‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 24 sur 107 · II. — Ce qu'elles valent · texte numérisé non relu

II. — Ce qu'elles valent

Peu de choses en vérité, si l'on considère la philosophie qu'elles supposent, les faits historiques qu'elles méconnaissent, les théories économiques qu'elles exploitent, les résultats sociaux qu'elles escomptent.

1** La philosophie qu'elles supposent.

Elles supposent, en effet, la philosophie matérialiste. Or elle est fausse.

A. — Pour un chrétien, c'est évident, en sorte qu'un chrétien qui voudrait être socialiste devrait commencer par nier le principe fondamental du socialisme ou par renier les principes chrétiens. Dans le premier cas, il ne

sera pas encore socialiste, dans le second il ne serait plus chrétien.

B. — Et pour tout homme de raison, ce doit l'être

aussi.

Car le matérialisme nie l'âme et Dieu et donc toute morale, il affirme l'évolutionnisme et donc la fatalité.

Or, par ces négations comme par ces affirmations, il se met en opposition avec des principes certains de la raison.

Bien plus, il se met en contradiction avec lui-même.

D'après Marx, en effet, l'avènement du collectivisme marque l'abolition de tout système philosophique, voire de la philosophie elle-même. Il doit donc logiquement marquer l'abolition du système matérialiste. Or il repose sur lui.

Il détruit donc son propre fondement et en s' affirmant se renie.

Ne nous étonnons pas que des collectivistes aient tenté de séparer la cause socialiste de celle de la philosophie matérialiste. Laissons la philosophie, affectent-ils de dire, aux oisifs de la pensée. Hommes d'action ne tenons compte que de la réalité historique. Arrière les idées 1 regardons les faits. C'est en vain que le sociaHsme prétend cependant s'appuyer sur les faits. Sa thèse est inadmissible, étant donnés précisément :

2** Les faits historiques qu'elle méconnaît.

Car c'est un fait, ou mieux un ensemble de faits incontestables que le mouvement de civilisation dû à l'avènement du Christianisme.

Or cet avènement du Christianisme n'est nullement conditionné par des causes d'ordre purement économique.

En vain plusieurs théoriciens du marxisme ont essayé

de prouver le contraire, prétendant que la domination romaine avait eu pour résultat d'accroître d'une manière formidable le nombre des exploités et des esclaves, et que la vieille religion n'étant plus capable de maintenir dans le devoir ces foules turbulentes, il avait fallu une autre religion plus puissante, promettant aux résignée des récompenses éternelles €t aux récalcitrants des châtiments sans fin.

Il reste acquis que le mouvement chrétien est indépendant des causes économiques.

D'où il suit qu'il est faux de prétendre que toute l'histoire est uniquement menée par des lois économiques.

Ces lois, d'ailleurs, la thèse socialiste les explique mal, étant donné :

3° La théorie économique qu'elle exploite.

Cette théorie est celle de la valeur, ou mieux de la plus-value (Mehrwerth), que les admirateurs de Marx ont appelé la révélation du mystère du profit (das Geheimniss der Plusmacherei).

La valeur,' entendons la valeur d'échange d'une chose, ne serait d'après cette théorie, que du travail cristallisé, d'où il suit que tout ce que le propriétaire d'un capital se réserve, en fait de valeur, n'est qu'un vol fait au détriment du travailleur.

Or, la valeur d'une chose est autre chose que du travail cristallisé. Car pour le prétendre, il faut identifier la nature d'une chose avec son utilité : Or elles sont distinctes.

Quand par suite du travail les qualités des objets échangés ne sont plus les mêmes quant à leur nature, elles peuvent encore être égales en utilité.

Les hommes peuvent attacher la même importance à I,i satisfaction de désirs et de besoins divers. Deux objets

répondent-ils à ces nécessités, l'homme qui les acquiert leur donnera la même valeur, quoiqu'ils soient de nature bien différente.

Ce n'est donc pas le travail seul qui fait la valeur d'échange de l'objet.

Il est évident que l'utilité de l'objet, l'agrément qu'il offre à l'acheteur, la qualité du travail, l'excellence de la matière dont il est confectionné exercent sur le prix de la chose une influence considérable. Qui prétendra jamais qu'on donne pour un mauvais vin le même prix que pour un bon vin, parce que la production de l'un et de l'autre a coûté au vigneron la même fatigue ?

De nos jours c'est le travail mécanique et non pas le travail humain qui a la plus large part dans la confection des objets. Leur valeur d'échange néanmoins n'a pas sensiblement diminué.

Quelle explication plausible de ce fait peuvent donner les socialistes ? (i).

De fait ï\ suffit d'une promenade au marché pour convaincre le théoricien le plus intempérant que le travail n'est pas la source unique de la valeur d'échange (2). Ajoutons enfin que la thèse socialiste est inadmissible étant donné :

V Les résultats sociaux qu'elle escompte.

Ce sont, à l'en croire, des résultats humanitaires. Car le socialisme scientifique prétend substituer au sens religieux le sens social et au culte de ce qu'il appelle une entité abstraite, le culte de rhtimanité.

Or, ce culte de l'humanité serait le plus sanguinaire de ceux qui ont déshonoré la «terre.

Ce qui s'est passé dans le passé autorise les craintes les plus sérieuses pour l'avenir.

(1) ScHRYvvERs. Manuel d'Economisé Politique (Dewit, 1913), p. 55 seq.)

(2) WiNTERER, Le Socialisme Contemporain.

Ne nous étonnons pas^que dans les milieux socialistes on parle de revisionisme ou que l'on avoue que la science se fait ; oui elle se fait, car elle n'est pas faite. Sous les coups de la critique, de l'aveu même de ses propres adhérents, le socialisme, comme science, s'effondre (1).

Il reste le socialisme comme aspiration.

Page 1