé à Junie par la nécessité fatale d'allumer la jalousie de Néron en cherchant à défendre Britannicus.

Le début du discours de Junie \ Il as% rne tovxheT^

doit être vif, puisqu'elle inlerrompt Néron. Le vers : Cette sincérité, etc. , est un aveu , et de plus une sorte de précaution oratoire ; il doit être un peu ralenti, surtout par rapport au vers suivant, dont le mouvement s'accentue par la hâte qu'a Junie de s'excuser de cette sincérité. Les deux vers suivants pourront être dits avec le temps juste ; mais, puisque Junie ne possède pas l'art de feindre, le vers : Taime JBritannicus, doit être dit lentement. Le suivant doit , au contraire, être accéléré, car il exprime une idée transitoire et présente l'empire comme devant être la suite naturelle de l'hyménée. Le mouvement doit se ralentir de nouveau quand Junie s'appesantit sur les malheurs de Britannicus. Cependant le vers : Za fuite d'une cour^ doit passer d'une aile plus légère, car il fait image, et la diction doit prendre un mouvement rapide comme la fuite d'une cour que la chute de Britannicus a bannie. Dans le vers suivant, le mouvement doit être au contraire savamment retenu, car il forme antithèse au précédent. Pour la suite, on pourra reprendre le temps juste jusqu'à : S'empresse àVefacer devotre souvenir ^ dont le mouvement doit être accentué et s'accorder avec l'idée de chagrin fugitif, facile à effacer du souvenir. Il fera d'ailleurs valoir le ralentissement qui doit être très sensible dans les quatre derniers vers. Mais ce ?, mouvement plus lent de la fin de ce morceau ne doit pas affecter un caractère volontaire ; il faut que Junie s'abandonne au sentiment qui la possède, comme malgré elle; et le spectateur doit s'apercevoir que c'est, non pas le désir de faire parade de son amour aux

yeux de Néron, mais rémotion à laquelle elle est en proie qui ralentit sa parole. C*est précisment cette émotion involontaire chez Junie qui fait le tourment de Néron.

11 nous reste à donner tout ce morceau dans son ensemble, en le rythmant, puisque le rythnie est Texpression la plus immédiate du mouvement, et en indiquant les accélérations, les ralentissements, et les retours au temps juste.

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