IMPUISSANCE DE LA. DOCTRINE MÉTAPHYSIQUE
la volonté (les gouvernés. Au contraire, en admettant qu'il y ait une volonté de la collectivité personnifiée, cette volonté est toujours une volonté humaine et on ne comprend pas pourquoi cette volonté collective est supérieure aux volontés individuelles, puisque les unes et les autres sont des volontés humaines et qu'on ne peut démontrer qu'une volonté humaine soit supérieure à une autre volonté humaine. Le raisonnement de Jean- Jacques Rousseau et de Kant disant que cette volonté collective peut s'imposer aux individus parce quelle se compose de la somme des volontés individuelles et qu'ainsi chaque individu en lui obéissant n'obéit à personne puisqu'il n'obéit qu'à lui-même, ce raisonnement, dis-je, est un pur sophisme, puisque s'il en était ainsi il n'y aurait plus de volonté collective, mais une somme de volontés individuelles, et /pi' on arriverait par là à nier précisément la puissance publique dont on veut établir l'existence et la légitimité. 11 faut dire surtout que toutes les prétendues explications de la souveraineté par la volonté populaire ne font qu'affirmer la suprématie de la majorité sur la minorité et n'établissent en aucune façon que la majorité ait le droit de commander a la minorité, que même l'unanimité moins un ait le droit de commander à l'opposant. On a vu plus haut le sophisme outrageant de Rousseau disant que, quand Ja majorité s'impose à la minorité, elle contraint ceux qui la composent à être libres.
La doctrine métaphysique de l'Etat non seulement est impuissante à expliquer la formation et la légitimité du droit de souveraineté, mais elle ne peut pas non plus déterminer quel est le titulaire, le sujet de ce di-oit. On a vu au chapitre précèdent tous les systèmes qui out été imaginés, aussi arbitraires, aussi artificiels les uns que les autres. Qu'on dise avec Gierke et son école que l'Etat est une corporation organisée, possé-
49G CHAPITRE. VI. LA CONCEPTION RÉALISTE DE l'ÉTAT
dant connue telle naturellement une conscience et une volonté; qu'on dise avec l'école cLassique française que l'Etat est la nation représentée par son gouvernement ; qu'on dise avec Michoud que c'est un centre d'intérêts représenté par des organes de volonté; avec Hauriou que c'est le résultat d'une appropriation exercée par la nation sujet moral sur l'organe du gouvernement; qu'on imagine encore toute autre formule, on ne fera que créer des fictions, exprimer des abstractions, imaginer des fantômes métaphysiques, auxquels personne aujourd'hui ne peut plus croire.
Enfin, la faillite de la doctrine métaphysique de l'Etat apparaît encore évidente quand on voit son impuissance à déterminer des limites à la souveraineté. Cela vient achever de la ruiner. A la rigueur, en effet, on pourrait accepter les impossibilités et les contradictions théoriques auxquelles elle vient se heurter si elle établissait un fondement vraiment solide à la limitation juridique du pouvoir politique. Or, à cet égard, son impuissance est évidente. En posant la souveraineté de la collectivité personnifiée, on lui oppose forcément l'individu. Si l'on dit que l'individu es! autonome et que son autonomie vient limiter l'action de l'Etat, on supprime la souveraineté de l'Etat. Si l'on maintient, au contraire, intacte la souveraineté de l'Etat, on fait disparaître l'autonomie de l'individu. Dire avec Jean-Jacques Rousseau, avec Kant, avec Hegel que l'autonomie de l'individu est d'autant plus grande qu'il vit dans un Etat plus puissant, c'est un affreux sophisme. Dire avec Ihering, Jellinek etCarrédeMalbergque l'Etat est limité par le droit parce qu'il s'impose à lui-même cette limitation, c'est, malgré les ternies savants dont on se sert, une simple plaisanterie, parce qu'une obligation qu'on se crée à soi même et à laquelle on peut se soustraire quand et comme on le veut n'est point une obligation.