II. — CE QUE LE MERCANTILISME A FAIT DU COMMERCE
Sous le nom de mercantilisme, on peut entendre un système et un esprit. C'est du mercantilisme considéré comme système, que parlent surtout les historiens de l'Economie politique. Ils prétendent caractériser ainsi une certaine organisation de l'échange, dans laquelle l'argent, ayant mis en circulation la marchandise, réapparaît lui-même au terme du processus économique, comme la raison d'être du commerce. Argent — marchandises — argent, tel serait, pour recommencer sans
cesse, le cycle de l'activité commerciale, d'après le mercantilisme.
Nous n'avons pas à décrire ici les origines, le développement, les transformations de ce système, qui se nuance à l'infini suivant les temps et les lieux, en sorte que l'on distingue un mercantilisme français, anglais, hollandais, fort différents tous les trois du mercantilisme espagnol et italien,^ pendant la période de l'histoire du commerce, qui est proprement mercantile, soit du xvf au xvni* siècle. Bien plus, quand le système^ appelé mercantilisme, est étudié non pas tant dans les faits que dans les livres, c'est une théorie multiple, aux éléments parfois hétérogènes que nous présentent les économistes qui l'élaborent, depuis Antoine de Montchrétien (1615) à Gustave Schmoller (1898) en passant par Colbert, le ministre réaliste, ou Thomas More, l'auteur de Utopia.
Il y a cependant dans ce mercantilisme certains caractères constants, notamment le caractère étatiste de l'organisation commerciale.
En tant que représentant un esprit, le mercantilisme survit à toutes formes contingentes que revêt le commerce entre les nations et il se révèle plus individualiste qu'étatiste.
I. ^- Gonsidère-t-on le mercantilisme, en tant que système, il y a lieu de constater, du point de vue oii nous nous plaçons, que le commerce est devenu sous son influence :
l*' Une activité économique principalement orientée
VERS l'enrichissement DE l'EtAT.
Get enrichissement serait d'après les théoriciens mercantilistes, constitué avant tout par l'acquis-ition de l'or •et de l'argent. Il s'agira donc pour la politique commerciale de l'Etat, de veiller à ce que ces métaux précieux
rentrent et ne sortent pas. Dans ce but, 'elle aura donc pour objectif, la réduction des importations, l'accroissement des exportations, bref une balance de commerce, qui soit favorable à l'Etat.
Elle se plaira aux mesures protectionnistes (1).
C'est une erreur sans doute — l'histoire de l'Espagne au XYiif siècle le montre bien — que de faire de l'accumulation monétaire en un pays, la mesure de sa richesse. Ce n'est point parce qu'il manque d'argent qu'un pays est pauvre ; c'est parce qu'il est pauvre qu'il manque d'argent. Cependant cette erreur a des conséquences multiples. Sous son influence le commerce est devenu :
2° Une NÉCESSAmE concurrence d'intérêts nationaux.
Si telle est, en effet la richesse des Etats, ce que l'un gagne, l'autre doit le perdre. L'hostilité commerciale sera donc de règle entre nations. Elle se manifestera tantôt par des guerres armées, tantôt par des guerres de tarifs, que mitigeront plus ou moins, à certaines heures, des traités de commerce internationaux. Le commerce <est ainsi devenu :
3° Une exploitation des faibles.
Multiples sont les forces de cette exploitation. L'une
(1) Il y a évidemment un protectionnisme, qui concilie les exigences du droit et celles de l'intérêt. Tel est le cas, remarque Tapa- RELLi, « quand la liberté commerciale expose un pays à perdre son indépendance, en le rendant forcément tributaire et le faisant dépendre des autres peuples : un pays peu fertile qui serait exposé à dépendre de l'étranger pour les denrés alimentaires, pour les fournitures d'armes ou autres objets de première nécessité, fera souvent acte de sagesse en prohibant les produits étrangers, afin de favoriser et de développer l'industrie nationale. Hors ces cas de nécessité, nous devons vouloir la prospérité des autres comme la nôtre, nous devons nous communiquer réciproquement les biens et les trésors que la nature nous a prodigués : cela est vrai pour les nations comme pour les individus. {Traité de Droit naturel^ n. 1302).
des principales a été la colonisation de pays neufs au profit de la Métropole.
Cette colonisation est nettement mercantiliste, quand on cherche moins à concilier les intérêts de tous qu'à subordonner à l'avantage du peuple colonisateur le bien véritable du pays colonisé.
Le commerce est ainsi devenu, et cela sur le marché mondial :
V Un instrument de la politique de la forge.
C'est en vue de l'hégémonie d'un Etat, que se réglemente l'échange. Car la doctrine de la concurrence illimitée a pour effet nécessaire d'assurer la suprématie de la force sur la faiblesse, et de porter ainsi atteinte à la justice distributive, à la paix sociale 'et à la civilisation même. Pourrait-il en être autrement, quand on prétend n'assigner à une activité humaine, fût-ce dans l'ordre économique, d'autre loi que l'intérêt ?
Cette politique de la force se colore sans doute de prétextes spécieux. Elle prend dans 1-e langage diplomatique des noms honnêtes. De même que jadis à la cour des princes se trouvaient des légistes prêts à confirmer, en toute occurence, par un article du Code romain, les ambitions de leurs maîtres, ainsi les publicistes ne manquent pas aujourd'hui, qui devant la reine des temps présents, l'opinion publique, justifient par des arguments économiques ou sociaux, politiques ou psychologiques, le droit que s'arroge un peuple fort d'asservir commercialement un peuple moins favorisé par la nature ou dont certaines circonstances historiques ont retardé le libre développement.
Bien que le Mercantilisme, en tant que système, ait surtout régné sous l'ancien régime, il n'est pas sans
avoir influencé les pouvoirs publics au xix* siècle (1). ir a eu comme un regain d'actualité au lendemain de la guerre mondiale. Mais en même temps, sous la pression de faits économiques, dont la nécessité inexorable rendait vaines les constructions systématiques, s'est révélée aux hommes et aux nations, qu'éprouvait une commune misère, la loi naturelle de leur commune solidarité. Au lieu de dire avec les mercantilistes que (( quand on agit contre l'étranger on agit pour sa nation », ou encore que le gain d'un Etat est la perte d'un autre, on a reconnu que dans la grande famille humaine, l'état maladif d'un membre nuisait à la santé du corps tout entier, et que le commerce ^pourrait utilement redevenir, ce que le droit NATUREL exige qu'il soit, pour être conforme à l'ordre humain, à savoir « le grand lien social qui forme entre toutes les nations une seule et même société ».
Taparelli (2) a fort bien rappelé ces principes, a Tout fait constant, écrit-il, qui met deux nations en rapport,
(1) « L'Etat et l'individu, ces deux éléments extrêmes, avaient vu leur importance oJfaiblie au Moyen Age au profit des groupements ^intermédiaires, spontanés, des associations libres ou des organisations féodales. Maintenant (au xve et au xvie siècles) ceux-ci s'affaiblissent ou disparaissent ; l'Etat et l'individu reprennent vigueur. Ces deux forces nouvelles à leur tour s'opposeront plus tard l'une à l'autre, mais plus tard seulement. Remarquons du reste qu'elles ne sont pas forcément antinomiques. Leur action, comme l'a montré Dupont-White au xixe siècle, peut jusqu'à un certain point se développer parallèlement et surtout, quand l'une et l'au-tre gagnent du terrain au détriment d'un tiers, comme c'était le cas alors. D'autre part l'étatisme du xv^ et du xvi^ siècles n'était pas l'étatisme du xxe et restait conciliable avec une énorme étendue de franchises et de libertés locales. » (Gonnard, op. cit., p. 105.
(2) Taparelli, TTaité de Droit naturel, 1. VI, c. 111, § 2 : Le commerce international, n* 1297, seq. L'auteur précise plus loin très exactement la nature du devoir, dont il vient de parler, en observant que l'obligation qu'ont les différentes nations de former enu'e elles une société universelle, peut être considérée positivement ou nn^çativement « comme obligation négative, elle défend
établit entre elles une société positive ; cette société est soumise aux lois universelles de justice et d'amour, parce que ces nations sont égales et destinées à la même fin. Or il est dans la nature des choses que toute nation ait des relations continuelles avec les nations voisines ; fixée par l'agriculture sur un territoire déterminé, elle s'étend d'abord Jusqu'à ses frontières ; le commerce qui est le vrai lien social, fait qu'elle tend aussi, comme par instinct, à établir des relations avec les nations plus éloignées : c'est ainsi que dans les desseins du Créateur, le commerce est le grand lien social qui forme entre toutes les nations une seule et même société, et procure aux peuples et aux individus des avantages nombreux et variés : avantages matériels, par l'usage commun de toutes les productions du globe ; avantages intellectuels, par la propagation des idées et le progrès des sciences ; avantages m^oraux, par de mutuelles garanties d'ordre ou par l'unité des croyances religieuses. C'est donc la nature, c'est l'éloquente interprête des volontés divines qui appelle tous les peuples à former entre eux une association universelle et qui leur en fait un devoir.
Telle est cependant la situation morale d'un monde, dont l'esprit public a été laïcisé, que le mercanUUsme , qu'une politique avisée rejette comme système, continue à influencer, d'une manière d'ailleurs plus ou moins anarchique, l'activité commerciale d'un grand nombre d'hommes, soit isolés en francs-tireurs de la grande lutte pour la vie, soit plus ordinairement groupés en des associations puissantes, qui rappellent, mais sur le terrain nouveau de la finance internationale, les corps féodaux
à tout gouvernement de s'opposer jamais directement à ce que les nations forment entre elles une société universelle ; comme obligation positive, elle ne lui enjoint pas d'établir des relations commerciales avec tous les peuples de la terre, mais seulement avec ces nations que les faits mettent en rapport avec lui et envers lesquelles il a des devoirs de justice et do bienveillance. »
d'autrefois. Le mercantilisme, dont il s'agit alors, est plutôt un e^'pyïi.
IL — Considère-t-on le mercantilisme (1), en taat qu'un esprit, on constate que sous son influence le commerce est devenu :
1° Une manifestation d'individualisme conquérant.
Ce n'est sans doute point parce qu'il est mercantile, que le commerce développe l'énergie personnelle du commerçant, qui comprend sa profession (2). Mais quand il s'inspire des principes du mercantilisme, il exalte l'individu et l'oppose à tout ce qui contrarie son appétit de richesse. On comprend ainsi pourquoi le calvinisme, par son dogme de la prédestination, dont la réplique, en économie politique, est la moralité du succès, a favorisé cette course à la richesse, que devient au xvi* siècle le
(1) Notre critique précédente du mercantilisme vise le système qui porte ce nom. Ce système fut au cours de l'histoire souvent tempéré par les faits. Ainsi peut-on dire que le mercantiUsmea parfois rendu des services. Il n'entre pas dans le cadre d'une étude avant tout théorique, comme celle-ci, d'entrer dans le détail de son histoire. Voir sur ce sujet les économistes, par exemple Pesch, National (Economie, t. II, p. 63.
(2) « S'il est une carrière qui demande de l'initiative, de la persévérance, du sang-froid, assurément, c'est la carrière commerciale. Il ne s'agit plus de rester là le derrière sur la chaise, la plume sur l'oreille, abrité par le grillage de fer ou le guichet administratif, et d'attendre le client. Il faut aller au-devant de lui, le poursuivre s'il fuit, le rattraper à la course, deviner ses goûts^ s'inspirer de ses idées, surprendre le secret de ses aspiraiions confuses. Le commerçant d'aujourd'hui est un créateur et un excitateur. Il est le mathématicien qui combine les calculs à longue portée, le géographe qui mesure les degrés de latitude et de longitude, il est le sa.vant qui s'empare des dernières découvertes pour en escompter les applications pratiques, il est l'artiste qui arrache l'œuvre à l'indolence du génie, qui lui ajoute la grâce et la séduction de la mode, qui la multiplie, la répand dans les masses, et fait du beau, réservé jadis à quelques-uns, l'exq-iise pâture de la foule. » Gabriel Hanoteaux, Du Choix d'une Carrière.
commerce mené par l'armateur quaker, le négociant huguenot ou puritain. Ces chrétiens rivalisèrent bientôt d'audace avec les trafiquants, émancipés de toute loi divine, qu'étaient les conquistadors, hantés par les rêves de l'Eldorado (1).
2*^ Une activité de jeu.
Qui dit jeu ne dit pas simplement spéoulation. Celle-ci existe pratiquement dans presque toute opération commerciale. Elle mérite le nom de jeu, quand le marché se trouve purement fictif et que le bénéfice est recherché, non comme la rémunération d'une œuvre utile, mais comme le résultat d'une transaction factice. Ce jeu s'ap^pelle parfois l'agiotage.
Tout le monde sait les perturbations qu'il entraîne sur le marché international, et combien le commerce est par suite transformé en des opérations financières, où l'intérêt privé des joueurs méconnaît d'ordinaire les exigences du bien commun.
D'autre part, en vertu de l'extrême complexité du régime moderne des échanges, V offre et la demande se trouvent influencées par des facteurs dans lesquels l'activité de jeu a un grand rôle, encore que souvent invisible aux regards profanes. Ce qui sollicite en effet la demande, c'est la réclame et la mode.
Or il est manifeste que la première est un art compliqué et savant, qui peut prendre les formes d'un sport, et la seconde est la résultante d'opinions, de croyances.
'^l) C'est un fait historique que les puritains d'Angleterre et de Hollande aux xviie-xviiie sièdes, n'hésitèrent pas à s'enrichir par la traite des esclaves, l'exploitation féroce des Indigènes et la piraterie coloniale, voyant, comme dit M. Kurella, « la preuve de Vélection divine dans l'abondance des profits d'affaires. » GoNNARD, Histoire des doctrines économiques^ t. I, p. 113. Voir aussi Hennecicq, La Genèse de l'Impérialisme anglais.
d'impressions répandues dans le public. « Tels produits qui enrichissent des milliers de fabricants ou d'ouvriers, perdraient toute valeur si certaine école médicale venait à triompher : on peut dire cela du tabac, de l'alcool, même de la viande. Ainsi le prix des étoffes de soie ou de laine, des cigares, des liqueurs, de la boucherie et de mille autres produits dépend du goût, de l'opinion, de la fantaisie, du vice ou de la vertu de nos contemporains ; non pas seulement de ceux qui sont proches de nous, mais aussi de ceux qui habitent à l'autre bout du monde » (1). Pour le commerce, cela peut être une chance, pour le mercantilisme .c'est un objectif.
Qui ne voit les profits faciles que peut escompter un bon joueur connaissant la psychologie des foules ?
Sous ces influences et d'autres encore, le commerce devient enfin :
3° Un AUxiLiAmE de la ploutocratie.
Nous avons dit plus haut comment le fait social du commerce perdait quelque chose de sa bienfaisance, quand la ploutocratie arrivait à dominer. Mais une fois cette domination établie, le commerce n'est plus pour beaucoup d'hommes qu'une manière de servir le maître de l'heure : l'argent.
Alors c'est dians la société un renversement des valeurs humaines. C'est aussi la commercialisation de tout ce qui paraît susceptible d'être acheté. Le nombre de ces choses vénales s'étend d'ailleurs sans cesse. Un jour vient où l'on compte parmi elles l'art et l'intelligence.
(1) Cretinon, Vue générale sur les modes de production, Semaine Sociale de Sainl-Elionne, 1911, p. 12G. Voir aussi dans la même Semaine, la leçon du Directeur de l'Action Populaire, M. Dks- BUQuois, sur la Justice dans VEchange, que nous avons citée déjà.
Une sollicitation permanente s'établit donc, comme une garde, aux approches de l'écrivain, en vue de le contraindre à échanger un peu de son franc parler contre de l'argent. Et l'écrivain ne peut manquer d'y céder en quelque mesure, soit qu'il se borne à grever légèrement l'avenir par des engagements outrés, soit qu'il laisse fléchir son goût, ses opinions devant la puissance financière de son journal, de sa revue ou de sa librairie ; mais qu'il sacrifie les exigences et la fantaisie de son art ou qu'il aliène une parcelle de sa foi, l'orgueilleux qui se proposait de mettre le monde à ses pieds, se trouve aussitôt prosterné aux pieds du monde. L'argent vient de le traiter comme une valeur et de la payer, de négocier comme une valeur ce qui ne saurait se chiffrer en valeurs de cette nature ; il est donc en train de perdre sa raison d'être, le secret de sa force et de son pouvoir, qui consistent à n'être déterminés que par des m considérations du seul ordre intellectuel. Sa pensée cessera d'être le pur miroir du monde et participera de ces simples échanges d'action et de passion, qui forment la vie du vulgaire. La seule liberté qui soit, sera donc menacée en lui ; en lui l'esprit humain court un grand risque d'être pris.
Il peut même lui arriver de se faire prendre par un fallacieux espoir de se délivrer : les sommes qu'on lui offre ne sont-elles point le nerf de sa liberté ? Riche, il sera indépendant. Il ne voit pas, que ce qu'il nomme la richesse sera toujours senti par lui en comparaison avec son milieu, comme étroite indigence et dure pauvreté. Il peut être conduit, par oe procédé, d'aliénation en aliénation nouvelle, à l'entière vente de soi (i).
Ainsi dans la Cité, où le Mercc^ntilisme, sinon comme système, du moins comme esprit, exerce son influence, le commerce cesse d'être un agent de la véritable civilisation. Car on ne saurait donner ce nom au progrès
^1) Charles Maurras, L'Avenir de V Intelligence, p. 72.
matériel que n'accompagnerait pas un progrès moral. L'homme porte ainsi le poids de son propre génie ; il paye ses inventions -et ses découvertes. Loin de diminuer ses responsabilités et de faciliter sa tâche, la richesse commerciale la complique et l'appesantit, tant qu'audessus des forces matérielles qu'il exploite, il ne met pas la force morale d'un Droit, dont la vertu modératrice tempère le conflit des intérêts, en imposant à la conscience une règle de justice.
Il nous reste à dire ce que peut être cette règle, notamment dans la recherche du profit, sans lequel, faute de commerçants, il n'y aurait pas de commerce.
III. — CE QUE POURRAIT FAIRE DU COMMERCE EN UN MILIEU PROPICE, UNE APPLICATION INTELLIGENTE DES PRINCIPES DU DROIT