‹ Traité de droit naturel (volume 2)Chapitre 26 sur 107 · I. — Cette tendance est utopiste · texte numérisé non relu

I. — Cette tendance est utopiste

Elle l'est d'après des socialistes éminents, quand son objectif est V organisation éiatiste. Le compte rendu du congrès socialiste de Nancy, 11-15 août 1907, nous permet d'en recueillir l'aveu.

Voici comment Lagardelle y critiquait la conception marxiste, reprise par Guesde, de la conquête du pouvoir politique :

Lagardelle. — Il y a deux façons de concevoir celte main-mi»e sur l'Etat. La première, qui est celle des socialistes réformistes, est la méthode fragmentaire et progressive. Elle consiste à dire : le jour où nous serons la moitié plus un au Parlement, où la majorité du pays sera représentée par une majorité de députés socialistes ; ou encore le jour où après aA'^oir participé aux divers gouvernements, nous pourrons être à nous seuls tout le gouvernement, ce jour-là nous opérerons, par voie législative, la transformation sociale.

Jules Guesde. — Ce n'est pas ma théorie.

Lagardelle. — Puits il y a votre théorie, votre méthode globale et révolutionnaire, qui dit : Conquérons d'emblée par coup de force l'Etat, et une fois maîtres du pouvoir, nous imposerons la dictature impersonnelle du prolétariat, nous socialiserons les moyens de production ou d'échange, nous décrètrerons la révolution sociale.

Je dis que ces deux conceptions sont également utopiques, parce qu'elles donnent à la force coercitive de l'Etat, une valeur créatrice qu'elle n'a pas, que vous opé-

riez selon le mode réformiste ou selon le mode révolutionnaire, que vous ayiez la moitié plus un à la Chambre ou que vous ayiez pris le gouvernement d'assaut, vous ne ferez pas surgir une société toute faite.

De quelque autorité que vous disposiez, vous ne donnerez pas aux ouvriers qui votent pour des candidats socialistes, aux électeurs qui, pour des motifs parfois futiles ou insaisissables se pressent derrière vous, la capacité de diriger la production ou l'échange. Vous serez les maîtres de l'heure, vous détiendrez toute la puissance, qui hier appartenait à la bourgeoisie, vous entasserez décret sur décret et loi sur loi, mais vous ne ferez pas de miracle, et vous ne rendrez pas du coup les ouvriers aptes à remplacer les capitalistes.

En quoi, dites-moi, la possession du pouvoir par quelques hommes politiques socialistes, aura-t-elle transformé la psychologie des masses, modifié leurs sentiments, accru leurs aptitudes, créé de nouvelles règles de vie, et fait qu'à la place d'une société de maîtres et d'esclaves pourra exister une société d'hommes libres ?

Non, ce n'est pas d'un simple changement de personnel gouvernemental que dépend la transformation du monde. Ce serait vraiment trop facile, et la marche de Vhistoire a d'aiilres exigences.

Un Etat social ne naît pas sans une longue préparation, et c'est ici que le syndicalisme, avec un sens plus réaliste des choses, vous oppose ce que j'ai appelé le socialisme des institutions. Il rappelle aux ouvriers qu'il n'y aura pas de changements possibles, tant qu'ils n'auront pas créé de leurs propres mains tout un ensemble d'institutions destinées à remplacer les institutions bourgeoises (i).

L'objectif de l'aspiration est-il V organisation syndicaliste ? La tendance que provoque cette aspiration n'est pas moins utopiste que la précédente.

(1) Vandervei.de, op. cit. : p. xlii.

Sa réalisation en effet suppose la substitution à l'Etat, organe de gouvernement, d'un Etat, organe de gestion.... C'est ce que déclare nettement Engels dans son livre : L'Origine de la Famille, de la Propriété privée et de VEtat, publié en 1884 :

L'Etat n'existe pas de toute éternité. II y a eu des sociétés qui se sont passées de lui, qui n'avaient aucune notion de l'Etat et de l'autorité de l'Etat. A un certain degré du développement économique qui était nécessairement lié à la scission de la société en classes, cette scission fît de l'Etat une nécessité. Nous nous rapprochons maintenant à grands pas d'une degré de développement de la production où non seulement l'existence de ces classes a cessé d'être une nécessité, mais où elle devient un obstacle positif à la production. Les classes disparaîtront aussi facilement qu'elles ont surgi. Et avec elles s'écroulera inévitablement l'Etat. La société, qui organisera de nouveau la production sur les bases d'une association libre et égalitaire des producteurs, transportera toute la machine de l'Etat là où elle sera dès lors à sa place : dans le musée des antiquités, à côté du rouet et de la hache de bronze (i).

Or cette suppression absolue de l'Etat gouvernement est une utopie. Nous le montrerons en étudiant l'Autorité et son rôle social (2). Ce que l'on peut seulement concéder, c'est que partiellement l'aspiration peut se réaliser grâce à un concours de circonstances et par l'effet de la liberté humaine, qui peut toujours aller, pour un temps au moins, contre les lois de la nature.

Mais dans ce cas nous dirons :

IL — Cette tendance aurait-elle atteint son objectif elle se révélerait du coup décevante.

Car l'organisation sociale qu'aurait créée la tendance,

(1) Vandervelde, op. cit., p. xv.

<2) Voir plus loin p. 441 seq.

qui s'origine dans l'aspiration sociale vers la propriété communautaire, serait en soi injuste, de fait tyrannique.

.4. — Elle serait en soi injuste :

Pour exister et se maintenir, en effet, il faudrait méconnaître le droit de la personne en tant qu'individu et en tant que chef*de famille.

Or cette méconnaissance est une injustice.

Léon XIII l'a montré avec une grande force de raisonnement et une lumineuse clarté dans l'Encyc. Rerum Novarum :

En passant dans la société domestique, le droit de propriété y acquiert d'autant plus de force que la personne humaine y reçoit plus d'extension. La nature impose au père de famille le devoir sacré de nourrir et d'entretenir ses enfants ; elle va pas plus loin.

Comme les enfants reflètent la physionomie de leur père et sont une sorte de prolongement de sa personne, la nature lui inspire de se préoccuper de leur avenir et de leur créer un patrimoine, qui les aide à se défendre dans la périlleuse traversée de la vie, contre toutes les surprises de la mauvaise fortune. Mais ce patrimoine pourra-t-il le leur créer sans l'acquisition et la possession de biens permanents et productifs qu'il puisse leur transmettre par voie d'héritage ?

Aussi bien que la société civile, la Famille est une société proprement dite, avec son autorité et son gouvernement propre, l'autorité et le gouvernement paternel. C'est pourquoi toujours dans la sphère que lui détermine sa fin immédiate, elle jouit pour le choix et l'usage de tout ce qu'exigent sa conservation et l'exercice d'une juste indépendance^ de droits au moins égaux à ceux de la société civile.

Au moins égaux, disons-nous, car la société domestique a sur la société civile une priorité logique et une priorité réelle auxquelles participent nécessairement ses droits et ses devoirs.

Que si les individus et les familles, en entrant dans la société, y trouvaient au lieu d'un soutien un obstacle^ au lieu d'une protection une diminution de leurs droits, la société serait bientôt plus à fuir qu'à rechercher.

Vouloir donc que le pouvoir civil envahisse arbitrairement jusqu'au sanctuaire de la famille, c'est une erreur grave et funeste... L'autorité paternelle ne saurait être abolie ni absorbée par l'Etat, car elle a sa source là où la vie prend lia sienne.

Les fils sont quelque chose de leur père : ils sont en quelque sorte une extension de sa personne, et pour parler avec justesse, ce n'est pas immédiatement par eux-mêmes qu'ils s'agrègent et s'incorporent à la société civile, mais par l'intermédiaire de la société domestique dans laquelle ils sont nés.

De ce que les fils sont naturellement quelque chose du père, il résulte qu'ils doivent rester sous la tutelle des parents jusqu'à ce qu'ils aient acquis l'usage de leur libre arbitre (i).

Ainsi en substituant à la providence paternelle la providence de l'Etat, les socialistes vont contre la justice naturelle et brisent les liens de la famille.

B. — Elle serait de fait tyrannique.

Pour exister en effet et se maintenir, l'organisation sociale, vers laquelle tend l'aspiration du socialisme, exigerait évidemment la destruction de toute organisation sociale préexistante.

Or cette destruction signifierait tyrannie ': a) Tyrannie de la force dominatrice qui l'imposerait aux hommes de la tradition.

Car il faudrait pour briser tous ces moules naturels ou historiques et pour couler le nouveau, la tyrannie d'une aristocratie souverainement puissante, la multitude étant incapable d'une telle suite dans les idées, comme le prou-

(1) S. Thomas, II, II, q. X, a. 1^.

vent les dissensions profondes d€S partis socialistes. Il faudrait ainsi ce dont le socialiste a le plus horreur, puisqu'il a la passion de l'égalité (i).

b) Tyrannie des forces déchaînées les unes contre les autres, au milieu de l'anarchie sociale, et qui arracherait bientôt 1^ bénéfice de l'expérience aux hommes de la révolution ; car « en dehors de l'injustice du système socialiste, observe Léon XÏÎI, on n'en voit que trop les funestes conséquences : la perturbation dans tous les rangs de la société, une odieuse et insupportable servitude pour tous les citoyens, la porte ouverte à toutes les jalousies, à tous les mécontentements, à toutes les discordes, et l'habileté, le talent privés die leurs stimulants et comme conséquence nécessaire, les richesses taries dans leurs sources, enfin à la place de cette égalité tant rêvée, l'égalité dans l'indigence et la misère (2). » Et le Souverain Pontife concluait :

Par tout ce que nous venons de dire, on comprend que la théorie socialiste de la propriété collective est absolument à répudier, comme préjudiciable à ceux-là même qu'on veut secourir, comme contraire aux droits naturels des individus, comme dénaturant les fonctions de l'Etat et troublant la tranquilité publique.

Qu'il reste donc bien établi que le premier fondement à poser par tous ceux qui veulent sincèrement le bien du peuple, c'est l'inviolabilité de la propriété privée. »

De fait le socialisme, dont serait réalisée la tendance, que nous examinons, amènerait l'établissement d'un régime contraire à la nature humaine.

L'koalité, bat principal du collectivisme est complè-

(1) De La Tottr du Pin, Aphorisme, p. 48.

(2) Léon XIII, Encyclique Berum Novarum.

tement impossible à conserver dès qu'on cherche les moyens d'organiser le collectivisme.

Finalement les inégalités établies par une telle organisation seront pour les forçais du collectivisme, plus aimères qu'elles ne sont en tout autre régime. Même si elles sont rationnellement établies par une organisation centrale habile, ils n'en comprendront pas toujours la nécessité. Justes ou injustes, elles leur seront plus lourdes puisqu'ils ne conserveront aucun espoir d'y échapper un jour par chance ou habileté (i). En résumé, le Collectivisme apparaît finalement dans son ensemble de la façon suivante : il ne peut conserver la forme égalilaire et non autoritaire sans aboutir à l'anarchie pure, avec toutes les conséquences connues de cette dernière. En France oii l'individualisme prôné et développé par les théories est devenu une Seconde nature, oii frauder l'Etat est considéré comme un sport, un trait d'habileté, jamais comme une faute contre la patrie, l'application du collectivisme ferait surgir sans retard l'anarchie, mort de la civilisation et de la nation. Le collectivisme, pour durer au moins quelque temps, ne peut être qu'autoritaire.

Il se présente non plus comme une désorganisation générale ainsi que le communisme anarchiste, mais au contraire comme un effort d'organisation, d'intégration sociale poussé à l'absurde.

Cette absurdité lui vient d'abord d'une erreur sur la fin organique qu'il se propose de remplir. Il écrase l'individu parce qu'il le tient pour un simple moyen en vue du bien collectif. Or l'individu est fin de l'organisation avant d'en être le moyen.

Cette erreur provient elle-même de ce que la doctrine collectiviste ne tient pas compte de toute la nature humaine. C'est là une faute contre l'esprit scientifique donc aussi contre l'esprit d'organisation rationnelle expérimentale. Le collectivisme ne prend parmi les aspirations

(1) Galéot, Les Systèmes sociaux et l'organisation des nations modernes, p. 199.

humaines que l'aspiration à l'égalité individuelle dans les possessions. Sur ce désir, comme s'il était le seul existant dans la psychologie humaine, on bâtit le collectivisme comme système d'organisation. Mais on ne parvient pas même à atteindre le but proposé et on froisse gravement les autres désirs, on néglige imprudemment les autres besoins humains. On retrouve ici encore cette tendance aux affirmations absolues, cette ignorance des complexités et de la mesure qui sont les caractéristiques des mauvaises organisations... (i).

Ainsi s'opposer à la tendance du socialisme vers une organisation collectiviste, ce n'est point contrarier, en ce qu'elles peuvent avoir de légitimes, les revendications populaires, c'est plutôt conserver l'ordre humain et faire preuve d'un amour intelligent pour le peuple lui-même.

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