‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 18 sur 107 · II. — Elle est pratiquement dangereuse · texte numérisé non relu

II. — Elle est pratiquement dangereuse

Si ¥ autonomie du moi devient un principe directeur de la vie et de l'action, c'est au mm que se ramènera exclusivement la fin de toutes les activités humaines. Celles-ci seront les manifestations d'un absolutisme des individus. Toute concurrence prendra les allures d'une lutte. Et la liberté, dont on vante l'idéal dans les rapports sociaux, ne sera que la condition d'une souveraineté, qui s'affirme en s'opposant. Dès lors, pour jouir de sa propriété, l'individu trouvera normal d'asservir tout oe qui menacerait son indépendance. « Il est donc amené à considérer V emploi de la force à l'égard d' autrui comme l'exercice naturel et la sanction normalie de son droit de naissance et la réduction d'autres hommes au rôle d'instrument, comme l'effet inévitable de son emploi. » Une idéologie optimiste pouvait empêcher de prévoir ces conséquences. L'histoire en a déroulé, pendant plus d'un siècle, les funestes réalités (2).

Elle nous montre jusqu'au milieu du xix® siècle, en Angleterre, des ouvriers réduits à ne manger que des pommes de terre et de l'avoine, faute de recevoir comme salaire

(1) Les Semaines sociales de France fournissent un grand nombro de pages qui pourraient servir utilement à illustrer cette 8rf,'umentation. Voir notamment dans la Semaine sociale de Bordeaux, la déclaration de U. Lorin : Vidée individualsite et Vidée chrétienne comme fondement du droit, et plus récemment encore le cours de M. Bodis. professeur à l'Université de Rennes, sur L'impuissance du LihéraUsme à résoudre le problème social {Semaine sociale de Bennes, 1924).

(2' Voir le fameux rapport Villermk.

plus de 2 shellings par semaine, en France, des tisserands faisant 17 heures de travail par jour et ayant un salaire de I fr. 02, des enfants réduits à travailler dès l'âge de 6 ans. Elle nous montre, que cette obligation du travail prématuré et si peu rénuméré est la conséquence déclarée fatale par les tenants de la thèse libérale, qui, comme le disait un propriétaire d'usine, au cours d'une enquête en 1886, estime que la science industrielle consiste à obtenir d'un être humain la plus grande somme possible de travail en la rémunérant au taux le plus bas. L'histoire nous montre la spéculation envahissant peu à peu tous les domaines de l'activité économique, la course des forts vers l'enrichissement illimité et l'écrasement des faibles et des petits, mais aussi par un mouvement de retour la coalition de ces petits et de ces faibles qui, devenus conscients de leur nombre et de la force de leur association, entendent trouver dans leur volonté l'expression souveraine du droit (i).

Or une thèse, qui entraîne de telles conséquences, est manifestement dangereuse. Elle l'est en raison des réactions qu'elle provoque et des sanctions qu'elle appelle.

De ces réactions les menaces ont rempli parfois les cités. Benoit Malon s'en fait l'écho quand il s'écrie (2) :

Pharisiens du libéralisme bourgeois, vous osez vous recommander de la liberté, quand les huit dixièmes de l'humanité sont astreints de l'aube à la nuit à d'épuisantes journées qui durent parfois jusqu'à des quatorze, seize et dix-huit heures d'un travail, qui, durement commandé, leur donne à peine le pain du jour et ne les garantit jamais de la faim du lendemain et d'une vieillesse abandonnée.

Economistes sans entrailles, vous aurez la flétrissure de l'impartiale histoire, pour avoir osé donner le beau nom de liberté du travail à la monstrueuse, à la torturante, à la

(1) GoNNARD, La femme dans VIndustrie.

(2) Le sonaJisjne intégral, i. I, eh. m, cité par Savatier Théorie moderne du capital et la Justice, p. 60.

La

dépressive, à la mortifère organisation capitaliste de l'exploitation de rhoinnie par l'homme, exploitation qui n'a pas même épargné la femme et l'enfant.

Quant aux sanctions qu'une justice immanente prépare à ceux qui violent le droit naturel et par suite l'ordre de choses établi par Dieu, nul n'a -dit avec plus de perspicacité ce qu'elles sont, que l'illustre évoque de Mayence, Mgr de Ketteler, dans une page de son écrit sur la Question ouvrière et le Christianisme, qui mérite de demeurer classique :

S'il n'existe pas de Dieu personnel ou s'il est vrai que la question de l'existence de Dieu est encore un problème aux yeux de la science, si par conséquent le principe des gouvernements européens permettant que l'enseignement supérieur révoque en doute l'existence de l'Etre suprême est fondé, si le matérialisme et le panthéisme sont vrais, si le parti libéral a raison, quand il prêche ses principes de liberté, eh bien alors, la propriété et le droit qui la régit découlent purement et simplement de la volonté humaine et ne dépendent que d'elle.

Or, dans ce cas, je ne vois pas le moins du monde, pourquoi les masses qui ne possèdent rien, ne décréteraient point que les propriétaires eussent à leur céder une partie de leurs biens à litre d'emprunt. Mais dans ce cas, elles ne manqueront pas d'aller plus loin et de réclamer une partie de la propriété elle-même. Cela pourra se faire sans que la loi naturelle ne s'y oppose. Au contraire 1 Tout dépendra de la majorité qui réglera tout, notamment la question du droit de succession. En d'autres termes, c'est la majorité qui décidera la question de savoir dans quelles proportions la loi naturelle reconnaît ce droit. Le soi-disant Etat moderne partage ces vues. Or, qui croira qu'on arrêtera

(1) Die Arbeiter[rage und das Christenthum, 2 Aufl. Mainz, 186'f, r. 74, seq.

(2) Allusion à ce qu'étaient alors les requêtes de Lassale.

la logique de l'homme tirant les conclusions concernant la modification du droit de propriété ? Déjà à l'heure présente (ces lignes étaient écrites vers 1860), le parti qui domine la presse et les diètes, nous annonce que l'Etat futur nous apportera cette loi salutaire, qui, sans égard pour le passé, les contrats conclus et les droits de l'Eglise, reconnaîtra comme juste et équitable tout ce qui aura été décidé par la majorité. Alors' l'intervention du pouvoir royal et d'une Haute Chambre sera une absurdité des temps anciens, dont le progrès devra faire table rase. Sera-ce à tort du moment qu'ils ont raison tous ces professeurs que les princes et les rois ont préposés à l'éducation du peuple allemand ? L'unique conséquence découlant forcément de tout ce système, c'est l'établissement d'une Chambre décrétant les lois à son gré. Par contre, personne n'aura plus le droit d'en appeler à sa conscience, à sa foi. à la coutume, au Christ, à Dieu. Malheur à qui prêchera contre la Majesté de la volonté du peuple ! 11 sera traître à la patrie.

Mais, tout cela étant, pourquoi cette majorité devra-t-elle s'arrêter devant la bourse bien garnie des libéraux ? Si elle a le droit de fouler aux pieds notre conscience, notre foi, Dieu et le Christ, ne sera-t-il pas ridicule de prétendre qu'elle s'arrêtera comme par enchantement devant les millions des riches ? Non, non, vous ne verrez jamais pareille inconséquence. Dieu y pourvoiera ! Nous boirons jusqu'à la lie, les conséquences de nos principes, si amères soient-elles ! Oui, si les majorités libérales et la souveraineté du peuple ont le droit de supprimer d'un trait de plume l'autorité millénaire de l'Eglise, s'il leur est permis de blesser notre conscience de part en part, d'autres majorités useront du même droit et des mêmes principes pour demander non seulement des subsides considérables pour les associations ouvrières, mais bien autre chose encore. Non, en partant du point de vue libéral et de la science qu'on enseigne aujourd'hui au nom de l'Etat, il n'est plus possible do soulever le moindre doute au sujet de l'injustice des principes de Lassale. Au contraire, la théorie de Las-

sale n'est qu'un oommencen>ent bien modeste de ce qui viendra après.

Ainsi l'intérêt personnel du propriétaire, auquel la Thèse libérale paraissait vouloir tout subordonner, se trouve naturellement compromis par les principes mêmes qui servent à l'application de la thèse. Les conservateurs libéraux (1) qui ont le choix d-e leurs origines n'ont pas celui de leurs destinées.

Concluons cet examen de la thèse libéralç, en constatant :

l'' Que par ses présupposés, elle est en contradiction avec les principes du Droit naturel ;

2° Que par ses conséquences, elle menace l'ordre naturel des rapports sociaux ;

3** Que sa défense d-e la propriété est donc précaire, puisqu'elle tire son efficacité pratique de la force, dont peuvent disposer ceux qui possèdent, et non à proprement parler d'un Droit ;

V Que si le Lihéralisjne économique, cessant d'être la théorie exclusive d'une bourgeoisie rentée, devient celle d'un prolétariat besogneux, il pourra, tout en restant lui-même, changer de nom et s'appeler le Socialisme (2).

(1) De la Tour du Pin, Aphorismes de Politique socmle, p. 44. — Remrrquons que le nom de « conservateurs » donné aux partisans du libéralisme économique est équivoque. « Les conservateurs libéraux voudraient conserver la société telle qu'elle est aujourd'hui... Ils admettent que la Révolution d'où date leur histoire se soit faite à leur profit, mais non qu'elle puisse se continuer au profit des clesses dont elle n'a pas satisfait les appétits excités ni même les besoins légitimes. Après avoir fait son jeu, ils la redoutent, mais n'ont à lui opposer ni le prestige d'une école scientifique, aujourd'hui que cette école a fait faillite, ni l'autorité morale d'une classe historique. » Op. cit., p. 12.

1*2) « Le socialisme moderne c'est le libéralisme du Tiers Etal. » H. Pescii, op. cit., p. 27.

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