PRÉFACE IX
tendu à les briser les ressorts de la vie nationale, qui a dressé la nation tout entière, frémissante et résolue, contre l'envahisseur, ce n'est point une prétendue volonté de puissance de l'Etat français, mais bien les volontés individuelles des Français, grands et petits, gouvernants et gouvernés, s'unissant dans un splendide effort pour vaincre la barbarie teutonique. Et quand, au mois de mai dernier, quelques milliers d'égarés et de criminels ont voulu, en fomentant une grève des chemins de fer, affamer, ruiner le pays et, en créant de la misère et de la souffrance, réaliser je ne sais quelle révolution bolcheviste, ce n'est point la prétendue puissance souveraine de l'Etat qui a brisé le mouvement, mais encore ici, une collaboration agissante et résolue des volontés individuelles.
On a dit très justement que la guerre qui vient de finir a été, non pas vraiment le choc de deux groupes de nations, mais bien plutôt le choc de deux idées. Elle a été la lutte de l'idée de l'Etat puissance commandante, souveraine, contre l'idée de l'Etat collaboration des membres d'un même groupe national, travaillant ensemble à la réalisation de la justice et du mieux-être. L'idée de l'Etat puissance, affirmée par tous les publicistes et tous les juristes allemands, s'est heurtée à l'idée de l'Etat collaboration, dont la France est l'initiatrice et qui a vaincu aux bords de la Marne et dans les ravins de Verdun. La France saura bien, malgré les difficultés et les victoires momentanées de la sottise et du mal, en assurer la complète réalisation.
Ce premier volume contient le développement de ces
X PRÉFACK
idées. Il est avant tout, je le reconnais volontiers, une œuvre négative. Je me suis efforcé de montrer le néant des notions traditionnelles de droit subjectif, de sujet de droit et de souveraineté. J'ai déjà tenté ailleurs d'édifier une construction juridique sur la seule idée de règle de droit. Je nie fais peut-être illusion, mais je persiste à penser que les objections qui m'ont été adressées n'ont pas complètement ruiné mon entreprise. J'espère que j'aurai la force et le temps de la reprendre et de la mener à bonne fin : ce sera l'objet des deux volumes qui suivront.
Un dernier mot. Je viens d'opposer l'idée française de l'Etat collaboration à l'idée allemande de l'Etat puissance et j'ai dit que celle-ci a été vaincue. Pourquoi dès lors, me dira-t-on, faire si souvent appel aux juristes allemands? Voici la réponse.
IL n'est pas douteux que, sauf de très rares exceptions, les juristes publicistes allemands en édifiant leurs théories, souvent ingénieuses, ont été avant tout déterminés par le désir de fonder sur des bases d'apparence juridique la souveraineté illimitée de l'Etat, l'absolutisme des gouvernants à l'intérieur et la politique de conquête et de rapine à l'extérieur* Il est indispensable de dénoncer cette tendance, et personnellement, je devais répondre aux critiques peu avertis qui m'ont reproché avant la guerre de m'inspirer des doctrines allemandes, quand, au contraire, depuis que j'écris, mon effort constant a été de les combattre.
Mais d'autre part aussi, il ne faut pas méconnaître que plusieurs jurisconsultes allemands de ces quarante