‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 23 sur 107 · Nous avons le droit de Vannoncer · texte numérisé non relu

Nous avons le droit de Vannoncer

Car du jour où l'homme a commencé à produire, il a été un exploiteur ou un exploité. De là une lutte séculaire, qui a mis aux prises maîtres et esclaves, riches et pauvres, aristocrates et plébéiens, hommes et femmes. Cette lutte a eu pour résultat de concentrer entre les mains d'hommes de moins en moins nombreux, mais de plus en plus riches, les capitaux de la production mondiale et par suite d'appauvrir le prolétariat, de provoquer des crises économiques incessantes, qui mettent en péril la vie sociale de la majorité des hommes. ^ Ces crises sont évidentes.

....L'histoire de l'industrie et du commerce n'est plus autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre le régime moderne de la production, contre un régime de la propriété* qui est la condition même de l'existence de la société bourgeoise tout entière. Toute

crise commerciale entraîne chaque fois non seulement l'anéantissement d'une bonne part des produits qui viennent**d'être créés, mais encore la destruction des forces productrices antérieurement acquises. Une crise, c'est le déchaînement d'une épidémie sociale, que tous les âges antérieurs eussent jugée insensée, d'une épidémie de surproduction. Brusquement la société se trouve ramenée à un état momentané de barbarie (i).

Ces crises sont fatales.

A mesure en effet que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, grandit aussi le prolétariat, je veux dire cette classe des ouvriers modernes, qui n'ont de moyens d'e>:i3tence qu'autant qu'ils trouvent du travail, et qui ne trouvent du travail qu'autant que leur travail accroît le capital. Ces ouvriers en sont réduits à se vendre eux-mêmes en détail. Tls sont une marchandise, un article de commerce comme un autre, et ils subissent le contre-coup, dès lors. de toutes les alternatives de la concurrence, de toutes le-s oscillations du marché (3).

On serait en droit de conclure, semble-t-il, de cette interprétation matéridisîe de Vhistoire, qu'il n'y a qu'à laisser faire l-es événements et que le monde se réveillera un jour socialiste. Mais les théoriciens du socialisme ne tirent point cette conclusion. Et i>eu soucieux d'illogisme, ils joignent à la prétention d'expliquer par une thèse déterministe ce qui est, la prétention non moins nette de préparer, par les initiatives de la liberté; ce qui doit être.

2° De cette préparation le programme est révolutionnaire.

Il .suffit pour s'en convaincre d'en tracer les grandes

fl\ .Menifeste, p. 29.

lignes, en laissant parler les socialistes eux-mêmes.

D'après M, Vandervelde, le triomphe du socialisme implique un changement radical, essentiel, des rapports de subordination qui existent entre les classes maîtresses et la classe des travailleurs.

« Il ne s'agit donc point de remplacer le capitalisme privé par le capitalisme d'Etat, mais le capitalisme privé et le capitalisme d'Etat par la coopération des travailleurs, maîtres des moyens de production et d'échange. Et pareille transformation — qui supprime la distinction entre capitalistes et travailleurs — n'est rien moins qu'une révolution.

Cette révolution, la révolution sociale que le manifeste comparaît à une commotion géologique, à un soulèvement des couches inférieures de la société, bouleversant toutes les superstructures juridiques et politiques actuelles, pourra être brusque ou lente, prendre les formes classiques des révolutions antérieures ou — ce qui est plus probable — se décomposer en une longue série de luttes partielles, plus ou moins âpres, plus ou moms violentes, mais en toute hypothèse, le jour où elle sera accomplie, il n'y aura plus rien de commun entre VEtat capitaliste, instrument de règne des classes dirigeantes et VEtat nouveau, VEtat socialiste, organe de gestion des intérêts communs.

... Aussi ne doit-on jamais perdre de vue que, même si les principales industries venaient à être incorporées dans le domaine collectif, le régime de l'avenir resterait à créer, par la transformation de l'Etat, et que ce régime ne pourra être créé que par un prolétariat militant, combatif, pénétré jusqu'aux moelles de l'injustice des conditions sociales actuelles et résolu de conquérir de haute lutte, le bien-être et la liberté (1). »

(1) Le Socialisme contre VFAat, p. 170, seq fin 1918.

Voilà les grandes lignes politiques du programme.

En voici les grandes lignes sociales.

M. Sorel les expose clairement dans un ouvrage, publié en 1898, sous ce titre : V Avenir Socialiste des Syndicats, et dont s'inspirent, très pratiqu€ment, les meneurs de la G. G. T. (1).

Gette étude (sur les syndicats), nous fournit une belle illustration d<îs doctrines de Marx : les chefs du mouvement syndical ne connaissaient pas ses théories et même le plus souvent n'avaient sur le matérialisme historique que des notions confuses... Aujourd'hui, les choses sont assez avancées pour qu'il soit possible de se rendre compte du rôle que les syndicats sont ^appelés à jouer...

Si, comme le dit Marx, les prolétaires ne peuvent s'emparer des forces productives sociales qu'en abolissant le mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours, comment peut-on admettre qu'ils puissent conserver la quintessence du mode d'appropriation bourgeoise, c'est-à-dire les formes du gouvernement traditionnel ? Une pareille conclusion serait la négation de tout le matérialisme historique. Enfm, comment la différenciation des gouvernés et des gouvernants pourrait-elle disparaître, s'il n'existe point dans la société des forces longuement développées, capables d'empêcher le retour du passé ?

Vis-à-vis de l'Etat, l'action du prolétariat est double : il doit entrer en lutte avec les rapports actuels de l'organisation politique pour obtenir une législation sociale favorable à son développement : il doit user de l'influence qu'il acquiert soit sur l'opinion, soit dans les pouvoirs pour détruire les rapports actuels de l'organisation politique, arracher à l'Etat et à la commune, une à

(1) Mouvement socialiste, 1908.

une, toutes leurs attributions, pour enrichir les orga- ^ nismes prolétariens en voie de formation, c'est-à-dire les syndicats.

Et ailleurs, Sorel décrit ainsi les dernières phases de la lutte des classes :

Il faut que les syndicats arrachent à VElat ses pouvoirs petit à petit, en les réclamant sans cesse, en intéressant le public à leurs efforts, en dénonçant sans relâche les abus, en montrant l'incapacité ou l'improbité des administrations publiques. Ils arriveront ainsi à enlever aux formes antiques, conservées par les démocrates, tout ce qu'elles ont de vie et ne leur laisseront que les fonctions rebutantes de guet et de répression. Alors une société nouvelle aura été créée avec des éléments complètement nouveaux, avec des principes purement prolétariens. Les sociétés de résistance auront fini par agrandir tellement leur champ d'action, qu'elles auront absorbé presque toute la politique.

Voilà telle que je la comprends, d'après la conception matérialiste de Vhistoire, la lutte définitive pour les pouvoirs politiques. Ce n'est pas une lutte pour prendre les positions occupées par les bourgeois et s'affubler de leurs dépouilles ; c'est une lutte pour vider l'organisme politique bourgeois de toute vie et faire passer tout ce qu'il contenait d'utile dans un organisme prolétarien, créé au fur et à mesure du développement du prolétariat (i).

Ainsi se réaliserait l'idéal dont Kaustky dans son commentaire du programme socialiste d'Erfnrt, donriait la formule en ces termes nets et précis :

La démocratie veut que les classes laborieuses conquièrent le pouvoir politique pour, avec son aidei transformer l'Etat en une grande coopérative économique.

Car alors, selon le mot de Engels, le continuateur de

(1) Sorel : L'Avenir socialiste des Syndicats dans Vandervelde^ op. cit.^ p. XXXIV. À

Marx, quand par la marche des choses, les différences de classes auront disparu, quand la production entière sera concentrée entre les mains des individus associés, les Pouvoirs publics perdront leur caractère politique.

Le prolétariat qui, dans sa lutte contre la bourgeoisie, opérera nécessairement son unification de classe, qui, par une révolution, s'érigera en classe dirigeante, supprimera violemment les conditions anciennes de la production, aura du même coup et avec ces conditions de la production, supprimé les conditions mêmes qui amènent l'antagonisme des classes, l'existence des classes elles-mêmes, et il ôtera ainsi à sa propre suprématie le caractère d'une suprématie de classe.

A l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, se substituera une association où le libre développement de chacun sera la condition du libre développement de tous.

Voilà ce que sont les prétentions dit socialisme scientifique.

Il nous reste à voir ce qu'elles valent.

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