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PREMIÈRE PÉRIODE

MPUIS l'aîïTIQOITÉ jusqu'au traité de WKSTPHALIE

A. — VaîitiquUé,

§ 8. — Nous commencerons Texposé des relations internationales dans lantiquilé en déterminant le caractère général des rapports enlre les anciens peuples. Ensuite nous examinerons séparément comment ces relations ont pris de Textension et quelles idées s'y rattachaient en Orient, en Grèce et à Rome *.

1> II y a une grande richesse de documents reUUrs à rhistoire des relations internaUonales. En dehors des ouvrages célèbres qui traitent de l'histoire universelle, il y a des sources spéciales qui facilitent Tétude des relatidns internationales et du droit international. Les ouvrages suivants serviront d'éléments à notre esquisse historique ; — Ward, An inquiry into the foundation and history of the Law of Nations in Europe from the tifne of the Greeks and Homam to the aqe of Hugo Grotius, Lon- <*'««» 1795, 2 volumes ; — PUUer, Beitruge zur Vôlken^echtsgetchichte ^«id Wissmschaftf Leipzig, 1843 ; — MuUer-Jochmus, Geschichte des y^lkerrechts im AUerthum, Leipzig, 1848 ; — Wheaton, //«/oiVff desprogré* du droit des gens en Europe depuis la paix de Westphalie jusqu'au C(mgrés de Vienne, Leipzig. 1833, 2 volumes; — Koch et Schoell, Histoire (ifn-égée des traités de paix entre les puissances de C Europe depuis la paix de Westphalie, etc., Paris, 1817, 15 volumes ; — Garden, Histoire générale des traités de paix, etc., Paris, 1848-59, 14 volumes ; - Combes ,

Quelques écrivains ont émis Topinion que le droit international date du commencement des relations internationales ^ Les parlisans de cette manière de voir afGrment que tous les peuples qui entrent dans n'importe quelles relations réciproques, doivent en même temps reconnaître la nécessité de déterminer ces relations par certaines formes juridiques ou par une loi. A l'appui de leur opinion ils citent divers faits de Thistoire ancienne et aussi de la vie des peuplades sauvages ou à moitié sauvages vivant de nos jours. En effet, celles-ci enlretiennentdes relations commerciales entre elles et avec les étrangers, et observent à ce sujet certaines règles. Souvent elles ne se font pas la guerre sans déclaration préalable et sans accomplir diverses formalités*.

Ainsi que nous le verrons plus loin, les faits historiques ne viennent pas à Tappui de cette opinion; ni en ce qui concerne les peuples primitifs, ni pour les Grecs et les Homains.

Même en théorie on ne peut pas admettre que les an-

Histoire générale de la diplomatie européenne, I, Paris, 1851; — Bianchl, Storia documentaia delta diptomazia europea in JtaliOt 8 volumes.

1« Laurent, Histoire du droit des gens et des relations intematioaales, Gand, 1850*70, 48 volumes. C'est le plus important de tous les ouvrages cités; mais, malheureusement, Tau teur se répète trop souvent et reste trop rarement dans les limites de son sujet.

2. Voir ¥a}\^i\ dsLUs Zeitschrift fur Staatswissenschaften, 1850, p. 1^0 et suiv. : « Keime des Vôlkerreckts bei wilden und halbwilden Stâmmen. • — Dana les ouvrages de Waitz, Anthropologie der Naturvôlker, Leipzig, 1850-72, 6 volumes, de Perty, Anthropologie, Leipzig, 1875, 2 volumes, dans ceux de Peschel, Vôlkerkwidet Leipzig, 1875, etc., OD trouve une quantité de faits curieux qui déterminent le caractère des relations entre peuples sauvages et à moitié sauvages.

DEPL'IS l'aNTIOCITË JUSQV*Al} TRAITÉ DE WtSTPUALIE 43

ciens et les peuples barbares aient connu le droit inlernational.

Il suffit d'analyser les sentiments qui dominent chez les nations dont l'histoire ne fait que commencer, pour être convaincu qu'elles ne peuvent songer à la nécessité de régler leurs relations réciproques par le droit.

Un peuple primitif qui ne connaît pas encore ses propres forces, ni les desseins des autres peuples, doit se défier de toutes relations extérieures, il doit considérer toujours comme son but principal, non pas d'entretenir des relations internationales, mais de donner à sa vie intérieure une organisation sociale et politique qui réponde à ses propres aspirations et qui soit indépendante et à l'abri de toute immixtion étrangère.

Les faits historiques confirment cette observation psychologique relative aux peuples qui en sont à leur début. Klle reste exacte même pour des nations aussi civilisées que les Grecs et les Romains.

Les meilleurs écrivains grecs — Aristote, Thucydide Denys d'ilalicarnasse, — font toujours dominer dans leurs ouvrages l'idée de l'autonomie du peuple grec. D'après eux, les Grecs forment une nation tout à fait à part, favorisée par les dieux, et qui a le droit de considérer avec mépris les autres nations. Démosthène, on le sait, démontrait que les peuples qui n'étaient pas grecs, ou les barbares, avaient été prédestinés par la nature même pour être esclaves des Hellènes ^ Par conséquent, au point de

1. Euripide, Iphigénie en Aulide, «401; — MMoie, Politique 1-2. — Voir Laorenl, Histoire, t. II, p. 152-287, etc.

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vue politique et international, le Grec se considérait comme ayant seul des droits déterminés.

C'est donc Tisolement des nations et leurs rapports hostiles qui caractérisent la vie antique, et non pas la paix ni les relations internationales. Ces traits distinctifs sont la conséquence naturelle de cet esprit d'exclusion et d'intolérance qui régnait chez tous les peuples de l'antiquité. Aussi les Grecs étaient-ils tout à fait conséquents lorsqu'ils se représentaient l'âge d'or comme un temps où chaque peuple vivait isolé sans avoir besoin d'entrer en relation avec les autres peuples.

Cependant, à côté de l'isolement et de l'hostilité des nations de Tantiquité, nous rencontrons aussi des faits d'une nature différente. Le monde ancien connaissait les relations commerciales, les émigrations, les colonies. Les peuples primitirs admettaient l'obligation de l'hospitalité. Dans quelques États de l'antiquité, les droits des étrangers étaient même garantis par la loi. Ces faits ne sont-ils pas en contradiction avec les tendances fondamentales des peuples anciens telles qu'on vient de les exposer? Oui, en apparence. Nous ferons voir plus loin la véritable portée de cette contradiction. Pour le moment, bornons-nous à constater qu'il y a là une de ces heureuses inconséquences que l'on trouve fréquemment dans l'histoire et auxquelles l'humanité doit en grande partie le développe* ment de sa culture et de sa civilisation.

L'isolement était la règle chez les peuples de l'anliquilé, mais cette règle avait beaucoup d'exceptions. Ainsi, premièrement, la guerre, qui constituait alors l'état normal des relations internationales, était aussi un puissant moyen de

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rapprochement. Lors d'une guerre, levainqueurenvahissail le territoire ennenai, emmenait des captifs et faisait ainsi brèche à Tétat d'isolement des deux pays. La guerre devenait pour les peuples un moyen de faire connaissance, et, lors de la conclusion de la paix, ils nouaient des relations amicales et répandaient leur civilisation au delà de leurs frontières. Presque jusqu'à Tépoque des célèbres guerres contre les Mëdes, les Grecs ne connaissaient les Perses que de nom. Après les avoir vaincus, ils entretinrent avec eux des rapports commerciaux. Les campagnes d'Alexandre de Macédoine et les guerres des Romains répandirent les germes de la civilisation européenne jusque dans les régions éloignées de l'Asie et de l'Afrique.

Telle fut aussi la portée des émigrations et des fondations de colonies qui avaient pris une grande extension dans l'antiquité et que diverses causes avaient provoquées. Les Phéniciens et les Carthaginois établirent des colonies en Afrique, en Gaule et en Espagne, attirés par des intérêts commerciaux. Les Grecs fondaient des colonies en Italie et en Asie Mineure, habituellement à la suite de troubles politiques intérieurs résultant de la lutte entre aristocrates et démocrates. Pour les Romains, la colonisation était un moyen d'assimilation administrative des terres conquises.

La guerre et la colonisation contribuèrent donc au développement de relations, surtout commerciales, entre les nations de l'antiquité* D'autre part, ces relations étendirent Thorizon intellectuel et politique des peuples et firent naître parmi eux des coutumes et des institutions en contradiction avec Tesprit général de l'ancien monde. Pour

qu'il puisse exister des rapports commerciaux, ou autres, entre les nations, il faut nécessairement qu'elles renoncent à se montrer intoiéranies à Tégard des étrangers, et qu'elles leur reconnaissent certains droits ; au moins le droit à la vie et à la propriété. Cependant les États de l'antiquité considéraient en général un étranger cooime un ennemi et lui refusaient la protection de la loi.

A défaut de celte protection, il se forma au sein de la société antique, Tinstitution de l'hospitalité qui, dans quelques États, fut même élevée au rang d institution publique.

Quelle déduction peut -on tirer de ces faits ? Peut-on parler du droit international des peuples de l'antiquité? Nous estimons que non. Des témoignages historiques iiréfutables nous démontrent qu'il existait en effet dans l'antiquité des relations internationales et qu'elles étaient même protégées par des coutumes ; mais pas un seul fait ne prouve que les anciens reconnaissaient la nécessité de relations régulières entre les peuples, accompagnées d'un droit qui leur servit de garantie. Or le droit est toujours fondé sur le sentiment que l'on a de sa nécessité.

§ 9. — Les relations internationales de l'Orient antique sont marquées de l'empreinte commune à toute l'antiquité. Nous y retrouvons, comme chez les Grecs et les Romains, l'esprit d'isolement et d'hostilité réciproque et, en môme temps, des relations de fait ; mais les peuples d'Orient se distinguent par une particularité — leur organisation théocratique et leur division en castes, inconnues en Europe. C'est à ce point de vue que nous examinerons les principes qui dirigeaient leurs relations intérieures et extérieures.

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Parmi tous lesÉlats de l'Orient, Tlode présente les traits qui caractérisent le mieux les théocraties antiques Les pays qui la composent étant extraordinairement doués par la nature, leurs richesses servirent constamment de point de mire aux visées des conquérants et aux entreprises du commerce. Aussi est-ce là que se concentrait pour ainsi dire toute la vie internationale de Textrôme Orient, la vie pacifique et la vie guerrière. L'Inde peut être considérée comme le type des États orientaux en général et peut servir particulièrement à l'étude des relations internationales de cette époque.

L'ordre social et politique de l'Inde répondait aux exigences religieuses du brahmanisme et ensuite du bouddhisme. La religion introduisit dans ces contrées la division en castes parmi lesquelles celle des brahmanes régnait exclusivement sur les autres. L'immense majorité des populations conquises se trouvait en dehors des castes et ne jouissait d'aucun droit humain, ni civil, ni politique. C'étaient les parias (les tchandalas) dont la situation sociale était humiliante au suprême degré ^ • Cette organisation en castes devait nécessairement exercer la plus grande influence sur les relations internationales de l'Inde. Elle nous sert de premier exemple de l'importance qu'ont, au point de vue extérieur, les éléments sociaux composant la vie intérieure d'un pays ■ .

Dans l'organisation par castes, c'est toujours la première

1. Lassen, Indische Alferihumskunde Bonn, 1844-1862, 4 vol. vol., I, p. 19+-8I9.

2. Voir Talboys-Whealep, Short history ofindia, Afghanistan, Nipal Burma, LondreS; 1880, p. 59, etc.

qui concentre dans ses mains toute la puissance gouvernementale. Par conséquent dans tout État théocratique, une certaine classe de la société, comme les brahmanes dans rinde, règne politiquement, et est souveraine par rapport au reste de la nation. Naturellement cette caste suprême usera de tous les moyens pour conserver ses droits intacts et pour empêcher que les autres castes aient seulement la pensée de vouloir les partager ; elle empêchera de toutes ses forces tout changement de Tétat de choses existant*. Or les relations internationales et la connaissance de ce qui se passe dans d'autres pays peuvent aisément faire tort à l'importance et à rautorité de la classe régnante. Aussi toutes relations extérieures sont interdites dans un pays de caste et semblent une menace pour les lois fondamentales de TÉtat.

Les dispositions des lois sacrées de Manou qui servaient de base au gouvernement de Tlnde, interdisent en effet, sous peine de châtiments terribles, toutes relations avec les étrangers. L'Inde antique, comme la Grèce, comme ritalie, se divisa en un grand nombre d'Etats séparés et complètement isolés les uns des autres. Les relations entre eux ne pouvaient exister que par suite de la violation des lois régnantes. 11 pouvait y avoir des relations de fait, mais non de droit. Les lois ne faisaient pas de différence entré r.étranger et le paria. Dans les limites de Tlnde, les étrangers étaient considérés comme des ennemis dont le contact souillait rindou.

!. Guizot, Histoire de la Civilisation en Europe, Paris, iS57, p. 32: « Dans l'Egypte et dans Tlnde, la sociét^t est tombée dans un état statioonaire ; la société continue à subsister, mais immobile et comme glacée. ■

DEPUIS L*ANT1QUITÉ JUSQu'au TRAITÉ D£ WESTPHALIE 49

H existait cepeDdani des circonstances où les ÉlaU de rinde s'alliaient entre eiu. Habituellement c'était en vue d*un danger commun venant de quelque ennemi du dehors, mais, une fois le danger passé, Talliance cessait \ C'est aussi par le cas de force majeure que s'établirent les relations commerciales de Tlnde. Les Phéniciens, les Juife, les Perses obtinrent, pour la plupart du temps par la force des armes ou par la ruse, que les États de Tlnde consentissent à laisser pénétrer les barbares dans leurs villes pour nouer des affaires commerciales. Quant à des faits dénotant chez les Indous le désir d'entamer des relations internationales ou le sentiment de leur nécessité, nous n'en voyons aucun *.

Tout en interdisant les rapports extérieurs, les lois de Manou contiennent toute une série d'instructions et de prescriptions y ayant trait. Elles reconnaissent que Thospitalité est une des obligations imposées aux brahmanes et leur prescrivent de la pratiquer envers Télranger, même en oubliant jusqu'à un certain point la différence de caste. D'autre part, les brahmanes entretenaient des re* lations avec les nations indoues voisines, au moyen d'ambassades. La conduite que doivent tenir les ambassadeurs est tracée assez en détail. Us doivent, autant que possible, t&cber de connaître quels sont les desseins du souverain auprès duquel ils sont envoyés ; ils doivent acheter ses

1. Millier- Jochmus, iiesckichte des Vôlkerrechts im AUerihumy p. 89,

2. Laurent, Histoire du droit des gens, U I, p. 72 : « Si l'Inde a eu un droit de guerre, un système de relations intemalionales, il n'a pu se manifester que dans les rapports de ses populations indigènes, u

roinistres, et, s'ils ne peuvent les acheter, ils doivent alors les empoisonner ; ils doivent profiter des mécontentements existant dans le pays pour provoquer un soulèvement contre le gouvernement, etc. Ces instructions ne réfutent pas cependant la proposition générale que Tinde ne reconnaissait pas la nécessité d'entretenir régulièrement des relations internationales. Elles prouvent seulement que la pression de certaines circonstances a obligé même Tlnde à sortir de son isolement volontaire. Ainsi, les ambassades avaient pour but principal de prévenir la guerre , c'est-à-dire de sauvegarder la sécurité de TËtat. En ce qui concerne rhospitalité, elle n'avait une portée pratique que par rapport aux personnes appartenant à une caste, et non pas en ce qui concerne les étrangers proprement dits. Enfin, en temps de guerre, en pays conquis, et à l'égard de l'ennemi, toutes les férocités et les violences imaginables étaient admises.

Les autres peuples de l'antiquité en Orient — les Perses, les Juifs, les Phéniciens — suivaient, en matière de relations internationales, les mêmes principes que les Indous ^ Tous étaient persuadés qu'ils étaient les uniques représentants de la divinité sur terre, qu'ils étaient par conséquent supérieurs aux autres peuples, et qu'entrer en relations avec ces derniers ne pouvait que constituer une offense envers les dieux. Les Égyptiens se distinguaient par des opinions particulièrement extrêmes en cette matière : leurs lois défendaient de voyager, ne permettaient l'introduction d'aucun usage étranger en Egypte et môme

1. Voir LAureni, Histoire, 1. 1, p. 220 et suivantes. — Maller-Jochmus, . Geschichte, chap. V.

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ne reconnaissaient pas Texistence de Thospitalité. Ce n'est qu*à une époque relativement moderae de son histoire, et à la suite des traités conclus avec ses vainqueurs, que l'Egypte entra en relations avec les étrangers.

§ 10. — Si l'organisation théocratique des États orientaux les empêchait de contribuer au développement des relations internationales, au contraire la Grèce antique se trouvait dans des conditions toutes différentes. C'est, semble-t-il, chez elle que devait naître le sentiment de la nécessité du droit international.

Premièrement, la situation géographique de l'ancienne Grèce et la configuration du pays étaient très propices aux relations extérieures. Son littoral, fait pour les communications par mer, coupé par un grand nombre de golfes et de baies commodes au mouillage des navires, sa position sur la mer Méditerranée près de l'Egypte, de la Palestine et de l'Asie Mineure, pays où se concentrait le commerce des Phéniciens et des autres nations commerçantes, enfin ses richesses naturelles et les qualités de ses habitants, tout devait la porter vers les rapports internationaux et les relations avec les étrangers.

En outre, les États qui composaient la Grèce antique présentaient diverses conditions sociales qui devaient favoriser les relations constantes entre les colonies et les municipes grecs. Les peuples de la Grèce étaient unis par la communauté d'origine ; ils parlaient la même langue, avaient à peu près la même religion, les mêmes besoins intellectuels, etc. Donc on aurait pu croire que, sinon à l'extérieur, au moins à Tintérieur de la Grèce il y aurait eu un

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vaste mouvement de relations internationales, commerciaie$, économiques, littéraires, etc., que les Grecs seraient entrés dans la plus étroite alliance entre eux et qu'ils auraient établi un ordre de choses international sauvegardant les intérêts de tous les États grecs.

En réalité, tout le contraire a eu lieu.

A la différence des théocraties orientales, la Grèce ne connaissait pas la division du peuple en castes. Tous les citoyens des municipes étaient égaux devant la loi ; mais, quelque grand que fût le progrès réalisé sous ce rapport, la Grèce ne sut pas s'affranchir d*une autre source d'inégalité qui existait dans l'antiquité: les droits de l'homme y découlaient de la qualité de citoyen et non de la^ualité, d'homme. L'esclavage fut élevé au rang d'institution politique indispensable. Ne reconnaissant pas à l'homme des droits absolus, inaliénables, indépendants de son origine et de sa nationalité, les Grecs ne pouvaient pas avoir le sentiment de l'égalité qui doit régner dans les relations entre les peuples. Au contraire, chaque État grec, quelque peu importantqu'il fût par sa population, étaitpénétrédesonimmeose supériorité sur les autres États. Semblables aux peuples d'Orient, les Grecs avaient la plus haute opinion d'euxmêmes; ils se considéraient comme doués d'une force et d'une capacité suprêmes; ils témoignaient de la haine envers toutes les nations qui n'étaientpas d'origine hellène et les appelaient du nom méprisant de barbares (^àp^apot). De même qu'en Orient les étrangers ne jouissaient en Grèce d'aucun droit; on les considérait comme desennemis.Cette manière de les traiter rendait impossible pourla Grècerétablissement d'un ordre pacifique et régulier à Textérieur.

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Si nous considérons Torganisation intérieure des États grecs, leur vie sociale et politique, nous n'y trouvons pas les éléments d*union qui auraient pu en faire un empire unique ; nous n*y voyons pas chez les gouvernants ce souci des besoins sociaux du peuple qui a généralement pour conséquence la formation de relations internationales.

Les Grecs ne connurent pas la concorde à Tintérieur de leurs républiques. A travers toute leur histoire, on voit se prolonger Tinterminable lutte entre deux classes sociales : les pauvres et les riches *. Les premiers se composaient de la population indigène des communes vaincues par des conquérants venus des autres parties de la Grèce. Les seconds étaient les vainqueurs ; ils détenaient les biens des vaincus et étaient maîtres du pouvoir dans TEtat. Cette circonstance rendit les adversaires particulièrement acharnés : à Tinégalité matérielle des partis venait s'ajouter la haine naturelle des vaincus pour des vainqueurs qui disposaient de tous les moyens offerts par la puissance gouvernementale pour écraser leurs ennemis.

De rissue de la lutte dépendait l'organisation de l'État. C'est pour ce motif que nous ne rencontrons pas en Grèce, aux diverses époques et chez les divers peuples, une forme unique de gouvernement. Certains États avaient une organisation aristocratique; d'autres des institutions démocratiques ; d'autres, comme Sparte, avaient une forme

I* Oneken, Die StaaU lehre des Aristoteles in historisch-poHtisehen Umrissen, Leipzig, 1870-1875, voL II,page 229 et sttivanteB. — Heliwald, Culturgeschichte in ihrer natùr lichen Entwickelung^ Augrsboorgr, 1875 , p. 268 et suivantes.

monarchique. Chez tous, la lutle des classes sociales pour la puissance politique fui terrible ^

Elle eut son contre-coup dans le domaine des relations internationales. La parti aristocratique d'un État yenait, autant qu'il le pouvait, en aide aux aristocrates d'un anlre État contre les démocrates. Ceux-ci en agissaient de même pour leurs amis. Il en résultait un manque total de concorde. Les divisions étaient tellement dans la nature du peuple grec, qu'aux moments les plus critiques de son existence, quand il était menacé d'èlre asservi, les plos grands efforts furent nécessaires pour obtenir qu'il s'unll contre l'ennemi commun. Avec ces divisions « innées », comme dit de Maistre, on comprend que les tentatives faites par Athènes et Sparte pour réunir les États grecs sous leur hégémonie n'aient pas réussi. Les succès remportés tantôt par Athènes, tantôt par Sparte, ne pouvaient avoir qu'une importance passagère '•

Du fait indubitable que les anciens Grecs ne purent s'unir ni socialement ni politiquement, il ne résulte pas qu'ils ne connussent pas les relations internationales. L^esprit de division et de lutte, qui marqua toute leur existence, s'adoucit un peu en ce qui concerne les relations internationales. Il rencontra un obstacle à sa violence dans la communauté d'intérêts de premier ordre et dans la civilisation commune qui rapprochaient les peuples grecs, les empêchaient de se ha!r, et entretenaient parmi

1. Voir Schœmann, GrieckUche Alterthûmer ; vol. , Berlin, lS7fl, 3« édition, p. 120 et stiiv. ; p. 195 et sniv.

2. De Maistre, Du Pape, Uv. IV. chap. II. — Voir Laurent, HUtoire, t. II, p. 18.

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eux des liens étroits, malgré la différence de leurs tendances.

Les relations internationales des Grecs prirent de Tessor particulièrement après Tinvasion dorienne. A cette époque s'éveilla pour la première fois parmi la population de Tancienne Grèce le sentiment que, malgré son morcellement politique, elle constituait une seule nation tout à fait distincte des barbares par la langue, la religion, les mœurs et les aspirations intellectuelles. En outre, Torgani* sation indépendante que reçurent les républiques grecques, après rinvasion dorienne, contribua puissamment au progrès social et individuel des citoyens, progrès dont Teffet se fit sentir dans les relations internationales. En présence de Taccroissement des intérêts matériels et moraux, les limites et les ressources de la vie municipale devinrent insuffisantes. Le développement des besoins sociaux exigeait impérieusement la formation de relations internationales. Ces relations s'établirent d'abord de fait; elles furent ensuite reconnues par les législateurs et devinrent l'objet de traités entre les États.

La première place, parmi les républiques qui prirent une part active aux échanges internationaux, appartient à Aihèfies. Par son instruction et son éducation, la population libre d'Athènes était supérieure aux autres peuples de la Grèce. En même temps, les hommes politiques et les législateurs athéniens comprenaient bien les besoins sociaux de leur peuple et y avaient pleinement égard. Aussi n'estil pas étonnant que cette république civilisée se soit rendu compte, mieux que les autres pays grecs, qu'elle n'avait pas d'avantage à rester isolée, et qu'elle soit arrivée, plus

rapidement qu'eux, à reconnaître la nécessité de relations internationales. Sous ce rapport, Athènes offrait le plus entier contraste avec Taristocratique Sparte et toutes ces républiques doriques qui subissaient son influence. Tandis que ces dernières prenaient des mesures législatives et gouvernementales pour tâcher de conserver l'ancien ordre de choses, s'opposaient de toutes leurs forces aux relations de leurs citoyens avec le dehors et chassaient de leur territoire tous les étrangers, les Athéniens suivaient une politique différente. Ils voyaient dans les relations maritimes et dans le commerce la base de leur puissance, ils ouvraient leur territoire à tous les étrangers et s'enorgueillissaient de ce que tous les exilés et fugitifs des autres pays vinssent chercher un refuge sous la protection des lois athéniennes. L'organisation diverse des peuples grecs exerça donc une influence inégale sur la vie internationale.

Parmi les causes sociales qui contribuèrent à rapprocher les Grecs entre eux, nous indiquerons les suivantes.

Le sentiment d'une origine natiojiale commune constitue toujours un élément de rapprochement. Chez les Grecs, ce sentiment ne parut pas avant la conquête dorienne. Au moins, avant cette époque, ils n'avaient pas de nom commun les distinguant des autres peuples ; mais, à partir de cette conquête, toute la population grecque, qu'elle fût dorienne ou ionienne, s'appela Hellènes. Il va de soi que cette foi dans l'unité nationale tempéra beaucoup la haine et l'hostilité réciproque des Grecs. Si auparavant, la moindre peuplade qui visait à former un État indépendant se considérait comme seule prédestinée, comme Tunique centre vers lequel devaient graviter tous les autres peuples,

DEPIIS LANIIQUITÉ JUSQu'aïJ TRAITÉ DIS WËSTPHALIË 57

plus tard, quand les Grecs eurent le sentiment de leur origine commune, ce fut toute la nation qui conçut d'ellemême la plus haute opinion. C*est dans son ensemble qu'elle se considéra comme supérieure aux autres peuples. Les sujets des divers États grecs continuèrent à être considérés comme étrangers en dehors de leur ville; mais, sur le territoire des municipes de môme race, ils trouvaient une certaine reconnaissance de leurs droits. Dans tous les cas, on les distinguait des barbares, désignation sous laquelle étaient compris uniquement les sujets des pays qui n'étaient pas grecs. Les barbares demeurèrent toujours jdépourvus de tout droit en Grèce ' .

L'influence de la religion dans Tantiquité, c'est-à-dire du polythéisme, était en général une cause de désunion entre les peuples. Cependant en Grèce, lorsque les Doriens eurent soumis à leur pouvoir les premiers habitants et leur eurent imposé leur propre culte, il s'établit peu à peu dans tous les Étals des croyances uniformes qui contribuèrent à diminuer Téloignement qu'éprouvaient les peuples grecs les uns pour les autres. La religion exerça, dans ce sens, une influence particulièrement puissante au moyen de deux importantes institutions, respectées de toute la Grèce, l'oracle de Delphes et les jeux olympiques ". La vénération religieuse que leur témoignaient les Grecs eut les conséquences les plus favorables pour les relations internationales. Pendant les fêles célébrées à Olympe en l'honneur de Jupiter, les Grecs,

!. Laurent, Histoire, t. IT, p. 43, 103, 287 et suiv. 2. Laurent, Histoire, t. II, p. 79 cl suiv.

58 TRAITÉ DE DROIT 1XTER3CATI03IAL

divisés et ennemis, retrouvaient ronion et U paix. En cè qui concerne Toracle de Delphes, ses coosdls eoicai souvent pour effet de réunir tous les Grecs en une seule nation en vue d'une entreprise commune et de dîminoer la barbarie de leurs guerres intestines ; ils contribiièreDi aussi à répandre dans toute la Grèce ThospitaUté et en général le respect envers les réfugiés venus des pays étrangers * .

La civilisation et [instruction^ dans Tacception la plus étendue de ces expressions, constituaient les traits les plus marquants chez tout le peuple grec. EUes s'étendaient h toutes les parties de la Grèce et contribuèrent tout particulièrement à la formation de Tunité grecque. Tous les États de la Grèce s'enorgueillissaient de leurs poètes, de leurs philosophes, de leurs orateurs, de leurs artistes. Ces hommes éminents jouissaient du respect, non seulemeot du peuple parmi lequel ils étaient nés et vivaient, mais de toutes les parties du pays où leur renommée avait pénétré. Cet hommage universel rendu aux représentants de la science et des arts montrait clairement la communauté des tendances intellectuelles des peuples grecs, et ce sentiment commun formait un lieu solide pour les rapprocher et leur apprendre à s*estimer mutuellement.

Enfin, parmi les facteurs des relations internationales chez les Grecs, le commerce Contai un rôle important'. Au

1. Votr Fuitel de Goulanges, La cité antique^ Paris, 1864. lotrodoctlon, chap. XI.

2. Montesquieu, Esprit des lois, liv. XX, cbap. II. « Toutes les nnlons sont fondées sur des devoirs mutuels. Mais si l*esprit du commerce unit les nallons, il n'unit pas de môme les particuliers. »

DEPUIS l'antiquité JUSQU'aU TRAITÉ DE WESTPHAL1B S9

commencemeDt, ractivité industrielle et commerciale ne trouva pas des conditions favorables à son développement. Premièrement, les Grecs voyaient dans les occupations qui s'y rattachaient quelque chose d'humiliant, d'indigne de la condition élevée de citoyen d'une république libre. Us les abandonnaient aux classes inférieures de la population, connues sous les noms de métèques et de périèçues qui ne jouissaient d'aucuns droits politiques ^ Deuxièmement les anciens Grecs considéraient la terre ferme comme la seule route permise pour les relations commerciales.

Pour eux la mer était un obstacle naturel créé par les dieux dans le but d'empêcher tout contact entre les nations. Ce motif leur inspira pendant longtemps un éloignementinsurmontable pour les communications par mer, et Jeur commerce naquit, non pas dans les villes maritimes, mais du côté des frontières de terre. Malgré de pareils préjugés, qui s'opposaient au développement des relations, le commerce des Grecs, vers la Qn de leur his"> toire, était parvenu à un état florissant. L'accroissement des besoins et l'amour naturel du lucre furent plus puissants que toutes les préventions : ils poussèrent les citoyens à rechercher avec ardeur les moyens d'augmenter leur fortune, particulièrement par le commerce maritime qui était le plus pratique pour communiquer avec des pays éloignés \

1. Schoemann, Griechisckff Alterthûmerf vol. I,p. 212-329-373 et suiv. — MQUer-Jochmas, Histoire, §§ 49-50.

2. Voir Oncken, Die Staatslchre des Aristoteles, vol. lî, p, l83. — Pardessus, Collection des lois maritimes antérieures au XVUC siècle, Paris, 1828, t. I, Introduction, p. VII, etc.

60 TRAITÉ DE DROIT llfTER NATIONAL

Un lien étroit rattache le brigandage maritime ou la piraterie aux opérations commerciales non seulement des Grecs, mais en général de tous les peuples commerçants de l'antiquité. Ceci confirme la proposition générale d'après laquelle les relations internationales reflètent toujours fidèlement Tétat intérieur et les principes dirigeants d'une société. Dans l'antiquité, le principe des relations sociales et politiques était la force. Elle trouvait aussi son application dans les relations commerciales, et les Grecs, comme les autres nations de l'antiquité, voyaient dans le commerce non seulement un instrument de rapprochement ou un moyen pacifique d'acquérir des richesses, mais encore une occasion de dépouiller le faible sans blesser la morale ni la loi .

La grande extension prise dans l'ancienne Grèce par la piraterie, pratiquée assez souvent môme par le gouvernement d'un État extrêmement civilisé, tel que la république athénienne, nous donne le droit de dire que si le rapprochement des peuples s'opérait grâce aux intérêts du commerce et aux besoins sociaux, les gouvernements ne croyaient pas nécessaire de reconnaître la légitimité de ces tendances ni d'aider à leur développement. Ils les toléraient ; c'est à cela que se bornait leur concours le plus efBcace, accordé sous la pression des besoins eOectifs de TËtat et des citoyens.

Celte disposition des gouvernements explique la vraie signification des traités conclus parfois isolément entre républiques grecques au sujet de leurs relations réciproques. Ainsi, en vertu de traités spéciaux, appelés wj^l^, les sujets d*£lats alliés et amis jouissaient du droit de se-

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journer librement sur le territoire des parties contractantes. Les disputes entre eux et les indigènes étaient jugées d'après les règles établies par ces traités dont on ne connaît d'ailleurs qu'un très petit nombre. Plus rares encore étaient les conventions donnant aux citoyens la jouissance en pays étranger, non seulement de tous les droits civils» mais encore, selon Laurent, même des droits politiques. On appelait une alliance de ce genre une isopolitie, 11 est hors de doute que ces divers actes internationaux n'avaient pas pour objet de satisfaire les intérêts sociaux et de faciliter des relations entre les sujets des divers Etats, Us étaient dus uniquement à la nécessité qui s'imposait aux gouvernements, et non pas au sentiment de Timpor* tance générale que pouvait avoir l'établissement de règles internationales et d'un droit international ^

Dans le même ordre d'idées, les gouvernements de l'ancienne Grèce contribuèrent encore d'une autre manière aux relations entre leurs sujets. Nous avons déjà vu que la situation difficile des étrangers dans l'antiquité donna naissance à rhospitaiité qui y apporta quelques adoucissements. Les Grecs connaissaient l'hospitalité ; ils se considéraient comme obligés de sauvegarder la vie et les biens des étrangers qui leur demandaient protection. L'hospitalité exercée par les particuliers reçut en Grèce le caractère d'une institution publique, d'une coutume protégée par l'État, tandis que rien de pareil n'existait en Orient. Bien plus, afin de garantir les droits des étrangers, on créa une catégorie spéciale de fonctionnaires nommés

I . Voir Hûllmann, Handelsgeschichie der Griechen, 1839, p. i93 cl suiv. — Laurent, Histoire, i. 11, p. 114.

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proxenes. C*étaient des personnages choisis à Torigine par les intéressés eux-mêmes, et plus tard par les gouvernements, lis devaient protection et appui non seulement à tel ou tel hôte, mais à tous les étrangers ^

Enfin ce qui contribua encore à Textension des relations pacifiques dans Tancienne Grèce, ce fut la colonisation.

Les nombreuses colonies fondées par les Grecs en Europe, en Asie et en Afrique, eurent surtout pour point de départ Tinvasion du Péloponëse par les Doriens, et les discordes intérieures qui éclatèrent dans toutes les républiques grecques. La situation des partis vaincus était telle qu'il leur devenait difficile ou même impossible de demeorer dans les limites de leur patrie. Sous le rapport politique, ces colonies étaient complètement indépendantes, mais, en quittant leur pays, les oolons emportaient sur la terre étrangère la civilisation et les dieux de la Grèce, et fondaient habituellement des institutions pareilles à celles pour lesquelles ils avaient lutté dans la mère-patrie. La population des colonies conserva toujours les relations les plus étroites avec la métropole ; elle répandit la civilisation grecque parmi les barbares et elle contribua à maintenir les rapports pacifiques parmi les États mêmes de la Grèce.

Les mobiles, indiqués plus haut, qui firent sortir les Grecs de leur isolement et de leur hostilité et qui les poussèrent à chercher les moyens d'entretenir entre eux des relations pacifiques, sont de nature & soulever la question suivante : les anciens Grecs ne respectaient-ils pas, dans leurs rapports réciproques, certains principes généraux de

1. MUtitz^ Manuel ff es consuls, Londres, i837, t. I, p. 11. — i/iâlke- Joohmus, Geschichle^ § 47.

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droit? Ne connaissaient-ils pas le droit international sous la forme d'une réunion de lois et de règles juridiques déterminant les rapports entre les nations ? C'est un point controversé encore de nos jours parmi les savants ^ Malgré les preuves apportées par quelques-uns au profit de TaffirmaGve, la majorité des écrivains contemporains est d'avis qae le droit international, dans la véritable acception du mot, était inconnu dans Tantiquité en général et dans la Grèce en particulier *.

Il est impossible de ne pas reconnaître Texactitude des conclusions suivantes : premièrement, la nature des relations internationales des anciens Grecs, telle qu'on vient de la dépeindre, montre qu'elles ne constituaient qu'une exception à Tordre général ; deuxièmement, les preuves sur lesquelles s'appuient les partisans de Topinion contraire ne supportent pas une critique sérieuse.

Examinons les principaux arguments produits à l'appui de l'existence du droit international dans l'ancienne Grèce.

Quelques écrivains du dernier siècle et du siècle actuel ont été induits en erreur par ce qu'on appelait les ligues amphictyoniques. Ils y ont vu des alliances politiques

1. Wachsmatb, Jus gentium qucde obtinuei^it apud Gnecos, Berolinum, 1822 ; MttllerJochmus, Geschiehte, p. 106 ; et d'autres auteurs essaient de démontrer Tezistence d'un droit ialernalional cbex les Qrecs. Bais leurs arguments ne sont nullement conyaincantsetsont en désaccord avec l'esprit des nations de l'antiquité. Heffter, De aniiquo jure gentium prolusio, Booa, 1823, a combattu cette opinion.

2.Heffler, Europdisches VôlkerreM.^S. — Blunlschli, Modernes VOlker- ^tcht, Introdaction, p. 12. — Olte Manningr, Commentaries on tke law of nations, édités par Scheldon Amos, Londres, 1875, p. 9. — Laurent, Histoire, t. II, p. 117.

d'une grande importance inlernationale ^ ; mais la véritable signification de ces sortes de pactes n'est pas telle qu'ils rimaginent. L'établissement des Amphictyons en Grèce s'explique uniquement par des causes religieuses. Les ligues amphiclyoniques étaient conclues entre des villes ou des Étals voisins pour construire un temple à frais communs en Thonneur de telle ou telle divinité, pour élire parmi leurs citoyens un conseil chargé de surveiller la construction de TédiGce et l'exercice^du culte, et pour défendre, d'un commun accord, contre les attaques des autres peuples, les trésors et les privilèges souvent très considérables appartenant à ce temple. Il est donc évident que le conseil élu par la ligue ampbictyonique, d'accord avec les principes sur lesquels était basée cette ligue, s'occupait uniquement des intérêts de la foi et non pas de politique ni de droit. Ce conseil, chargé d'administrer les biens du temple, prenait ses décisions, non pas au nom des États alliés, mais au nom de la divinité à laquelle le temple était consacré. Au point de vue de l'histoire des relations internationales, les amphictyons n'ont de l'importance que parce qu'ils démontrent l'inévitable influence de la religion sur les rapports entre les États. En effet, il est incontestable que les ligues amphictyoniques, bien que conclues spécialement pour des motifs religieux, exercèrent aussi leur action d'une manière générale sur les relations entre les Etats grecs. Elles contribuèrent, ainsi que les autres facteurs sociaux, à faire sortir les peuples de leur isolement et à les unir.

1. Mably, Observations sur l'histoire de la Grèce , 1723, l. V, p. 10 et suiv. — Voir Laurent, Histoire, t. Il, p. 80.

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Quelques écrivains tirent une autre preuve de Texistence du droit international dans la Grèce antique de ce qu'il semble que les relations des peuples grecs aient déjà eu pour fondement les principes connus dans les temps modernes sous le nom du système de l'équilibre politique des Ëtats *. k l'appui de cette opinion ils citent divers faits de l'histoire de Grèce. Ils disent, entre autres, qu'au temps de la lutte pour l'hégémonie entre Thèbes et Sparte, les Athéniens s'allièrent aux Thébains comme au parti le plus faible et ayant le plus besoin d'être secouru ; mais que, lorsque Épaminondas eut battu ses adversaires k Leuctres, les mêmes Athéniens virent un danger pour l'équilibre des États grecs dans la puissance de Thèbes, et cessèrent, pour ce motif, de demeurer ses alliés. Ce fait et d'autres, empruntés à l'histoire de Grèce, ne sont guère concluants pour démontrer l'existence de l'équilibre international k celte époque. Il est évident que l'alliance d'Athènes avec Thèbes n avait pas pour motif l'application de ce principe, mais qu'elle était née des circonstances. Si les Athéniens n'avaieutpas secouru leurs voisins les Thébains, et si ceuxci avaient été vaincus,il est clair que l'indépendance d'Athènes aurait été menacée par ses vieux ennemis les Spartiates. On trouve la meilleure réfutation de l'opinion en question dans un autre fait de l'histoire grecque : la conduite de Sparte et d'Athènes lors de la guerre contre le roi Philippe de Macédoine. Cette lutte, on le sait, se termina par la victoire complète des Macédoniens due à l'entière absence.

!. Voir "Wheafon, Histoire des progrès du droit des gens, t. 1, p. 14 et BuÎY. — Hume'fl Essaya, VII, On the balance ofpower.

chez les peuples grecs, de toute notion de la com-

munauté de leurs intérêts politiques.

Si les motifs sur le^^quets s'appuient les personnes qui croientàTexistencedu droit international dans Tancienne Grèce sont erronés, si les causes qui ont véritablement fait naître les relations entre les peuples grecs ont exercé leur influence naturelle sur les gouvernements sans que ceuxci en comprissent Timpeftance, nou« pouvons dire que la Grèce antique n'avait pas de droit international.

§ il. — L'ancienne Rome et notamment le droit romain ont joué un r6le marquant au point de vue des relations internationales. Encore de nos jours, quelques érudits voient dans le droit romain la première source de tout le droit international des temps actuels. En examinant de plus près la vie et les notions juridiques des Romains en ce qui concerne les rapports entre les nations, on verra dans quelle mesure cette opinion est justifiée.

En comparant Tancienne Rome et Tancienne Grèce, les Romains et les Grecs, on est involontairement frappé de la profonde difTérence, aussi bien de leurs rôles historiques et de leurs destins que des principes qui les guidaient dans les relations extérieures. D'abord la situation géographique et la topographie des deux pays est différente ; la Grèce est coupée par une quantité de golfes et de baies propices aux relations commerciales, tandis que Rome n a aucun contact immédiat avec la mer. Ce qui frappe encore davantage, c'est l'opposition absolue des tendances et des notions intellectuelles et politiques chez les deux peuples.

DEPUIS l'antiquité JUSQU*AU TRAITÉ DE W£STPUAUB 67

La nature des Grecs les portait à la diversité en tout. Ils craignaient, ils évitaient toute réunion sous un pguvoir Gommun. En outre, la division de leurs races facilitait le développement de leurs dons intellectuels dans les directionsles plus opposées. De là cette variété et cette richesse dans la littérature, la poésie et les arls qui ont immortalisé le nom grec. Rien de semblable à Rome.

Les anciens Romains étaient tellement pénétrés de l'idée de Tunité politique qu'ils tendaient à l'introduire même dans les relations internationales. Cet idéal politique de Rome marqua de son sceau toute Thistoire des Homdns. Si le rôle de la Grèce a été d'enrichir les trésors intellectuels de Thumanité, Rome n'a fait que profiter sous ce rapport de ce qu'avait produit avant elle une nation disparue de la scène de l'histoire universelle ; mais le peuple romain était appelé à un autre rôle historique dont il s'acquitta jusqu'au bout : il introduisit dans l'antiquité le principe de l'unité en réunissant sous sa domination suprême tous les pays connus à cette époque K

Ce principe fondamental qui guida les Romains dans raccomplisseroent de leur vocation apparaît déjà nettement dans les premiers jours deleur existence. La légende connue, d'après laquelle le fondateur de Rome naquit de Mars, dieu de la guerre, et fut nourri par une louve, contient une pensée profonde. Elle montre que le premier auteur de liome était le représentant de la force phi/ s» que y ce principe grossier devantlequel tous les peuples de l'an-

1. Voir Arnold, Cultur und Hecht der Hômer, Berlin, iSBS, Inlrodaclion. — Hcliwaid, Cuiturgeschichte, p. 324 et suiv. — Laarent, Histoire, t. m, p. 4 et suiv.

tiquité durent s'incliner et que les Romains firent intervenir^ avec un rigoureux esprit de suite, aussi bien dans leur vie publique et privée que dans la vie internationale. En effet si la pique (hasta) était, chez les Romains, le symbole du droit de propriété, si, en vertu de la loi des XII tables, le droit de nexum (droit d'acquérir et d^aliéner) faisait du débiteur insolvable Tesclave de son créancier, si, dans la famille, le paterfamilias était le maître absolu, si enfin l'étranger ne jouis^ait d'aucuns droits civils sur le territoire de Rome et que le même mot, hostis, servùt à désigner un étranger et un ennemi, ce ne sont là qu'autant d'applications particulières du principe fondamental du jus civile romain : le droit de la force ^

Ce même principe trouvait son expression dans la vie politique de Rome par la formule majestas populi romani, c'est-à-dire la puissance absolue du peuple romain. De même, dans les relations internationales, la force seule servait à déterminer les droits et les obligations des Romains envers les autres nations.

Lapplicàtion rigoureuse d*un principe unique, formulé dans des règles nettes et précises, voilà ce qui fut rhonneur du Jus civile, mais en même temps son grand défaut. C'était faire du droit romain un véritable sym* bole de la force physique, et le vouer à ce formalisme

1. Cicéron, De offiiis, I, 11-13. — On connaît la déflnition de la loi des Xll tables « Adversus hostem xtema auctoritas, » — Voir la signification du mot « hostis v dans Mommscn, Rômtsche Forschuugen, BerliOt 1864, vol. I, p. 319, et dans Karlowa, Der rômiache Civil prozess tur Z*ril der Legisactionen, Berlin, 1812, p. 2i>2. — Voir Dirksen, VbersidU der Vermche zur Etkiùrung aer XII fafelgesetxe, p. 262. — Mûller-Jochmus, Geschichte des Vôlkerrechts, § 69.

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barbare et à cette logique impitoyable qui empêchèrent les autres nations de se Tapproprier. Le droit dvil des Romains dut s'adoucir considérablement pour devenir d'une application universelle, et permettre aux autres peuples de mettre à profit les richesses juridiques de Rome. S'il se transforma dans ce sens, ce fut gr&ce à Tinfluence exclusive des relations internationales que noua Rome et qui ramenèrent à se départir de cet esprit, logique il est vrai, mais étroit, qui caractérisa ses premières idées en matière de droit.

On ne peut bien comprendre les relations internationales des Romains et des autres peuples qu'en étudiant leur existence intérieure au point de vue social et politique ; car elle exerça toujours une action marquée sur les rapports amicaux ou hostiles de la « ville éternelle » avec les autres nations. Dans cet ordre d'idées, il faut distinguer deux époques essentiellement différentes, — la république et tempire. Elles diffèrent, non seulement par les institutions politiques, mais encore par le caractère social qui réagit à son tour sur les relations internatioaales. Nous examinerons chacune de ces périodes séparément.

§ 12. — Au temps de la république romat;ie, la lutte opini&tre qui eut lieu entre les patriciens et les plébéiens, entre les riches et les pauvres, exerça une grande influence sur la politique du sénat et sur tous les rapports des Romains avec les autres peuples. Ce n'est pas ici le lieu de résoudre la question relative & l'origine des plébéiens et aux motifs de leur opposition contfe la classe des patriciens. On peut admettre, avec les écrivains qui se sont

70 TRAITÉ DE DROIT lïHER.XATlONAL

spécialement occupés de ce sujet dans ces derniers temps, que la classe des plébéiens se composait en majeure partie des descendants des peuples vaincus par Rome et qui furent obligés, par la force des armes, à faire partie du peuple romain '. Cette origine des plébéiens les mettait dans une po^^ition inférieure et humiliante par rapport aux . patriciens. Ils n'en pouvaient sortir que par une lutte persévérante et continue. Ils Tenlreprirent en effet et demandèrent à avoir les mêmes droits civils et politiques que la classe régnante. Cette lutle passa par diverses phases. Guidés par le sentiment de leur intérêt personnel, les patriciens donnèrent peu à peu satisfaction aux demandes légilimes de leurs adversaires et leur accordèrent enfin la complète égalité des droits.

Les concessions que les patriciens firent successivement aut plébéiens sont dans un lien étroit avec la transformation graduelle des relations extérieures de Rome. A mesure que s^apaisait la lutte entre les classes de la société, à mesure que Tunité sociale de TÉtat romain se dessinait de plus en plus, la puissance politique de la république augmentait et le succès de ses conquêtes s'étendait en Italie et bien au deià. L'union des patriciens et des plébéiens eut pour résultat le développement intérieur de Rome, son omnipotence au dehors, et sa transformation d'un État isolé et intolérant en une puissance essentiellement cosmopolite. Rome républicaine nous offre, dans ses derniers jours, l'exemple de Tunité parfaite des prin-

I. Nfebahr, Vortrâge îtber alte Geschichte, Berlin, 1849, vol. I, p. W et suiv. — PuBlel de Coulanjfea, La cité antique, p. 297 et suiv. — "Waller, Geschichte des rômischen "Rechts, vol. I, p. 27 et suiv.

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cûpales classes. C'est lorsque la société romaine entre en décomposition, que la puissance internationale de Rome tombe en décadence.

La vocation historique des Romains était incompatible avec des relations inlernalionales d'une nature paciGque et constituait la négation du droit international. Elle exigeait nécessairement des guerres à outrance avec tous les peuples qui ne voulaient pas s'incliner devant la puissance de Rome et reconnaître son empire. Aussi l'histoire des relations internationales de la république romaine consiste- t-elle en une suite de guerres de conquêtes, d'abord en Italie, ensuite au delà de ses frontières. On peut dire que ces guerres n'étaient pas interrompues par la paix, car les prétendus traités de paix, que concluait alors le sénat, n'étaient en réalité que des trêves que Rome mettait & profit pour asservir complètement ses adversaires ^

Au cours de leurs conquêtes, les Romains ne suivirent pas une politique uniforme à l'égard de tous les peuples. Ils imposèrent aux uns la dure loi du vainqueur entraînant le complet anéantissement de toute indépendance et de tout droit. Ils Is^issèrent au contraire certains privilèges aux autres, et ces derniers s'unirent plus promptement à Rome que s'ils avaient été traités entièrement comme des vaincus. Ce procédé plus doux s*appliquait aux populations de la péninsule italique, tandis que Tautre régime était imposé surtout aux peuples éloignés, au dehors de l'Italie*.

i. Ward, Bnquiry into the foundation and hUtory of the Law of Naiiofis in Europe ^ Loadres, 179», t. 1, p. 492.

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