LIVRE V
1441. — La neutralité est la situation de tout Etat qui reste étranger à la guerre survenue entre deux ou plusieurs autres Etats. C'est
(î) V. Azuni, Droit maritime de l'Europe, 1805. — Bajei, Pacigérance, R. D. I., 2<: sérir, t. V, p. 584. — Barbosa, Le devoir des neutres, 1917. — Baty, Quarante propositions sur le droit de la neutralité, Law magazine and revicw, févriei 1906 ; Britain and Sea, 1911. — Baudenet d'Annoux, Le développement de la neutralité de Grotius à Valtel, 1910. — Bergbohm, Die bewajfnete Ncutralitàl {1780-1783), 1884. — Berner, Neutralitàt, dans le Staatslcxikcn de Bluntschli. — Boye, De velebnede neutralitals Forbund {Les ligues armées de neutralité), 1912. — Cauchy, Le droit maritime international. — Cavagiieri, Belligeranza, neutralità e posizioni giuridichc intermedie, R. I., 1919. — Chauncey Brewer, Rights and dutics of neutrals, 1916. — Clapp, Britischcs Sce-Kricgsrecht und der Neutralen, 1916. — Cocteius, De jure belli in amicos. — Corituzzi, La neutralila e la neutralizzazione net diritto internazionale, 1888. — De Cussy, Phases et causes célèbres du droit des gens, 1856. — Danewsld, Aperçu historique de la neutralité (en russe). — Descanips, Le droit de la paix et de la guerre. Essai sur l'évolution de la neutralité et sur la constitution du pacigérat, et R. D. I. P., t. VII, pp. 629 et 705. — Dcsjardins, Les derniers progrès du droit international, Revue des Deux-Mondes, 15 janvier 1882 ; Comment la Russie prit sa place en Europe, Revue des Deux- Mondes, 15 octobre 1893. — Doniol, L'inlroductinn pttr la France du droit des neutres dans le droit public maritime, 1889 ; Histoire de la participation de la France à l'établissement des Etats-Unis, t. III. — Dupuis, Le droit de la guerre maritime d'après les doctrines anglaises contemporaines, 1899 ; Le droit de la guerre maritime d'après les conférences de la Haije et de Londres, 1911. — - Einicke, RcclUe und Pflichten der neutralen Mâclite im Scekriey nach dcm Haager A bkommen vnm. 18 oktobcr 1907, 1912. — Puni Fauchille, Une entente franco-russe pour lu liberté des mers, Nouvelle Revue, !«' janvier 1893 ; La diplomatie franraisp. et la Ligue des neutres de 1780, 1893 ; Un projet de Napoléon /«' pour l'établissement d'un code maritime du droit des neutres, R. D. I. P., t. IX, p. 41. — Fcnwick, The neutrality laivs of the United States, 1913. — Féraud-Giraud, De la neutralité dans les guerres entre Etals, les guerres civiles et les différends entre Etat protecteur et Etcd protégé, R. D. I. P., t. II, p. 291 ; Causerie sur une question de neutralité, .1. I. P„ XXV II, p. 225. - Ferbar, Internationale Rcchtsverhàltnisse der h'ricgs-imd Handelsschiffe in Krieg und Frieden, 1895. — Ferguson, Neutraliteit naar de regben van het volkerrecht, 1904. — Flassan, Histoire de la diplomatie française, t, lil. ^ — Frankenbaelï, Die Rtclitstcllung von neutralen Angehôrigen in kriegsiahrenden Staatcn, 1910. — Futlerer, Rechic und Pflichten der Neutralen iii' Scckriegc ur.d das XIII" Abknrajnen der Haager Konfcrenz vom Jahrc 1907, \?A'l. — Gemma, // modrrno concelto di neutralitn, 1907. — Geffcken, Die Neutralitàt dans IloUzpiulorf, Hnndbucii, t. IV. — Gessner, Le droit des neutres sur mer, 1S7() : Krieglûhrende und neutrale Màchfe, 1877. — Godciiot, Les neutres, 1891. — (Gorlz), Secret hisio! g cfthcarmed neutrality, 17î'2. — Van Heetkereii van Wassenaer, Nederlund's fliclhten ats neutrale mogenheid, 1891, — Von Heyden, Die Neutralitasertdârungen und ihre geschichtliche Entwicklung, 1901. — HoUand, Les devoirs des neutres dans la guerre maritime, R. D. I., 2« série, t. VII, p. 359 ; Letters to the Times upon war and neutrality {1881-1909), 1909 ; 2« édit., J914. — Jacobs, Neutrality v^rsua justice, 1917, — Hubçr, Das NeulralilQtsrecht jn
l'existence de l'état pacifique impartial d'une puissance envers chacun des belligérants (comp. n» 1448').
sciner nciiesten Gestalt, Festgabe fiir den Schweizerischcu Jurislenverein, Î908, p. 201 ; The Har/ue Convention nspeciing the rights nnd dulUs of neiilral poivers in naval war, A. .]., 1908, p. 507. — Jobiii, Essai sur la neutralité, 1889. — Jouf- Iroy, Le droit des gens maritime universel, 1805. — Van Karnebeeck, Een brandend neutralileitsvraagstuk. Onze Eeuw, novembre 1905. — Kieen, Lois et usages de la neutralité, 1898-1900 ; Rapport à l'Institut de droit international sur la neutralité. Annuaire de l'Institut, t. XXI, pp. 137, 175, 178 et Mb. — Krauel, Preusseti und die Freiheit neutralen gûter auf feindlichen Schifjcr, 1910. — Lawrence et Malcom Carter, Neutrality and war zones. Société Grotius, t. II, p. .39. — De Lrscure, Le traitement des neutres sur irer pend> ni les dernières guerres, 1903. — Lifscl.iitz, Die Neutralitât, Zeitschrift fiir internationales Rccht, 1917, pp. 40-124. — Von Lfszt, Uber die Frage der Hnndhabung von neufralit Usvorsehriften, Deutsche .Tinisten Zi-itung, 1904, p. 852. — I.obo, O Brasil e sens principios de nculralidada, 1918. — Loudon, De drie regeler van liet tractaut van V/ashinglon, 1804. — l.ucchesi-Palîi, Principes de droit public marilin:e. — Matcncen, Chief points in the laiv of trar and neutrality, search and IbocLade, 18G2. Mandelstam et N'oldé, Guerre maritime et neutralité (recueil de textes), 1907. Marco, La neutralité, 1882. — Ch. de Martens. Causés célèbres du droit des 'gens, 1861. — F. de Martens, Recueil des traités de la Russie, t. IX (X) et t. XI. — G.-F. de Martens, Essai concernant les armateurs, les prises et les reprises, 1795. — Maura Gamazo, La neutralidad en la guerra maritima, 1908. — Maycrsicck, Abhandlung von Seeprotest, 1804. — Mercier, La neutralité, 1918. - — Mérignhac, Les régies françaises de neutralité, J. 1. P., t. XXXII, p. 592. — Moulin, La guerre et les neutres, 1915. ■ — • Morrone, Diritlo nxarittimo del regno d'Ualia, 1882. — Nagaoka, De la neutralité, des jjrises maritimes, de la contrebande de guerre, du blocu!^, etc., selon les lois japonaises, J. I. P., t. XXXI, p. 285. — Nakamura, Neutralité parfaite et imparfaite. Revue de droit international japonaise, t. IV, 1906, n" 5. ■ — Negrin, Trntado elrmental de derecho internacional w.ariiimo. — Nikolski, Origine du système de la neutralité armée de 1780 (en russe). Journal du ministère de l'instruction publique, février 1893. — N\s, La guerre maritime, 1881 ; Les origines du droit international, 1894 ; Notes ^ur la neutralité, R. D. I., 2« série, t. II et III. — Ortolan, Régies internationales et diplomatie de la mer, 1864. — Ottolengbi, Il rapporta di neutr<dita, 1907.' — Pcrels, Manuel de droit maritime international, 3" partie, §§ 38 à 69. — Phillimore, The future laiv of neutrality. Société Grotius, t. IV, p. 43. — Pistoje et Duverdy, Traité des prises maritimes. — Plocque, De la mer et de la navigation maritime. — Den Béer Portugael, //e/ mariticm Recht, 1882 : Het oorlogs en neulralUeitsrechi, 1900. — Rebecque, De neutralitale tempore belli, 1829. — Recves, The prussian-american treaties, A. J., 1917, p. 475. — Robinson, Translations of §§ 273 and 287 of Consulate of ilie sea, 1800. — Rosse, Guide international du commandant du bâtiment de guerre, 1891. — Russel, The new maritime law, 1856. — Santosylia, De la neutralidad y de los beligerantes en campo de neutros, caso de guerra terrestre, 1914. — Saunders, The neutral ship in war times, 1898. — Scheltus, Voorziening in de behafte der belligerenten aun steenkolen, 1908. — Schiattarella, // diritto délia neutralita neile guerre marittime, 1881. — Brown Scott, Proposed amendments to the neutrality laws of the United States, A. J., 1916, p. 602 ; The controversy over neutral rights between the United States and France, 1797-1800, 1907 ; The armed neutrality of 1780 and 1809, 1918. — Sidney Schopfer, Le principe juridique de la neutralité et son évolution dans l'histoire du droit de la guerre, 1894. — Soetbeer, Sammlung officieller Aktenstûcke in Bezug auj Schiffahrt und Handel in Kriegszeiten, 1855-1864. — Sulpicius, Letters on the Northern Confederacy, 1801. — Tambaro, Problème giuridlci delta neutralita, 1915. — Taylor, Les progrès de l« conception de la neutralité^ American law review, 1906, n"» 1 et 2. —
La neutralité est une notion essentiellement moderne, inconnue à rautiquilé comme au moyeu-âge. Le Consulat de la Mer ne parle que cVamichs : or les termes amis, pacaii, ne traduisent nullement la même idée que le mot neutres.
Testa, Le droit public international maritime, 188G, 3« partie, ch. iV â X. — Van Têts, Quelques observations au sujet des proclamations de neutralité néerlandaises des dernières années (eu ncerliuidais), 1909. — Tucker, First case under our nevtrality laws, The Albany law journal, 21 mars 1890. -- LHlmanii, Dcr deutsche Sechandel und das Seekricg und neulFalitatsrecbt, 19u0. — lîrquhait, The déclaration oj Paris, 18(io. — Verraes, Les lois de lu guerre et la neutralité, 190o. — Wignvcldt, Meutralitcilreclit le land, 1917. — Willielm, Protectorat et neutralité. Transport maritime du matériel de guerre, J. I. P., t. XXII, p. 760. — X., Some popular niisconceptions of neutralily, A. J., 1916, p. 118. — V. encore délibérations de l'Institut de droit international, R. D. I., t. VII, pp. 127, 282, 427 et 609 ; Annuaire de l'Institut, t. XXI, pp. 100-188, 345 et s., t. XXIII, pp. 23 et s., 397 et s. — V. H. D. I., t. VU, p. 72.
OUVRAGES PARTICULIERS A CERTAINES GUERRES. — GiKnnE DE Cri:.iée de 1854. — linjer. Le système Scandinave de neutralité pendant la guerre de Crimée et son origine historique, 1900 ; Nordcns, sarlig Denmarks, neulrcdilet under Kriuxkrigcn (La neutralité des royaumes scundiiuives et spécialemerU du Uunanark, pendant la guerre de Crimée), 1914. — Desjardins, Le Conijns de Paris et la jw isprudei.ce internationale, 1S84. — Drcjiiyii do Liuiys, Les neutres pendant la guerre d'Orient, 1868. — Funck-Brentano, La déclaration du Congrès de Paris de 1856 et son appliC(dion dans les temps modernes, R. D. I. P., t. 1, p. 324. — P., Les neutres et lu crise européenne, H. D. I. P., t. XXI, p. 497.
GuERKE DE SÉCESSION DE 1861-1865. - — Gessner, Die Alabamajrage, 1872 ; A juridical reoiew of the case of the british barque Springbok. — Mountafiue Bernard, Historictl account of the neutrality of Great Britain during the American civil war, 1870.
GuiiUKE FRANCO-PRUSSIENNE DE 1870-1871. — jBagucnaud de Puciiesne, La neutralité belge pendant la guerre de 1870-1871, Revue d'histoire diplomatique, janvier 1902. — Bury, La neutralité de la Suisse et son observation durant la guerre actuelle {1870), R. D. I., t. II, p. 636. — I.ieber, Les ventes d'armes faites par le gouvernement américain pendant la guerre franco-allemande, R. D. 1., t IV, p. 462. — Siegfried Weiss, La guerre de 1870 et la neutralité de la Belgique. — Takahashi, La neutralité du Japon pendant la guerre franco-allemande, R. D. î., 2'' série, t. III, p. 255.
Guerre russo-turque de 1877-1878. — F. de Martens, La paix et la guerre,
Guerre franco-chi.noise de 1884-1885. — Takahashi, lIosti,lités entre la France et la Chine en 1884-1885 et étude des lois de neutralité du Japon pendant CCS hostilités, R. D. I., 2* série, t. III, p. 439.
Guerre sino-japonaise de 1881-1885. — Ariga, La guerre sino- japonaise au point de vue du droit international, 1896, p. 257. — Taicahashi, Cases on international law during the cliino-japanese war, 1899.
Guerre franco-malgache de 1895-1896. — ■ Far»vlly, NeutraL: and the Madagascar expédition, American law review, t. X.^IX, p. 539. — Paul Fauchille, R. D. I. P., t. III, p. 76.
Conflit américano-cubain de 1891-1898. — Wheless, The caban insurrection and american neutrality, The arnerican law review, t. XXXI, p. 62.
Guerre gréco-turque de 1897. — Politis, R. D. 1. P., t. IV, p. 712.
Guerre hispano-américaine de 1898. — Benton, The spanish-american war. — Le Fur, R. D. I. P., t. VI, pp. 55, 196, 430.
Guerre anglo-boer de 1899-1900. — Campbell, Neutral rights and obliga»
Mais l'usage s'introduisit progressivement entre Etats de se promettre dans des traités d'amitié de ne jamais secourir les ennemis futurs de ses amis et d'empêcher aussi les sujets de leur prêter assistance (1).
On peut attribuer l'éclosion et le développement de la notion de neutralité aux deux causes suivantes : 1° la jalousie des belligérants voulant empêcher un Etat tiers de devenir l'allié de l'ennemi ; 2° l'intérêt et le désir des Etats tiers, non belligérants, de continuer leur
tions in the anglo-boer war, 1908. — Despagnet, R. D. I. P., t. VII, p. 764 ; t. Vlii, p. 179.
Guerre russo-japonaise de 1904-190.0. — Aiiga, La guerre russo-japonaise au point de vue continental, 1908. — Bon, La guerre russo-japonaise et la neutralité, 1909. — Carré, Les incidents de neutralité de la guerre russo-japonaise, 1906. — Catellani, Alcuni nuooi aspetti del diritto di neutralita : ki neutralita cinese, 1905.
— Fournier, Troubles causés au convnercc niarilimc des neutres dans la guerre russo-japonuise. Revue maritime, t. 172, p. 482. — Galjorit, Questions de neutralité maritime soulevées par la guerre russo-japonaise, 1906. — Hershey, International law and diplomacy of the russo-japanesc war, 1906. — Holland, De la fourniture de charbon aux escadres russes. Revue de di'oit international japonaise, t. m, 1905, n° 6. — De Lapradclle, La guerre russo-japonaise. Revue bleue, 17 septembre 1904. — Lawrence, War and neutrality in the Fur East, 2« édit., 1904. — Nagaoka, La guerre russo-japonaise au point de vue du droit international, R. D. I. P., t. XII, p. 625. — Rey, R. D. I. P., t. XII et s. — Smith et Sibley, International law as interpreled during the russo-japanese war, 2» édit., 1907.
— Takahashi, Divers cas de droit international dans la guerre russo-japonaise, Revue de droit internation;d japonaise, t. III, 1905, n°» 4 et 6 ; Les règles de la neutralité et la guerre russo-japonaise, ibid., t. III, 1905, n» 8 ; International law applied to the russo-japanese war 1908. — Waultrin, Les déclarations de neutralité des Etats Scandinaves et leur application pendant la guerre russo-Japonaise, R. D. I. P., t. XIII, p. 92. — Westlake, La Russie et les navires neutres, Revue de droit international japonaise, 1904, n° 2.
Guerre italo-turque de 1911-1912. — Coquet, R. D. I. P., t. XX. — Rapisardi-Mirabelli, R. D. I., 2» série, t. XV, p. 85.
Guerre mondiale de 1914-1919 (♦). — Alvarez, La grande guerre et la neutralité du Chili, 1915. — Ariga, La Chine et la grande guerre européenne au point de vue du droit international, 1920 (ouvrage contenant beaucoup de faits et de documents). — Carsten, Mesures pour le maintien dk la neutralité des Pays-Bas dans la guerre actuelle {1914) (en néerlandais), 1916. — De Coussange, La guerre et les pays Scandinaves, le blocus, l'espionnage, l'opinion, les derniers incidents et la neutralité de la Suède, Correspondant, septembre 1917, p. 1026. — Paul Fauchille, La guerre de 1914, Documents internationaux, t. I et s. — Naval war Collège, International law documents, 1915, 1916, 1917. — Pohl, Amerikas Waffenausfuhrund Neutralitàt, 1917. — Brown Scott, Survey of international relations betwcen the United States and Germany, August 1914-April 6, 1917, 1917. — X., Englands Kriegfûhrung gegen die Neutralen, 1917.
Sur la neutralité, V. encore les traités généraux de droit international, les traités sur la guerre terrestre et sur la guerre maritime, et les publications citées dans les chapitres suivants.
(1) V. Geffcken, sur Heffter, op. cit., § 144, note 2.
(*) V, spécialement Garner, International law and the world war, 1920. — Mérignhac et Lémonon, Le droit des gens et la guerre de 1914-191S, 1921.
paisible commerce avec les deux adversaires (1). — La non-participation impartiale à la guerre fut considérée comme une situation possible et réalisable, utile et équitable. Le droit international dut en déterminer les éléments et les conditions, en fixer les droits et les devoirs.
1442. — La théorie de la neutralité fut exposée par Grotius (De his qui in bello medii sunt), mais imparfaitement. Elle fut reprise et améliorée par Bynkershoek dans ses Queestiones juris piiblici (1737). — Il semble que les premiers auteurs juridiques qui aient fait usage du mot neutralité soient Botero qui, en 1598, ajoutait à son livre Delta ragion di Stato un chapitre intitulé Délia neutralilà, et Neumayer de Ramsla qui, en 1620, avant la publication du Jus belli ac pacis de Grotius, publiait un ouvrage intitulé : Von der Neutratitàt und Assistenz oder Unparfhenligkeit in Kriegszeiten (2). Au xvi^ siècle, Machiavel, Guicciardini et Varchi, se plaçant surtout au point de vue politique, employèrent aussi le substantif neutratità. A la fin du xv® siècle, le mot neutralité fut inséré dans divers traités et édits rédigés en langue française (lettre patente de Charles VIII, roi de France, s'èngageant à tenir les Liégeois pour « neutres » ; V. aussi lettre de « neutraUté » de François P' à l'évêché de Cambrai en 1542) (3).
Pour les publicistes du xviii* siècle, les questions de neutralité offrent le plus grand intérêt. Les guerres du xvii® siècle avaient entraîné presque toutes les puissances maritimes sur les champs de bataille. -7- Plus s'agrandissait la sphère de la guerre sur mer, plus chez les belligérants croissait la tendance à invoquer le prétexte de la nécessité, comme un moyen de justifier l'exercice de leur part du droit d'entraver le commerce des neutres sur la haute mer (4).
Néanmoins jusqu'à la fin du xviii® siècle les règles formulées et préconisées par les écrivains n'exercèrent sur la pratique qu'une influence assez faible et assez restreinte. La. neutralité suppose un équilibre des Etats, qui empêche les forts de contraindre les faibles. Cet équilibre manquait, surtout à la mer, où il y avait toujours une puissance prépondérante. Les Hollandais, puis les Anglais, prétendirent imposer leurs exigences aux neutres. Et même de nos jours, on a vu les Etats-Unis, jusqu'alors les défenseurs des neutres, pousser à l'extrême les droits du belligérant dans la guerre de Sécession (5).
Les Ugues de neutralité armée de 1780 et de 1800 ont efficacement
(1) Hall, op. cit., §§ 19-20.
(2) Sur Neumayer de Ramsla, V. Nys, R. D. I., t. XXVII, p. 392. — Hrabar, Joli. Wilb. Neumayer von Ramsla Bcitrag zur Gescliichle der slaatswissenschaftliclxen Literatur im Zeilalter des Hugo Groot, 1897. — Comp. Nys, Notes sur la neutralité, R. D. I., t. II (2« série), pp. 470 et s.).
(3) Nys, Le droit international, 1912, t. III, pp. 536 et 538.
(4) Travers-Twiss, op. cit., t. II, n» 209.
(5) Geffckeu, sur Heffter, op. et toc. cit.
contribué à donner, dans la pratique comme dans la théorie du droit international, une assise plus solide et plus large à la notion de la neutralité. — Mais ce sont surtout les juges des cours des Etats-Unis qui ont été appelés, au commencement du xix« siècle, à formuler les règles de la neutralité pour défendre, pendant les grandes luttes napoléoniennes, .les droits des Etats-Unis, comme nation neutre, contre les croiseurs des nations belligérantes (1).
1443. — En principe, la neutralité est l'exercice du droit à la liberté et à l'indépendance appartenant à ciiaque Etat. En principe, chaque Etat est libre de participer à la guerre existant entre d'autres nations, ou d'y rester absolument étranger. — Mais cette Uberté d'option peut, exceptionnellement, être enlevée à un Etat, soit à raison d'un traité d'alliance antérieurement conclu avec l'un des belligérants, soit à raison d'une neutralisation conventionnelle, consentie à perpétuité
. dens un intérêt général : dans le premier cas, l'Etat, se trouvant l'allié d'un belligérant, ne peut pas être neutre; dans le second cas, il doit demeurer étranger à la guerre et rester neutre. On distingué ainsi une neutralité conventionnelle, extraordinaire et permanente ou perpétuelle, et une neutralité volontaire, ordinaire et temporaire.
Nous avons déjà indiqué les deux sortes de neutralité, et nous avons déterminé les devoirs particuliers, spéciaux, qu'impose à un Etat la neutraUté permanente ou perpétuelle (n^s 353 à 361).
Mais, outre ces devoirs particuliers, l'Etat perpétuellement neutre est aussi tenu des obligations générales et jouit des droits, résultant de l'état de neutraUté ordinaire. Ces droits et ces devoirs appartiennent ou incombent à tous les neutres, quelle que soit la cause, l'origine de leur neutralité.
1444. — La neutralité permanente conventionnelle peut avoir, dans certains cas, un sens particulier, plus restreint. Deux Etats peuvent convenir que, si l'un d'eux se trouve engagé dans une guerre, l'autre observera la neutralité : chaque Etat veut être sûr de n'avoir pas l'autre contractant comme adversaire. — Il existe une clause de ce genre dans le traité d'alliance de 1879 entre l'Allemagne et l'Autriche : dans le cas où l'Allemagne serait en lutte avec la France seule, l'Autriche gardera la neutralité, chaque allié ne sera obligé de faire la guerre avec son allié que si celui-ci a deux adversaires. — Clause analogue dans le traité d'alliance entre l'Angleterre et le Japon du 30 janvier 1902, art. 2.
1444*. — ■ S'il faut dire qu'un Etat qui n'est lié vis-à-vis d'aucune des puissances belligérantes par un Uen conventionnel a en principe le droit de rester neutre (n" 1443), convient-il cependant d'admettre qu'il ait toujours un pareil droit ? En se plaçant au point de vue de la justice et de la saine raison, ne doit-on pas décider qu'un Etat n'a pas ce droit quand il se trouve en présence d'une agression manifeste-
- (1) Conip. Brown Scott, The controversy over neutral righls betiveen the United States and France, 1787-1800, 1917.
ment injuste, d'un évident abus de la force, d'un criant attentat au droit des gens, commis par une nation forte contre une nation faible. On a soutenu que, dans ce cas, les Etats ont le devoir, sinon pleinement juridique, du moins moral, de ne pas demeurer dans l'inaction, d'intervenir dans la guerre (1). Une attitude d'effacement absolu et d'égoïsme national, a-t-on remarqué, ne serait pas conforme à l'idée de la communauté juridique entre les nations civilisées que la plupart des auteurs modernes admettent ; elle serait, d'autre part, ajoute-t-on, contraire à l'intérêt bien entendu de chaque Etat, une attaque injuste qui atteint aujourd'hui un Etat pouvant demain en atteindre un autre : hodie mihi cras libi. Cette solution ne semble cependant pas avoir, en fait, reçu l'adliésion des Etats ; lorsque le Danemark en 1864 fut assailli par deux grandes puissances simultanément, les autres nations laissèrent faire ; en 1914, tous les Etats, sauf le Brésil, gardèrent un complet silence en présence de l'acte illicite accompU par l'Allemagne vis-à-vis de la Belgique et du Luxembourg. Elle a été toutefois entrevue par quelques auteurs, même à une époque déjà ancienne (2). Et, en présence de la clause insérée dans 'article 16 du Pacte de la Société des Nations du 28 avril 1919, on
eut croire qu'elle deviendra finalement le droit de l'avenir. Gomp.
1444". — On parle quelquefois de neutralité conditionnelle. Il en est ainsi lorsqu'un Etat déclare rester étranger à une lutte, mais en réservant son attitude pour le cas où la lutte compromettrait certains intérêts. En 1877, lors de la guerre russo-turque, la Giande-Bretagne a fait une déclaration de neutralité, en indiquant les intérêts essentiels auxquels elle entendait qu'on ne touchât pas, notamment la possession de Constantinople et le Ubre passage du canal de Suez ; si ces intérêts étaient compromis, elle se mêlerait à la guerre.
Une neutrahté peut aussi être dite armée. Elle signifie qu'un Etat s'arme et mobiUse pour, le cas échéant, faire respecter sa neutrahté. Les Etats neutrahsés ne peuvent pas faire la guerre ; mais, sauf le Luxembourg, ils sont libres de s'armer, d'élever des forteresses ; ils ont même, non seulement le droit, mais le devoir de défendre leur neutralité. Quand la guerre franco-prussienne de 1870 a éclaté, la Belgique et la Suisse ont mobilisé pour faire respecter leurs frontières. La Suisse — et aussi les Pays-Bas — ont de même mobihsé lors de la grande guerre de 1914-1919 (3).
^{l) Albcric Iloliii, Du droit à la neulraïUé où. du droit de rester neutre, el Oruliùi et Valld, Bullelin de la classe des ietires et des sciences morales et politiques de i'.\cadcinie royale de Belgique, 1920, pj). 187 et s., 393, 402 et s.
(2) V. Vattcl, op. cit., Fréluninaires, § 22, liv. li, §§ 53 et 70 ; liv. III, chap. V, § 83. — Wolff, InsliluUuns du droit de lu nature et des gens, edit. Luzac, t. VI, p. 185. — Conip. dans les temps modernes, Loriiner, Principes de droit international, cdit. Nys, pp. 236, 238 ; WesUake, Inlcnialional laiv, t. II, j). 191.
(3) Ou doit rappeler que les traités de paix de 1919-1920 ont supprimé la neutralité permanente du Luxembourg et de la Belgique.
■ La neuttalité conditionnelle et la neutralité armée ne constituent pas des espèces particulières de neutralité. Ces distinctions n'ont d'importance qu'au point de vue politique ; les droits et les devoirs du neutre subsistent autant que la neutralité.
1444"'. — Au xviiie siècle on distinguait la neutralité parfaite, qu'on appelait aussi stricte, entière^ absolue, complète^ et la neutralité Imparfaite, dite encore limitée ou incomplète (1). La neutralité parfaite est celle qui consiste à n'assister en rien l'un ou l'autre des belligérants; par neutralité imparfait? on entend celle qui existe quand une puissance assiste l'un des belligérants en lui fournissant des secours, par exemple un corps de troupes, en vertu d'un engagement conclu antérieurement aux hostilités et non pas en vue de la guerre actuelle. Cette distinction a été admise également par certains auteurs au xix« siècle (2). Elle doit Être rejetée comme contnUi'e à la notion même de neutralité : dans celle-ci, on s'abstient ou on ne s'absUent pas ; si on fournit une assistance, on n'est pas neutre, quels que soient les motifs qui expliquent cette assistance ; si on s'abstient, on est neutre, quelles que soient les circonstances qui entourent cette abstention (3). Au xviii^ siècle, les princes allemands vendaient couramment des ïégiments à la Suède, à la Russie, etc., sans que leur fourniture faite en temps de guerre à ces puissances leur enlevât la neutralité. En 1788, la question de la neutralité imparfaite a donné lieu dans les rapports de la Suède et du Danemark à une importante controverse diplomatique : la Suède était en guerre avec la Russie, et le Danemark avait fourni des troupes à la Russie ; la Suède protesta; le Danemark, invoquant la tradition et le respect des engagements conventionnels, prétendit qu'il était resté neutre vis-à-vis d'elle ; la Russie trancha la difficulté en renonçant aux troupes que le Danemark lui avait envoyées (4).
1444*. — Il faut rejeter également la notion d'une neuti'alité bienveillante, c'est-à-dire d'une neutralité qui veut du bien à un belligérant et qui en fait le favorise. Il ne peut pas y avoir de moyen terme entre une neutralité parfaite et une neutralité qui ne l'est pas (5). En 1870, le comte de Bernstorff, ambassadeur de Prusse à Londres, se plaignit de ce que le gouvernement anglais autorisait l'expédition en gros d'armes à destination de la France et exerçait ainsi la neutra-
((1) V: Vattel, op. cit., liv. III, chap. VII, § 105. — G.-F. de Marteitt, Précis, liv. VIII, chap. VII, § 310, t. il, p. 306.
(2) V. Bluntschli, op. cit., art 759. — Heffter, op. cit., § 144, p. 334. — Kluber, op. cit., § 281. — Wheaton, Eléments, part. IV, §§ 4, 5 et tt.
(3) V. Oppenheini, op. cit., t. II, § 305. — Rivier, op. cit., t. II, p. 378. — Comp. Cavaglieri, Belllycranza, neuiralila e posizioni irUermcdie, R. I., 1919, pp. 56 et s.
(4) V. Ch. de Martens, Causes célèbres du droit des gens, t. II, p. 74.
(5) V. Gefrcken sur Hefflcr, op. cit.. p. 334, note 2. — Oppeiiheim, op. cit., t. II, § 304. — Pradier-Focléré, 'op. cit., t. VIII, n» 3229. — Rivier, op. cit., t. II, p. 378.
lité non d'une manière bienveillante, mais d'une manière préjudiciable aux intérêts de l'Allemagne ; le comte Granville répondit le 15 septembre que l'idée d'une neutralité bienveillante était contraire à la notion de neutralité. — M. de Beust, dans le projet d'alliance austroitalienne qu'il rédigea en 1870, proposait une neutralité bienveillante pour la France. — Le traité d'alliance du 7 octobre 1879 entre l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, auquel l'Italie a adhéré en 1882, a stipulé une neutralité bienveillante entre les deux Etats. — L'expression se rencontre encore dans d'autres traités (V. notamment art. 5, convention militaire du 1*' juin 1913 entre la Grèce et la Serbie). — Au cours de la grande guerre de 191 1-1919 il fut fréquemment parlé de neutralité bienveillante dans les négociations diplomatiques intéressant la Grèce : les hommes d'Etat helléniques qualifièrent à maintes reprises, et souvent faussement, de « bienveillante » la neutralité de la Grèce vis-à-vis de la Serbie et des puissances de l'Entente (1).
1444 '\ — Neutralité n'est pas synonyme d'indifférence. « Un souverain neutre, remarque Rivier (2), peut, sans manquer à son devoir, se permettre envers l'un ou l'autre des belligérants, ou envers tous les
Ideux, des exhortations et des observati«*ns, et même l'expression amicalement respectueuse de sa désapprobation, soit au sujet du fait même de la guerre, soit à raison de la manière dont elle est conduite. Mais l'Etat comme tel, le gouvernement, ne doit témoigner ni sympathie, ni antipathie, à l'un des belligérants au détriment ou à l'avantage de l'autre ». « Des intérêts d'ordres divers, historiques, ethnologiques, géographiques, économiques, politiques même, déclare Pradier-Fodéré (3), peuvent déterminer des courants de sympathie ou d'antipathie qui, à la condition de ne pas se manifester par des * faits, n'empêchent pas la continuation de l'état pacifique de telles puissances envers chacun des belligérants ». Corap. n" 1476^ 1445. — Au début d'une guerre des déclarations concernant la neutralité sont fréquemment émises. Elles sont de deux sortes. —
»Les unes émanent des belligérants : ceux-ci y indiquent aux neutres les facultés qu'ils leur reconnaissent et les devoirs dont ils prétendent être en droit d'exiger de leur part l'accompUssement. — Les puissances qui veulent être et rester neutres publient aussi habituellement des déclarations de neutralité : ce sont même les déclarations des puissances neutres qu'on désigne plus spécialement sous le nom de déclarations de neutraUté. — ■ Ces déclarations sont notifiées par voie diplomatique aux autres puissances, aux Etats belligérants. Elles sont
(1) V. notamment dépêches de M. Streit au ministre de Grèce en Serbie du 20 juillet /2 août 1914 ; de M. Skouloudis aux légations helléniques à l'étranger, du 20 octobre /8 novembre 1915 ; de M. Caclamanos, chargé d'affaires à Paris, à M. Skouloudis du 24 mai /« juin 1910. Livre blanc grec, 1913-1917, pp. 43, 60 et 93. Comp. Maccas, La Grèce et l'Entente, R. D. I. P., t. XXV, pp. 30 et 75
(2) Rlvler, op. cit., t. II, p. 384.