FORMATION .NATURELLE DE LÉTAT
plus important, le plus caractéristique de notre époque, je veux dire le mouvement qu'on est convenu d'appeler syndicaliste. Commencé avant la guerre, naturellement et forcément ralenti pendant la période des hostilités, il s'est depuis la paix manifesté avec une intensité nouvelle. Incontestablement, il est aujourd'hui un peu trouble. Il est aussi souvent déformé par les passions, les ambitions des partis qui veulent le monopoliser à leur profit. Il apparaît parfois avec des tendances révolutionnaires, voire même antisociales. Malgré tout, je persiste à penser qu'il est un facteur d'organisation politique et que les syndicats constituent déjà un élément important et constitueront danl un avenir prochain l'élément principal de puissance politique. Sans doute les forces syndicales ouvrières et patronales sont des forces économiques. Mais précisément pour cela elles sont ou tendent à être des forces politiques. La puissance économique, je l'ai déjà dit, n'est pas le seul élément de puissance politique; mais il en est un des principaux et si l'organisation politique ne correspond pas aux forces économiques, elle court le risque d'être précaire et caduque.
Le mouvement syndicaliste n'est point, comme le prétendent les théoriciens du syndicalisme révolutionnaire, la guerre entreprise par le prolétariat pour écraser la bourgeoisie, pour conquérir les instruments et la direction de la production. Ce n'est pas, comme le disent certains, la classe ouvrière prenant conscience d'elle-même pour concentrer en elle le pouvoir et la fortune et anéantir la classe bourgeoise. Pour me servir d'un terme aujourd'hui devenu courant en France, le syndicalisme n'est pas un mouvement bolcheviste. Certains voudraient lui donner ce caractère. Mais les faits seront plus forts que les volontés. Les événements qui se sont accomplis au mois de mai 1920, où la conscience
nationale s'est insurgée contre les tentatives criminelles de grève générale, où le pays a vaincu l'ennemi de l'intérieur comme en 1918 il avait vaincu l'ennemi de l'extérieur, eu sont l'éclatante démonstration. Malgré les à-coups, les heurts, les violences, les régressions, le mouvement syndicaliste est, je le crois, essentiellement pacifique, très profond, très large, très fécond. Malgré les troubles dont il peut s'accompagner, je crois qu'il n'est point un instrument de guerre et de division sociale; qu'il est. au contraire, un moyen puissant de pacification et d'union. Il n'est pas une transformation de la seule classe ouvrière. Si pour elle il est plus avancé que pour les autres, il s'étend à toutes les classes sociales; et j'estime qu'il tend à les. coordonner en un faisceau harmonique.
Il faut voir, en effet, dans le syndicalisme un mouvement qui tend à donner une structure juridique définie aux différentes classes sociales, c'est-à-dire aux groupes d'individus qui sont déjà unis par une similitude de besogne dans la division du travail social et en même temps par une communauté plus étroite d'intérêts. On a pu constater historiquement que les luttes de classes ont été d'autant moins vives que les classes étaient plus hétérogènes et plus juridiquement délimitées. Alors s'établit une coordination des diverses classes entre elles, qui réduit au minimum les luttes sociales et protège en même temps fortement l'individu encadré dans son groupe contre les revendications des autres classes et contre l'arbitraire d'un pouvoir central. En France, avec la Révolution ont disparu les anciens ordres, les anciennes corporations. Ne rendant plus de services, ils étaient condamnés à mort et ont disparu, en effet, au premier souffle révolutionnaire. Alors la masse inorganique des individus s'est trouvée désarmée eu présence de l'Etat, formidablement puis-