M. Bernard, Four lectures, p
S. Macaulay dil très justement en parlant de Louis XIV, History of
Les circonstances favorisèrent les projets du roi de France. L'organisation politique de son pays lui permettait de disposer sans contrôle de toutes les forces de son peuple. Ses prédécesseurs lui avaient laissé d'immenses ressources matérielles. Il avait la meilleure armée et la meilleure flotte de Tépoque. Les autres États de l'Europe au contraire étaient, ou bien sans importance militaire comme les États de Hollande, ou, comme l'Allemagne, dans la plus grande décadence sociale et la plus complète impuissance politique ^ En payant de larges subsides, Louis XIV obtint l'obéissance absolue des souverains allemands, l'alliance de Charles II et de Jacques II, rois d'Angleterre, et du royaume de Suède.
C'est dans ces conditions qu'il commença sa première guerre contre l'Espagne qui ne voulait pas lui céder de bonne grâce les provinces belges réclamées par le roi de France, comme héritage revenant par le droit de dévolution à sa femme, fille unique du premier lit de Philippe IV d'Espagne.
Cette guerre se termina par la paix d Aix-la-Chapelle, en 1668, grâce à l'alliance et à l'intervention de la Hollande, de l'Angleterre et de la Suède. Par cette paix Louis XIV acquit douze villes de Flandre avec leurs districts ^.
Efif/landy t. I, p. i99: ft In his dcalings wilh forci^ powers hc haJ some generosily, but no justice . . . . he broke Ibrough .Ihe mosl sacred lies of public failh witbout scruple or shame whencvep Ihey interfcfed wllh bis Inlerest or wbilb what be called bis glory. »
1, Voir Ranke, Âbhandlungen und Versuche, Leipzig, 1872, p. 4 ci suiv.
2. Ranke, Franzôsische Geschichte, Leipzig, 1869, vol III, p. 231 cl suiv.
Irrité de rimmixtion de la république hollandaise qui avait pris riniiiative de la triple alliance, Louis XI Y lui déclara la guerre en 1671 . II avait pour alliés les rois d'Angleterre et de Suède. L'empereur d'Allemagne, le Danemark, l'Espagne et l'électeur de Brandebourg s'étaient rangés du côté de la Hollande. Par le traité de Nimègue (1678) Louis XIV reçut la Franche-Comté. C'est avec UD art étonnant qu'il sut diviser ses adversaires et imposer ses conditions à chacun séparément \
Le succès de la paix de Nimègue encouragea le roi de France à commettre d'autres usurpations. En 1680 il institua des commissions judiciaires d'une nature particulière, appelées chambres de rei/mon^qui furent chargées de rechercher quels étaient les fiefs dépendant des districts cédés à la France par les traités de Westphalie ou d'Aixla-Chapelle et autres. Les princes de l'empire allemand et les représentants des villes alsaciennes et flamandes furent appelés devant ces tribunaux pour établir leur droit à une existence indépendante. Le moindre doute servait de prétexte à l'annexion de leurs États au territoire français. Par ce moyen, Louis XIY s'empara d'un nombre considérable de villes et de villages en Allemagne et dans les Pays-Bas espagnols.
En vain le roi d'Espagne et les États hollandais adressèrent-ils des représentations eLdes protestations à la cour de Versailles contre une aussi criante violation du droit d'Ëtats indépendants : Louis XIV n'y fit aucune attention. Convaincu de sa propre force et de la faiblesse des autres
!. Dumonl, Corys xmicersel diplomatique du droit des gens, i. VII» r« partie, p. 3S0. — Macaulay, Hisiory of England, t. llî, p. 122.
pays, il continua à disposer arbitrairement des possessions d* autrui. Sans déclaration de guerre, il assiégea et occupa la ville de Luxembourg. Le même sort atteignit Strasbourg. A partir de la révolution anglaise de 1688, les relations des puissances européennes avec la France changèrent peu , à peu. Seul parmi les souverains de ce temps-là, le slatbouder de la république hollandaise, Guillaume, prince d'Orange, aperçut clairement le danger dont Tinsatiable ambition du roi de France nienaçait tous les États, et il eut le courage de lutter autant que possible contre ses prétentions à la domination universelle en Europe. Pour mettre un terme aux empiétements du roi de France, Guillaume pensa que le mieux serait de donner une sanction pratique au principe de F équilibre politique des États et de conclure une alliance générale en vue de sauvegarder l'autonomie des nations contre les attentats de Tambitieuimonarque ; mais ces projets d'alliance n'eurent pas de succès jusqu'au jour où le stathouder de Hollande fut appelé à occuper le trône vacant d'Angleterre (1688).
En qualité de roi d'Angleterre, Guillaume d'Orange disposait d'une influence, de forces et de moyens suffisants pour former une coalition européenne. En effet, elle fut organisée en 1689, grâce à ses eflbrts, au moment de la guerre de Louis XIV contre l'empire d'Allemagne. Outre cette dernière puissance et l'Angleterre, la coalition comprenait la Hollande, la Prusse, la Suède, le Danemark, l'Espagne et la Savoie ; mais elle ne réussit pas à vaincre Louis XIV. Il sut de nouveau diviser les alliés et dicta à chacun ses conditions de paix. Le traité de Ryswick (1697) sanctionna la possession de Strasbourg parla
France et valut à celle-ci des augmentations territoriales importantes, au détriment de l'Espagne *.
La paix de Ryswick fut un triomphe pour la politique française, grftce à la plus entière absence de concorde chez les alliés. Tout le poids de la guerre retomba sur TAngleterre et les États de Hollande, tandis que Fempereur d'Allemagne et les princes de Tempire montrèrent une complète inactivité et rindilTérence la plus extrême, non seulement pour les intérêts généraux de l'Europe , mais aussi pour leurs intérêts personnels.
En voyant à quel point l'empire d'Allemagne et ses princes comprenaient mal leurs propres intérêts, Guillaume d'Orange fut saisi d'indignation et résolut de séparer d'eux la cause du peuple anglais. Aussi^ après la paix de Ryswick, changea-t-il de politique.
En 1698, en prévision de la mort de Charles II d'Espagne, qui n'avait pas d'enfants, Guillaume conclut à La Haye, avec Louis XIY, un traité préparant le partage de l'Espagne '; mais ce traité ne fut jamais exécuté. Irrité de voir disposer ainsi de son royaume, Charles II, après la mort survenue en 1699, du prince-héritier de Bavière qu'il avait désigné comme son successeur, fit un testament en faveur de Philippe d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. A la mort de Charles II (1700), Philippe d'Anjou fut proclamé, avec l'agrément du roi de France, souverain légi-
1. Dumonl, t. Vil, {*• partie, p. 381, etc. — Macaulay, History of England, t IV, p. 78S, donne un aperçu exact do la marche des négoclalioQs diplomatiques au congrès de Ryswick.
2. Rankc, Euglische Geschichte, Uipàg, 1812, t. VII, p. 153 et suiv. — Dumont, t. VII, !« partie, p. 442, etc.
lime de toutes les terres espagnoles, aussi bien en Europe qu'au delà des mers *.
Ayant accepté cet héritage pour son pelit-fils, Louis XIV rompit le pacte qu'il avait conclu avec le roi d'Angleterre au sujet de l'Espagne et fit craindre à toutes les puissances que l'équilibre européen ne courût des dangers le jour où Philippe d'Anjou, ou l'un de ses successeurs, réunirait sur sa télé les couronnes d'Espagne et de France. La conséquence de ces craintes fut une nouvelle coalition, à laquelle prirent part l'empire d'Allemagne, FAngleterre, la Hollande, la Prusse, le Portugal et la Savoie. L'Espagne seule se rangea du côté de la France.
La guerre de succession (1701-1713) épuisa les forces de cette dernière puissance. Des échecs répétés obligèrent Louis XIY à demander la paix. Elle fut définitivement conclue à Utrecht en 1713. Le roi vaincu n'en avait pas moins atteint son but principal : Philippe d'Anjou était reconnu roi d*Espagne; mais, dans l'intérêt de Téquilibre européen, le traité d'Utrecht déclarait que la France et l'Espagne ne pourraient jamais être réunies sous le même sceptre '. L'Espagne dut céder à rAutricbe les provinces belges et, par le traité de Bade en 1714, la Lombardie et Naples. L'Angleterre acquit Gibraltar, en
1. Mignel, Négociations relatives à la succession d'Espagne sous Louis XIV, t. I. Introduction, p. LX et suiv, — Voir Wheaton, J?/>'toire, t. 1, p. 115 et suiv.
2. Cette disposition du traité d'Utrecht fut confirmée dans les notes diplomatiques échangées entre l'Angleterre et la France de 1842 à I8i7 à Toccasion du mariage da duc de Montpensier, prince de la maison de France, avec la sœur de la reine Isabelle d'Espagne. Voir Laurence, Commentaire sur Wheaton, t. II, p. 209 et suiv. — Phillimore, Commen' taries, U III, p. 207.
réservant à l'Espagne le droit de préemption, si jamais TAngleterre renonçait à la possession de celte forteresse. La France céda une partie de ses colonies de TAmérique du Nord à TAngleterre, et prit rengagement de raser les fortifications de Dunkerque *.
Après la conclusion de la paix dTtrecht, d'importants changements eurent lieu dans la situation internationale ^es États européens. En 174 3 Louis XIV mourut et la France cessa pendant quelque temps de menacer la paix de l'Europe. La Suède, que le génie de Gustave- Adolphe avait élevée jadis au rang de puissance de premier ordre, était épuisée depuis les guerres continuelles de Charles X ^t de Charles XII. Au commencement du XVIII* siècle, tout occupée des querelles intestines des partis oligarchiques qui se disputaient le pouvoir, elle dut renoncer h Jouer un rôle marquant dans la politique extérieure. A la même époque un nouvel et puissant État, la Russie, entra pour la première fois en relations actives avec TEurope occidentale ; et, après avoir vaincu dans la grande guerre du Nord ses vieux ennemis les Suédois, elle prit définitivement son rang parmi les Bâtions civilisées de TEurope.
§ 23. — Avant le XYIIP siècle, les rapports delà Russie avec rOccident étaient rares et empreints d'un caractère particulier. Il ne faut pas perdre de vue les circonstances dans lesquelles se forma l'Étal russe. Déjà la situation géographique de l'ancienne Russie suffisait pour empêcher tou-
1. Dumont^ Corps univ&sel diplomatique du droit des gens, t. Vm, !'• part., p. 339. — De Clercq, Recueil des traités de la France, t. 1, p. 1. — Vuir Garden, Histoire des traités, t. II, p. 305 et saiv.
tes relations avec les nations d'Occident ^ A ces conditions défavorables vint s'ajouter, au XIII* siècle, l'invasion des Tatars qui, pendant plus de deux siècles, isola la Russie de l'Europe. Lorsque plus tard le territoire russe se reforma peu à peu autour de Moscou et finit par constituer un État soumis à la puissance des tsars, son organisation sociale et politique, opposée aux communications avec le dehors, et la civilisation peu développée de ses habitants rendirent pendant longtemps toutes relations internationales impossibles et superflues. Le régime chinois répondait le mieux aux mœurs et aux idées de la société russe ainsi qu'aux vues du gouvernement *.
De leur côté les États de l'Europe occidentale ëvitûent les relations avec les Moscovites et leur témoignaient de rinimitié. La cause principale de cet éloignement se trouvait évidemment dans la différenee fondamentale qui séparait la vie spirituelle des uns et des autres. La division des églises grecque et romaine eut pour résultat que les peuples fidèles à la religion orthodoxe cessèrent, par l'influence des pontifes romains, d'être considérés en Occident comme chrétiens et comme membres réguliers de la société européenne. C'est pourquoi la Russie de Kieff et la Russie de Moscou, à son origine, entretinrent des relations, non pas avec TOccident latin, mais presque exclu- i
1. Voir les remarques pleine) de justesse contenues dans: Vempire
des Tzars et les Russes, de Leroy- Beftulieu, Paris, 1881, t. I, chap. 1 j
et III. I
2. Voici ce que dit Kotochikhine : « Il était absolument défendu aux sujets moscovites de quitter le lieu de leur séjour, excepté quand Us avaient un ordre du tsar et une mission commerciale, n ^ De (a Russie sous le règne d'Alexis MikhaUovttch (en russe), chap. IV, p. 24.
sivemenl avec Byzance à laquelle les ratlachail la communaulé des croyances religieuses et, après les victoires des barbares asiatiques, la communauté des intérêts politiques.
Ces circonstances défavorables firent que, pendant longtemps, le gouvernement et le peuple russes ne reconnurent pas la nécessité d'entretenir des relations internationales. Aussi, jusqu'au XYIIP siècle, époque à laquelle le gouvernement de Moscou comprit enfin que certains intérêts communs le rattachaient à TOccident, la Russie joua la plupart du temps un rôle passif dans le domaine des rapports internationaux.
Ceux-ci n'avaient lieu que sur Tiniliative d'étrangers tentés par quelque profit commercial et cherchant à exploiter le peuple russe et à tirer parti des richesses naturelles du pays. Il ne pouvait pas être question d'un véritable rapprochement entre les Russes et les étrangers en l'absence d'intérêts communs dans l'ordre politique ou intellectuel ^
Tel fut le caractère des premières relations de la Russie diwecV Angleterre^. Elles commencèrent en 1553 lorsque le marchand Ghancellor vint à Kholmogori, et, de là, se rendit à Moscou pour demander au tsar la permission de faire le commerce dans ses États. Ayant obtenu un rescrit lui accordant toute liberté à cet égard, Ghancellor retourna en Angleterre où se fonda « la compagnie russe » dans le
i. Voir BrQçkner, Les diplomateS'touristes russes en Italie au XVII^ siècle (en russe), Moscou, 1878, p. 6 et suiv.
2. Tolstoï, Les premiers quarante ans de relations entre la Russie et l'Angleterre, 1553-1593 (en russe et en anglais), Saint-Pétersbourg, 1875, Introduction.
but d'entreprendre des opérations commerciales dans les terres inconnues de la Moscovie. Depuis cette époque, il y eut de fréquents voyages de marchands anglais à Mpscoii. Il y vint môme des ambassadeurs. De son côlé, le gouvernement moscovite envoya des représentants en Angleterre. Dès le commencement du XY1I° siècle, il est fait mention d*un consul anglais à Moscou. Ce qui donnait lieu à ces relations était invariablement l'intérêt des Anglais qui se réservèrent non seulement le monopole du commerce sur le territoire russe, mais encore le transit à travers la Russie pour aller en Perse et aux Indes \ Au XVIP siècle, le caractère des relations entre l'Angleterre et Moscou se modifia un peu. S'étant rendu compte de la puissance et de la richesse de TAnglelerre, les tsars moscovites commencèrent à s'adresser à elle pour obtenir du secours contre leurs ennemis les plus acharnés, les Suédois et les Polonais. L'Angleterre ne refusa pas ses services, car elle pensait toujours à se procurer de nouveaux avantages commerciaux. C'est ainsi que la paix de Stolbova (1617) entre les Russes et les Suédois fut conclue par l'entremise du plénipotentiaire anglais John Meric qui demanda ensuite des privilèges importants pour le commerce anglais en Moscovie. Sous le règne d'Alexis Mikhaïlovilch, les relations d'amitié avec les Anglais se refroidirent pendant quelque temps aussitôt que le tsar eut reçu la nouvelle du supplice
1. Quelquefois aussi des questions d'une autre nature étaient soulevées. En 1569, Sovine fut envoyé en ambassade à Londres avec ordre d*adresser, entre autres, à la reine Elisabeth la demande suivante : « S'il arrive malheur au souverain moscovite par suite des trames de ses ennemis, aura-t-il le droit de se réfugier en Angleterre ? Si pareil cas se pré* sentait pour la reine, elle pourrait venir librement en Russie. »
DL LA PAIX DE WESIPUAUE AU C05GRÈS DE VlE!t5E 131
de Charles r% Alexis Mikhallovicth promulgua un oukase par lequel, « à cause dune aussi abominable action >*, les marchands et le consul anglais étaient chassés de Moscou. Désormais il n^était plus permis aux Anglais de venir qu'àArkhangel et ils n'y pouvaient faire le commerce qu^en payant les droits de douane. Les relations d*amitiése rétablirent lors de la restauration des Stuarts ; mais, à partir de cette époque, le gouvernement moscovite fut plus circonspect dans l'accueil qu'il fit aux indiscrètes sollicitations des Anglais qui demandaient de nouvelles immunité?, préjudiciables au trésor et aux commerçants russes.
Les relations de la Russie avec Y Autriche, pas plus que celles avec l'Angleterre, ne furent dues à l'initiative des
tsars.
L'empereur Frédéric 111 envoya, en 1489, à Moscou, une ambassade chargée de demander pour son neveu Alfa recht, margrave de Bade, la main d'une des filles du grand-prince Ivan Yassîliévîtch, et aussi d'obtenir qu'il fût défendu aux habitants de Pskoff de faire des incursions en Livonie. En celte même année, le prince moscovite envoya à Vienne un Grec, Trakhaniole, accompagné d*an personnel de mission, pour négocier l'établissement de relations entre les deux pays et la nomination d'ambassadeurs.
Tels furent les commencements des rapports diplomatiques entre la Russie et l'Autriche. Avec le temps, ils devinrent de plus en plus intimes . Leur caractère amical se ■ — î~*'-^* surtout par suite de la situation géographique ys. Ils étaient séparés en ce temps-là par d'au-
1res Élats qui leur étaient hostiles, et, par conséquent, ils n'avaient pas occasion d'entrer en guerre pour des questions de frontières qui sont des causes si fréquentes de désaccords entre États voisins. Ils avaient les mêmes ennemis et les mêmes amis; c'était un puissant motif de rapprochement. L'Autriche, pendant tout le cours de son histoire, augmenta l'étendue de ses possessions grâce à des alliances de famille, à des donations ou à des conquêtes qui ne faisaient pas toujours le bonheur des peuples devenus l'objet de ces annexions. La Belgique et la Hongrie, par exemple, avaient de nombreuses raisons pour n'être pas satisfaites de leur sort sous la domination autrichienne. Les troubles et les complots dont ces pays étaient constamment le théâtre, offraient aux États voisins, la Pologne et la Turquie, de faciles occasions pour intervenir dans les affaires autrichiennes. La Turquie s'empara d'une grande partie de la Hongrie et, en vertu du traité d'Andrinople (1547), l'empereur Ferdinand P'fut obligé de payer au sultan un tribut annuel. La Russie se trouvait dans le même état d'hostilité à l'égard de la Pologne et de la Turquie. Les grands-princes et les tsars de Moscou avaient des raisons de craindre les projets de la Pologne contre l'indépendance de la Russie. La Pologne s'était mêlée plus d'une fois des affaires intérieures de la Russie et avait réussi à s'emparer d'un grand nombre de ses provinces occidentales et méridionales. Il était naturel que les princes moscovites fussent les ennemis jurés de la Pologne et cherchassent des alliés contre elle parmi les souverains autrichiens. Le gouvernement moscovite était également ennemi des Tui'cs dont la domination s'éten-
dait, d'une part, dans la péninsule du Balkan, sur des peuples pratiquant la même religion que le peuple russe, et d'autre part en Crimée sur les turbulents Tatars qui ravageaient la Russie par leurs incursions. Dans sa lutte contre Tempire ottoman, la Russie se trouva donc encore l'alliée naturelle de TAutriche ^ Il n'est donc pas étonnant que pendant les XVI' et XVII" siècles, ces deux puissances aient conclu si souvent des traités dirigés contre leurs ennemis communs, les Polonais et les Turcs, et que les relations entre elles soient demeurées très amicales *.
Des rapports, ayant exclusivement pour objet le commerce, existaient entre Novgorod-la-Grande, PskoP", Smolenskd une part, et, d'autre part, les villes allemandes ioTmant la ligue hanséatique. Ces rapports dataient du Xil' siècle. Ils étaientnés de Tesprit d'entreprise des commerçants allemands qui avaient établi des « bazars » dans les villes citées plus haut et y vivaient sur un pied de guerre, craignant constamment d'être attaqués par les « barbares du Nord ». Cependant on ne peut pas dire que les Allemands n'attachaient pas de prix aux marchés russes. Ils y jouissaient de droits et de privilèges commerciaux d'une grande étendue qui les mettaient tout à fait à même d'exploiter le peuple russe. Tous leurs etTorts tendaient à l'extension
1. Voir les détails relatifs au développement historique des relations entre la Russie et TÂutriche dans IHntroducUon du tome I de mon Recueil des conveniiotu et traiUs conclus par la Russie avec les puissances étran' gères (en russe), Saint-Pétersbourg^^ 1874.
2. Fiedler, Die Allianz zwischen Kaiser Maximilian l und Vasilji Ivafwvic von dem Jahre i514, Vienne, 1863 (Ck>mpte-rendu des séances de rAcadémie des sciences de Vienne).
13 i TRAITÉ DE DROIT INTERNATIONAL
de ces droits au détriment du commerce russe et à garder entre leurs mains le monopole des transactions. Ils ne s'intéressaient d'ailleurs nullement à la vie sociale et aux projets politiques de Novgorod-la-Grande et de Moscou, la ville lointaine, et, réciproquement, ils n'éveillaient chez les R'isses aucun désir de faire connaissance avec les villes hanséatiques. Les relations entre les deux peuples étaient exclusivement commerciales et n'avaient aucune portée politique. Elles prirent fin en l'année 1478 lors de l'asservissement de Novgorod. Par ordre du grand-prince de Moscou, Ivan III, le bazar allemand fut fermé el supprimé *.
Au contraire, les relations qui s'étaient établies au XVI" siècle entre la Moscovie, le duché de Prusse et le margraviat de Brandebourg étaient fondées sur des intérêts politiques.
Le duché de Prusse et le margraviat de Brandebourg avaient conquis leur situation à l'est de l'Europe, pour nous servir des expressions de Ranke, par trois moyens principaux : le glaive, la charrue et la croix. Leurs princes soumirent par la force des armes les populations récalcitrantes de la Prusse, répandirent parmi elles la foi chrétienne grâce à laquelle se développèrent l'instruction et la civilisation ; enfin, c'est la charrue qui y servit de point de départ à la société civile. Après avoir établi leur indépendance politique sur ces bases, les deux
1. Voir BerejkofT, Du commerce de la Ruisie avec les puissances kangéahques jusqu'à la fin du Xr« «èc/e^Saml-Péteraboupg, 18 19; et parUcu- Uèremont les chapitras IV et suiv. ^KosioiniroS^ Aperçu dw commerce des pays moscovUes au XV f^ siècle el au XVII ^ siècle, Saiot-Pêlersbourg, 1862.
DE LA PAIX DE WESTPHALIE AU CONGRÈS DE VIENNE i 35
pays se réunirent sous un seul sceptre au XVI' siècle, et en même temps l'électeur de Brandebourg comprit qu'une alliance avec la Moscovie lui offrait le moyen le plus sûr de se défendre contre ses ennemis les Polonais et les Suédois.
Le royaume de Pologne exerçait des droits suzerains sur ia Prusse qui se trouvait divisée par des possessions polonaises. Après que celles-ci eurent été réunies à Télectorat, rélecteur eut pour principal objectif politique de s'affranchir de la suzeraineté de la Pologne et d'augmenter ses États aux dépens de cette dernière. Dans Taccomplissement de leurs desseins, les électeurs de Brandebourg trouvèrent chez les Russes des alliés naturellement sympathiques. Il y eut une nouvelle cause de rapprochement entre eux au XVII* siècle ; ce fut leur hostilité commune contre la Suède, maîtresse de la Poméranie et des pro- AÎnces baltiques, qui échurent en partage plus tard à la Prusse et à la Russie.
Ainsi les conditions mêmes de l'existence des deux États et leurs aspirations politiques les appelaient à une étroite alliance qui fut consacrée dans le courant du XVI* et duXVIP siècle par des traités et des rapports diplomatiques 1 .
C'est au XVP siècle que commencèrent les relations entre la Russie et ies Pays-Bas. Sous le règne du grandprince Basile Ivanovitch, des marchands hollandais obtinrent, au moyen de cadeaux, un rescrit leur donnant libre accès en Moscovie et le droit de s'y adonner au com-
i. Voir dans mon Recueil des traités et conventions, t. IV, les traités avec r Allemagne, Saint-Pétersbourg, 1880. Introduction.
merce. Comme les Anglais, les Hollandais entrèrent en pourparlers avec les tsars et envoyèrent à Moscou une ambassade chargée exclusivement d^obtenir les droits et les privilèges commerciaux les plus étendus.
Les relations de la Russie avec la France au temps de la grande principauté de Moscou ne purent pas atteindre un notable développement, ne fût-ce qu'à cause de la distance qui séparait les deux États ; mais elles eurent ce côté remarquable qu'elles furent les premières et les seules nées de Tiniliative du gouvernement moscovite'. Sur le conseil du baron Herberstein, ambassadeur impérial, le grand-prince Basile Ivanovitch envoya, en 1518, au roi de France une lettre dans laquelle il demandait du secours contre la Pologne. Le roi, dans sa réponse, témoigna les dispositions les plus bienveillantes envers le gouvernement moscovite, mais, en réalité, il ne fit rien en sa faveur. L'ambassade envoyée en France sous le règne du tsar Michel Fédorovitch, en 1615, pour se plaindre des usurpations et des attaques des Polonais et des Suédois, n'eut pas plus de succès. C'est en 1629 que séjourna à Moscou la première ambassade française : elle avait pour mission de déterminer les droits du commerce français en Russie, mais elle trouva inutile de conclure une alliance avec le tsar contre les Polonais. A propos de ce projet d'alliance, le gouvernement moscovite envoya de nouveau une ambassade à Versailles en 1 667 ; mais ce fut
1. Résumé historique des rclaUons politiques de la Coup de Pftncc avec celle de Russie dès le XVIl» siècle jusqu'au traits de Paris, en 181*- (Tiré des Archives priacipales de Moscou au Ministère des affaires étrangères de Russie).
encore sans succès. Cette fois l'obstacle vînt de la grossièreté de l'ambassadeur moscovite Potemkîne qui suscita toutes sortes de difficultés à la cour de France.
Les relations de la Russie avec la Suède offrent un caractère plus important et plus complexe. Elles commencèrent auXIIP siècle. La bataille de la Neva inaugura toute une série de combats sanglants que se livrèrent les deux peuples voisins pour la possession de la Russie du Nord et des rives de la mer Baltique. On peut dire que, du XIII* au XVIII** siècle, la guerre constitua Tétat normal des relations entre la Russie et la Suède. Aussi, tous les traités conclus entre elles à cette époque se rapportent à des conditions de paix, ou plutôt à des armistices suspendant les hostilités pour un court espace de temps. Les alliances entre ces deux États étaient une rare exception.
Leurs inimitiés séculaires aboutirent à la grande guerre du Nord (1700-1721). Le traité de paix de Nystad, conclu en 1721, donna à la Russie TEsthonie, la Livonie, Tlngrie, Tîle d'GEsel, une partie de la Carélie et de la Finlande avec la ville de Yiborg. Les autres pays conquis sur la Finlande firent retour à la Suède. En même temps, le gouvernement russe prit l'engagement de ne pas s'ingérer dans les affaires intérieures de cette puissance, et confirma les droits etprivilèges dont jouissaient, sous le gouvernement suédois, la noblesse et la bourgeoisie des provinces baltiques.
La paix de Nystad consacra les relations permanentes et régulières de la nation russe avec l'Europe occidentale.. A partir de cette époque, la Russie devint membre indispensable de la communauté européenne, et^ dans le courant
du XVIIP siècle, aucune question internationale de grande ou de petite importance ne fut tranchée sans son concours.
§24. — Une autre puissance apparut au premier plan pendant le XVIII*' siècle et acquit une immense importance dans le domaine des relations inlernationales ; c'est la Prusse, Nous avons fait voir plus haut les circonstances qui ont concouru à Taccroissement de la Prusse et du Brandebourg, aux XVP et XVII* siècles. La tendance constante des électeurs de Brandebourg à augmenter retendue de leurs États et leur rôle politique en Europe, entraîna la Prusse dans une lutte opiniâtre contre IWutriche au sujet de la prépondérance dans TEmpire allemand. L'électeur Frédéric P' se fit couronner, en 1701, roi de Prusse de son propre chef, et conserva ce titre malgré les protestations que fit d'abord l'empereur d'Allemagne. Profitant de circonstances favorables, lors de la mort de l'empereur Charles VI (1740j, Frédéric II accrut ses domaines au détriment de la maison d'Autriche.
D après la pragmatique sanction de Charles VI, toutes les terres. faisant partie de la monarchie autrichienne devaient former le domaine indivisible de' sa fille aînée Marie- Thérèse. Cet acte violait l'ordre de suc<;ession existant en Autriche et on pouvait certainement s'attendre à voir les puissances européennes ne pas manquer de profiter de la mort du dernier Habsbourg pour élever des prétentions sur la succession autrichienne. Afin d'éviter le partage de ses États, Charles VI donna à la pragmatique sanction le caractère d'un acte international. Au moyen de grands sa-
crifices d'argent elde concessions de terres, il obtînt pour les droits de sa fille la reconnaissance et la garantie de toutes les principales puissances européennes K
Gelles-ci ne jugèrent pas à propos de tenir leurs engagements. Aussitôt que l'empereur fut mort, la Bavière, la Saxe, la Prusse, la Sardaigne et l'Espagne élevèrent des prétentions sur diverses parties de la monarchie autrichienne. Elles se coalisèrent avec la France contre Marie- Thérèse et, par un traité conclu a Nymphenbourg en 1741, elles firent le partage de ses États *.
C'est le roi de Prusse, Frédéric II, qui soutint le plus énergiquementses revendications. Sans nier rengagement qu'il avait pris de respecter la pragmatique sanction, il n'admettait pas qu'on pût contester ses droits sur la Basse- Silésie et trouva légitime de faire occuper par ses troupes celte province autrichienne. Tel fut le commencement de la première guerre de Silésie (1740-1742), guerre malheureuse pour TAutriche qui dut céder à la Prusse, par le traitéde Breslau (1742), la Silésie et le comté de Glatz. Ces acquisitions du roi de Prusse furent confirmées par la paix de Dresde (1743) ^ qui mit fin à la seconde guerre de Silésie (1744-1745), grâce à l'intervention de la Russie. Celle-ci en effet avait pris sous sa protection le territoire de son allié le roi de Pologne^.
i. Voir Ranke, ZwOlf Bûcher preussischer Geschichte, vol. V, liv. x. — Laurent, Histoire, t. XI, p. 232 et suiv.
2. De Marlens, Recueil des traités. Supplément, l. I; p. 721.
3. Wenck, Codex juris gentium^i, 1, p. 739. Ibid., t. II, p. 194.
4. Ranke, Zur Geschichte von Oesterreich wid Preussen zwischen den Friedensschlûisen zu Aachen und Hubert usburg, Leipzig, 1873, p. 65 et suiv.
Cependant Marie-Thérèse soutenait la luUe contre la France, la Bavière et l'Espagne qui cherchaient à obtenir des agrandissements territoriaux. Cette guerre, plus favorable à r Autriche que les campagnes de Silésie, se termina en 1748 par le congrès d'Aix-la-Chapelle auquel prirent part d'un côté l'Autriche, l'Angleterre, la Hollande et la Sardaigne, et de l'autre la France et l'Espagne. D'après le traité de paix d'Aix-la-Chapelle, tous les pays conquis étaient restitués ; mais l'Autriche cédait à don Philippe, fils de Philippe V d'Espagne et d'Elisabeth Farnèse, Parme, Plaisance et Guastalla. Elle cédait au roi de Sardaigne une partie de la Lombardie. Le traité garantissait au roi de Prusse la possession de laSilésie et de Glatz^
La paix d'Aix-la-Chapelle établit dans l'Europe occidentale un état de choses qui ne satisfit aucun gouvernement. L'Autriche ne pouvait pas oublier la perte de la Silésie.La France avait été dépouillée de sa flotte par l'Angleterre et ne conservait aucune de ses conquêtes. Aussi les États européens recommencèrent à se préparer à la guerre et engagèrent des négociations actives au sujet de nouveaux traités d'alliance.
A cette époque le gouvernement russe avait de nombreux motifs de méfiance et de crainte à l'égard du roi de Prusse *. La puissance croissante et les vastes projets de conquête de Frédéric II inquiétèrent vivement l'impératrice Elisabeth Pélrovna. Sous l'influence de cette inquié-
1. De Clepoq, Recueil des traités de ta France, t. I, p. 65. — Wenck. Codex jtirû gentium, t. II, p. 33;J, etc.
2. Vandal, Louis XV et Elisabeth de Russie, Paris, 1882. p. 223 ot suiv.
lude et de la haine personnelle qu'elle nourrissait contre le roi de Prusse elle rechercha l'alliance de ses ennemis. Quand Frédéric viola le traité de Breslau, dont la Russie était garante, le chancelier, comte Bestoujeff-Rumine, qui dirigeait la politique russe sous le règne d'Elisabeth Pétrovna, finit par convaincre Timpératrice qu'il importait essentiellement à la Russie de metire un terme aux usurpations du roi de Prusse cherchant à ébranler Téquilibre européen*.
Dans ce but, Elisabeth Pétrovna conclut, en 1746, avec Marie-Thérèse, une alliance défensive contre la Prusse, et lorsque plus lard, grâce aux efforts du prince de Kaunitz, le gouvernement autrichien, changeant sa politique séculaire, signa en 1756, à Versailles, un traité d'alliance avec la France.. la Russie accéda aussi à cette alliance (1756) *.
Cependant, en 1747, la reine de Hongrie et de Bohême, par une convention secrète avec l'électeur de Saxe, Auguste III, préparait le partage du royaume de Prusse. Ayant eu connaissance de la coalition qui le menaçait, Frédéric II entra subitement en Saxe, au mois d'août de Tannée 1756, et occupa Dresde. Les papiers des archives
1. « Ce roi Frédéric II, écrivait le chancelier au comte Vorontzoff le Il août 17«4, étant le voisin le plus proche et le plus puissant de cet eopire (la Rusi^ie) en est par conséquent aussi le voisin le plus dangereux, quand môme il n*aurait pas ce caractère inconstant, ambitieux, remuant et brouillon qu*il a en réalité. » — Voir mon Recueil des traités conclus par la Russie, t. V, p. 357 et suivantes. D'autre part Frédéric II écrivait en 1748 au comte Finkenslein à Saint- Péterbourg : < Croyez-moî, tout bien compté, nous n'avons pas besoin de Tcmpire moscovite, et nous pouvons très bien vivre sans ce dernier. » {Politische correspondenz Friedrich* s d. G., t. VI, n© 29:4.)— Vandal, Louis XV et Elisabeth de Russie, Parlif, IS83.
S. Voir mon Recueil de traités, t. I, n«* 17 et 20.
saxonnes, tombés entre les mains des Prussiens, confirmèrent les soupçons du roi de Prusse *.
Ce fut le commencement de la guerre de sept am (1756-1763) à laquelle prirent part, d'un côté, rAutriche, TAllemagne, la Saxe, la France et la Russie ; de l'autre, la Prusse alliée à TAngleterre. Cette guerre conduisit Frédéric à deux doigts de sa perte. A la fin de raunec 1761, par suite de Tépuîsement complet de la Prusse et de la série de défaites essuyées par ses armées, lasitua« lion de cette puissance était désespérée. La mort d'Elisabeth Pétrovna et Tavènement de son successeur Pierre 111 sauvèrent Frédéric II. Le nouvel empereur russe, plein d'admiration pour ce monarque et pour le système militaire prussien, s'empressa de mettre un terme à l'action de la Russie et conclut avec la Prusse un traité de paix dont les conditions furent établies par Frédéric luimême *.
C'est ainsi que la Russie sortit sans aucun dédommagement d'une guerre où elle avait eu des succès, mais qui avait été extrêmement coûteuse. L'avènement au trône de rimpératrice Catherine II empêcha l'exécution du traité en vertu duquel les armées russes, jointes aux armées prussiennes, devaient opérer simultanément contre TAulriche et ses alliés ^. Catherine II se contenta de maintenir la paix conclue avec la Prusse, mais elle ne voulut s'allier, pour prendre l'offensive, ni avec Marie-
i, Frédéric II, Histoire de la guerre de sept ans. Pièce» juslifica- .lives. — Ranke, Zur Gesckichte von Oesterreich und Preussen^ p. 22* f* •iiiv.