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L'ordre humain et les exigences de la raison

La raison veut qu'entre des hommes, l'ordre, s'il existe, soit tout d'abord une résultante.

De même que V anarchie, qui est sa négation, est la résultante d'une liberté qui prétend s'affirmer sans limite, ainsi l'ordre est-il la résultante d'une volonté, que règle et stimule la conscience d'un devoir à remplir vis-à-vis des hommes (2). Ce devoir d'ailleurs est multiple.

1°) C'est le DEvom d'utiliser les biens matériels ;

Car si l'homme ne les utiHse point, ils risquent bientôt de manquer à ses besoins et c'est le désordre barbare des luttes de tous contre tous, qui se substitue à Tordre.

2'') C'est le devoir d'associer le travail ;

Car si 'l'homme n'associe point son travail, celui-ci se révèle impuissant à le faire vivre d'une vie libérée des servitudes de la nature et donc vraiment humaine, et c'est

(1) S. Thomas, II. II. q. XXVI, a. 1. in corp. « oportet quod ubicumque est aliquod principium, sit etmm aliquis ordo. »

(2) fc L'ordre en tout est à peine sensible, le désordre seul se fait entendre ; et comme toutes les machines, la machine de la société ne crie que lorsqu'on la dérange. » De Bonald. (La Pensée chrétienne, BoNALD, par Bourget, p. 31.)

de nouveau le désordre bai'bare des instincts ou des intérêts qui se substitue à l'ordre.

3°) C'est le devoir de se subordonner a l'autorité, dont les commandements et les sanctions impriment a tous les membres de la société une direction unique vers la fin commune ;

Car si l'homme ne se subordonne point à cette autorité, c'est la divergence des efforts qui éclate et par conséquent encore le désordre barbare des intérêts égoïstes qui se substitue à l'ordre. En effet, « où tout le monde peut faire ce qu'il veut, nul ne fait ce qu'i'I veut ; où il n'y a point de maître, tout le monde est maître, où tout le monde est maître, tout le monde est esclave. » (1)

C'est une notion essentiellement sociale que cette nation de ]' ordre, a Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier, par exemple, et observons tous les services qu'il rend à la société et tous ceux qu'il en reçoit, nous ne tarderons pas à être frappés de l'énorme disproportion apparente. Cet homme passe sa journée à raboter des planches, à raboter des tables et des armoires, il se plaint de sa condition et cependant q-ie reçoit-il en réalité de cette société en échange de son liavail ? D'abord il s'habille, et il n'a formellement fait au<;une des nombreuses pièces de son vêtement. Or pour peu que ces vêtements, tout simples qu'ils soient, soient à sa disposition, il faut qu'une énorme quantité de travail, d'individus, de transports, d'inventions ingénieuses, aient été accomplies. Il faut que des américains aient produit le coton, des indiens de l'indigo, des français de la laine et du lin, des brésiliens du cuir, que tous ces matô-

(1) BossuET, Politique, I. I. a. prop. 5. — Et Cicéron ; Legum idcirco omnes servi sumus ut liberi esse possimus, fmperium nisi unum sit, nuUum. esse potesL De Republica, 1. I. c. VIII.

riaux aient été transportés en des villes diverses, qu'ils y aient été ouvrés, tissés, teints, etc. Ensuite, pour que le pain qu'il mange lui arrive chaque matiui il faut que des terres aient été défrichées, labourées, fumées, ensemencées, il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage, il faut qu'une certaine sécurité ait régné au milieu d'une innombrable multitude, il faut que le troment ait été récolté, broyé, pétri et préparé, il faut que le fer, l'acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en instrument de travail, que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, du poids d'une chute d'eau, etc., toutes choses dont chacune prise isolément, suppose une masse incalculable de travail mis en jeu, non seulement dans l'espace, mais dans le temps. Depuis des siècles on travaille pour lui et par toute la terre, on travaille pour lui. Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d'huile, sans se servir de quelques ustensibles, ses outils. Il enverra son fils à l'éc/ole, pour* y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n'en suppose pas moins des recherches, des études antérieures, des connaissances, dont l'imagination est effrayée. Il sort, il trouve une rue pavée et éclairée. On lui conteste une propriété, il trouvera des juges pour le maintenir dans ses droits, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence, toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par des lumières et des moyens d' existence....

Tl est impossible de ne pas être frappé de la disproportion... qui existe entre les satisfactions que cet homme })ui&e dans la société et celles qu'il pourrait se donner, s'il était réduit à ses propres forces. J'ose dire que, dans une seule journée, il consomme des choses qu'il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles » (i). Rien de plus facile que de compléter ce tableau, tracé il y a plus d'un siècle. Et tout ce que l'on y ajouterait, confirmerait cette idée

(1) Bastiat, Harmonies économiques, p. 25.

que l'ordre humain est essentiellement fait de solidarités dans les fonctions, d'interdépendance dans les habitudes de vie, de division dans le travail, dont, par consentement mutuel et sous la direction d'un principe unifiant, qu'est l'autorité, les efforts s'orientent vers une fin commune. D'où il faut conclure que la notion d'ordre humain est une notion sociale (i).

La raison exige donc, pour que l'ordre soit humain, que l'utilisation de la richesse soit disciplinée, que l'association des travailleurs soit organisée, que leurs relations sociales soient ordonnées à la fin qui les commande. La raison exige que les hommes puissent dire, tantôt : c'est ce que je dois faire, tantôt : c'est ce que je puis faire ; il faut qu'ils puissent parler ainsi avec la claire conviction de se conformer ainsi à l'ordre, auquel ils ont l'obligation de consentir, afin que cela soit qui a le droit d'être.

Ainsi peut-on dire que Tordre humain est la résultante d'un certain état de civilisation.

Si telles sont les exigences primordiales de la raison, ii faudra, logiquement ajouter que l'ordre, s'il existe, suppose, le Droit, entendons par là la force morale qu'a l'homme d'arrêter l'action de l'intérêt ou de la passion, par l'idée de justice, et d'exercer sa propre action librement en vue d'un bien.

Pouvoir d'arrêt ou pouvoir d'expansion, le droit est d'abord la force d'une idée. Nous avons prouvé ailleurs que la coercition pouvait bien être un attribut du droit, mais n'en constituait pas l'essence (2). D'autre part, cette idée de Droit base de l'ordre, ne saurait être une pute abstraction, une sorte d'axiome, ou d'idéal, tels qu'essayèrent de le concevoir Taine, Vacherot, les Posi-

(1) Carey, Science sociale, trad. franc., t, I, p. 229 seq.

(2) Traité de Droit naturel, t. I, Les principes, p. 170.

tivistes. Car il faudrait dire alors que l'ordre ne repose sur rien. Si l'idée en est réelle, il faut qu'elle ait dans la réalité, un fondement universel et absolu.

Or, en dehors de Dieu, il n'y a aucun absolu réel.

Donc, de deux choses l'une : ou l'ordre humain repose en définitive sur Dieu ou il ne repose sur rien du tout.

Sans revenir sur la démonstration qui se trouve au premier volume de ce Traité (i) rappelons avec Taparelli comment l'idée d'ordre produit l'idée de droit. L'idée d'ordre est la règle naturelle de l'intelligence puisque l'ordre n'est pas autre chose que la vérité ; cette idée est aussi la règle qui oblige la volonté, parce que Tordre n'est pas autre chose que le bien. On ne peut concevoir la société sans l'idée d'un devoir, qui oblige l'homme à agir pour le bien d'un autre, et sans l'idée d'une sorte de pouvoir correspondant à ce devoir, pouvoir qui détermine l'homme à agir ainsi, en vertu des lois que l'ordre manifeste également à celui qui a le devoir et à celui qui a le droit, car nous appelons droit, ce pouvoir de l'un qui correspond au devoir de l'autre. Mais de quel pouvoir peut-il s'agir ici ? Evidemment ce n'est pas d'un pouvoir physique, sinon le brigand qui tient un voyageur en son pouvoir, aurait du coup le droit de le retenir. Il s'agit donc d'un pouvoir moral, qui peut exister sans la force physique, comme celle-ci peut exister S4ns le droit.

Or, un pouvoir moral ne s'exerce que sur les esprits, et comme ceux-ci ne peuvent être influencés que par la vérité, ou par ce qu'ils estiment être la vérité, il faut pour que le droit soit, que son pouvoir se fonde sur la vérité.

On comprend dès lors qu'on puisse dire de V esprit que c'est lui qui rend possible l'ordre humain.

(1) Traiié de Droit naturel, t. I, Les principes, p. 170.

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